Politique

Au Gabon, Ali Bongo Ondimba siffle la fin de la récréation

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Mis à jour le 28 décembre 2020 à 13h07
Ali Bongo Ondimba, visitant une usine de médicaments, à Nkok, en novembre 2020.

Ali Bongo Ondimba, visitant une usine de médicaments, à Nkok, en novembre 2020. © COM PR ID

À l’heure où l’économie est fragilisée par la crise du Covid-19, le président Ali Bongo Ondimba ne veut plus protéger une classe politique qu’il a promue et qu’il juge peu soucieuse de l’intérêt du pays.

Une semaine chrono. C’est le temps qu’a duré la polémique sur les abattements fiscaux, qui a provoqué début décembre la démission du ministre de l’économie, Jean-Marie Ogandaga. À la mesure d’un poison qu’on dispense au goutte-à-goutte, des documents accablants révélés par la presse et provenant de syndicats en grève au sein des régies financières ont discrédité ce pilier du gouvernement.

Sûr de son pouvoir et du soutien de la présidence, il avait cru pouvoir échapper à la reddition des comptes. Erreur. De soutien haut placé, il n’en a pas eu. Au contraire, lorsqu’il a remis sa démission le 8 décembre dernier à la demande de la Première ministre Rose Christiane Ossouka Raponda, le président Ali Bongo Ondimba lui a indiqué la porte de sortie.

D’ordinaire, sous la présidence d’ABO, l’exécutif est un cénacle solidaire. Ou, plutôt, il l’a longtemps été. Occupé à consolider son pouvoir face à une opposition inventive et déterminée à l’en chasser, le président couvait ses amis politiques.

Convaincu que ceux-ci prenaient des coups qui lui étaient destinés, il les soutenait quand ils étaient maltraités, les protégeait au point de donner le sentiment de soustraire ces caciques à l’obligation de répondre de leurs actes. Il y a bien eu deux exceptions, personnifiées par Magloire Ngambia et Etienne Ngoubou, deux ministres chassés de sa galaxie et emprisonnés pour des soupçons de détournement. Mais rien à voir avec la violence judiciaire qui vise la classe gouvernante depuis deux ans. Désormais, il n’est plus question de protéger ministres, directeurs généraux et autres hauts fonctionnaires proches du pouvoir.

Deux électrochocs

C’est indéniable, Ali a changé. Sans crier gare ni en donner les raisons. Selon son entourage, deux électrochocs ont poussé le président à opérer cet aggiornamento. Le premier fut la calamiteuse élection présidentielle de 2016, pour laquelle le président sortant avait fait campagne dans un contexte inédit de défiance réciproque avec son propre parti. Des dizaines et des dizaines de cadres du Parti démocratique gabonais (PDG) avaient alors démissionné pour des raisons, officiellement en tout cas, en rapport avec le style du président, les agissements de ses « amis » au sein du cabinet présidentiel ou dans les agences et ministères…

Le deuxième événement fondateur est sans doute son accident vasculaire cérébral, survenu en octobre 2018 lors d’un voyage à Riyad, en Arabie saoudite, qui lui a valu une dizaine de jours de coma artificiel. Une assertion – non prouvée par la science – prétend que les patients en sédation profonde entendent les paroles de leur entourage.

Peut-être a-t-il « entendu » la guerre des clans qui a opposé ses proches à une partie du système, cette dernière s’étant montrée plus préoccupée par la conquête ou la conservation du pouvoir que par le sort de celui à qui ils avaient juré fidélité. De quoi perdre ses illusions sur la loyauté en politique. De quoi, aussi, expérimenter la solitude du pouvoir. Il s’est débarrassé de son téléphone portable pour se déconnecter de l’immédiateté, prendre de la hauteur, mais aussi mettre de la distance et ainsi se « représidentialiser ».

Le goût de l’argent mal acquis transcende les générations

Après avoir changé, Ali veut aussi changer le Gabon. Le locataire du Palais du bord de mer envoie-t-il des signaux dont la classe gouvernante essaie de décrypter la signification ? Sans état d’âme, il a lâché son directeur de cabinet, Brice Laccruche Alihanga, qui croupit depuis douze mois à la prison de Libreville, avec plus d’une dizaine de ses affidés, tous accusés d’infractions économiques notamment. On ne compte plus les directeurs généraux auditionnés pour les mêmes raisons.

« Cela va au-delà d’une simple lutte contre la corruption, estime un ancien ministre. C’est un nouveau rapport au bien public qu’il s’agit de définir ». Il avait écarté la génération de ministres et de hauts fonctionnaires milliardaires qui gravitaient autour d’Omar Bongo Ondimba, son prédécesseur de père.

Croyant pouvoir moraliser la vie publique par la mise à l’écart des anciens, le président a été désillusionné par l’appétit des jeunes loups qu’il avait lui-même promus. Le goût de l’argent mal acquis transcende les générations. Au Gabon, c’est même un sport national.

Le sentiment d’avoir été trahi

Comme animé par le sentiment d’avoir été trahi, le chef de l’État coupe des têtes. Sans état d’âme. Les plus chanceux sont virés du gouvernement sans poursuites. Quant aux autres, ils ont affaire à un circuit judiciaire dérogatoire du droit commun, spécialement dédié à la « pêche aux gros ».

Pour auditionner et mettre aux arrêts des directeurs de cabinet, ministres ou directeurs généraux, on mobilise des enquêteurs spéciaux, issus de la Direction générale des contre-ingérences et de la sécurité militaire (B2) ou de la Direction générale des recherches (DGR), deux services spéciaux. Les accusés sont présentés aux juges de la Cour criminelle spéciale, créée pour juger les auteurs d’atteintes aux biens publics d’une valeur minimale de 250 000 F CFA (380 euros). En matière de lutte contre la corruption, l’exception est donc devenue la règle.

La défiance du chef de l’État à l’égard de sa propre technostructure administrative est ancienne. Certes, sous la pression du FMI, il a concédé la dissolution de plusieurs agences gouvernementales créées à partir de 2009 pour apporter célérité et efficacité, là où la lourdeur des administrations ministérielles retardait ou plombait l’aboutissement des programmes prévus par le Plan stratégique Gabon émergent (PSGE).

La suppression des agences n’a pas ramené la confiance. La tendance actuelle est à la mise en place de task forces chargées de mener à bien des projets dans les domaines aussi variés que la santé, l’éducation, la protection de la faune ou la dette intérieure. Ces nouvelles structures se multiplient au point d’agacer l’ancien Premier ministre Raymond Ndong Sima qui y voit un « aveu d’incompétence » du gouvernement.

Cet ancien candidat à la présidentielle de 2016 critique l’idée du recours « à des services extérieurs et à des experts sélectionnés et rémunérés dans la plus grande opacité », alors que l’administration dispose de cadres compétents.

Il n’empêche, la task force créée le 20 juin 2020 pour auditer la dette publique sous le contrôle de la présidence aurait débusqué 440 milliards de F CFA de fausse dette. Au même titre que les fonctionnaires et agents de l’état véreux, l’autre prédateur de la fortune publique gabonaise opère sous le camouflage du respectable opérateur économique. Stopper l’hémorragie des créances fictives sur l’État est l’autre combat du président.

1 200 milliards de pertes en trois ans

Moraliser la gouvernance, dépenser mieux l’argent public sont des défis que les autorités entendent relever. Face à la rareté des ressources, le Trésor gabonais compte ses sous. D’autant que la disette commence à durer. à partir de 2014, puis en 2015 et en 2016, sous l’effet de la baisse du prix du baril, les recettes budgétaires du Gabon se sont fortement contractées, de l’ordre de 46 % en trois ans.

À chaque fléchissement de la croissance, l’État-providence convulse

La perte a été de presque 1 200 milliards de F CFA. Alors que les prix du pétrole se redressaient ces dernières années et que l’économie tentait de repartir, patatras, la baisse de la demande mondiale en pétrole et le confinement consécutif à l’épidémie de coronavirus sont venus mettre un nouveau coup d’arrêt aux efforts entrepris.

Pour se relancer, les gouvernants promettent une nouvelle fois aux Gabonais de profondes réformes afin de développer de nouveaux secteurs d’activités et réduire la dépendance du pays aux activités extractives. Libreville vient d’annoncer une enveloppe de 41 milliards de F CFA, financée à 85 % par la BAD, mais devra compter sur un nouveau programme d’aide du FMI dans les mois à venir.

Les conséquences sociales sont inévitables. À chaque fléchissement de la croissance, l’État-providence convulse. Durant ces six derniers mois de crise sanitaire, le président a dû prélever 2,1 milliards de F CFA dans sa cassette personnelle pour financer les soins de 350 000 Gabonais précaires. Le vaccin contre le virus tueur suscite un espoir face à la sinistrose, alors que le pays doit encore relever son plus grand défi.

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