Société

[Tribune] 2020 ? Bon débarras !

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Mis à jour le 31 décembre 2020 à 16h10

Par  Fawzia Zouari

Dans la ville de Bangkok, en Thaïlande, un compte à rebours est installé en attendant le passage à 2021.

Dans la ville de Bangkok, en Thaïlande, un compte à rebours est installé en attendant le passage à 2021. © Gemunu Amarasinghe/AP/SIPA

2020 fut une année virtuelle, puisque sans chair, sans visage, sans vie véritable. Si rien ne dit que 2021 sera différente, au moins, nous aurons été avertis.

Pour une fois, je vais faire l’unanimité – ou presque –, en disant le plus grand mal de… 2020. Puisqu’il me revient de clore cette année, je ne vais pas m’en priver. « Clore » ? Je devrais dire « achever » 2020, dans le sens physique du terme, c’est-à-dire lui tordre le cou ou lui botter le derrière. Qu’est-ce qu’elle nous a fait souffrir, cette garce !

Je ne vois pas qui pourrait regretter son départ, hormis les pompes funèbres, les fournisseurs de masques et de produits désinfectants, les firmes pharmaceutiques, les médecins en mal de notoriété, les dictateurs qui adorent les couvre-feux en temps de Hirak ou les Frères qui se délectent du port du masque en guise de niqab pour leurs moins que moitiés.

Partout dans le monde, ce fut la catastrophe. Je vous passe la crise économique que, néophyte, je ne saurais évaluer, pour rappeler la sombre chronique des confinements successifs dans des villes réduites à des cages à rats et à des murs d’hôpitaux, la voracité cruelle d’une pandémie qui s’est goinfrée de nos chibanis, n’a épargné ni l’homme ordinaire ni l’artiste ou le sportif de carrière, pas même le chef d’État, le dernier en date étant le pauvre Giscard d’Estaing qu’on croyait éternel.

Année virtuelle

2020, donc. Pendant que les mecs expérimentaient leur première réclusion de l’Histoire (bien fait !), les filles vivaient un minicataclysme : hormones de séduction en baisse, coquetterie au placard, retour au foyer, découverte de compagnons sous leur vrai jour, envies d’infanticides face à des gamins devenus des monstres puisque privés d’air, d’école et ne sachant plus quoi faire de leur cerveau.

Tout le monde fut logé à la même enseigne du reste : plus de fac, plus d’art, plus de cinéma ; 2020 devrait être baptisée « l’année de la non-culture et de l’abrutissement général ». Nous n’avions même plus droit au traditionnel – et somme toute heureux – « métro-boulot-dodo » : plus qu’un métro sur quatre, un boulot sur trois et un anxiolytique avant chaque dodo. Et puis, le boulot, on y allait jadis avec plaisir, pas forcément pour travailler, mais pour se montrer en société ou épater le collègue.

Plus rien de tout cela. Même pas la possibilité de draguer son supérieur hiérarchique ni de se faire martyriser par lui en direct : l’autorité patronale s’est effondrée à distance. On peut faire un bras d’honneur à son chef à côté de l’écran sans conséquences.

Nous aurons été avertis, et 2021 ne nous prendra pas par surprise

2020, donc. Et une nouvelle carte du monde, fracturée en deux, avec des frontières entre les corps, les espaces, les liens du sang, et les vocables qui vont avec, tels que « distanciation sociale » ou « présentiel ». L’émergence également d’un courant nouveau qu’on pourrait appeler « l’inhumanisme », défini par un postulat étrange et contradictoire selon lequel l’on peut sauver l’Homme en sacrifiant le propre de l’humain, à savoir le lien social, la conscience de la vulnérabilité ou le simple rituel d’enterrement des morts.

Ce courant a entraîné une sorte de « grand remplacement », substituant les experts aux penseurs, les médecins aux philosophes, les spéculateurs sur le cours de l’inflation pandémique aux traders de la Bourse. L’habituelle « liste des personnalités de l’année » a réuni, pour l’essentiel, les noms de personnels hospitaliers. Le discours scientifique s’est acoquiné à la parole politique aux frais de la littérature et de la poésie. L’industrie médicamenteuse devint reine, excluant les remèdes de jadis : doses de tendresse, traitement par la caresse, efficacité de la voix qui injecte la potion magique des mots dans l’oreille du patient : « Ne t’inquiète pas, tu vas guérir ! »

2020, donc. Une année virtuelle, puisque sans chair, sans visage, sans vie véritable, et qu’on devrait nous rembourser. Bien sûr, rien ne dit que l’année qui vient sera différente. Il se pourrait que nous portions, en plus des masques, des séquelles invisibles. Mais, au moins, nous aurons été avertis, et 2021 ne nous prendra pas par surprise. C’est un bon point pour commencer.

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