Économie

Pourquoi le Gabon n’est pas devenu un hub numérique

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Mis à jour le 7 janvier 2021 à 12:20

Airtel est l’un des principaux fournisseurs d’internet mobile du pays. © Jacques Torregano/Divergence pour JA

À concentrer ses efforts sur le développement des infrastructures et la numérisation de l’administration, Libreville en a oublié de soutenir les jeunes pousses du numérique.

En Afrique centrale, il est un président grand amateur de musique, mais qui peine pourtant à imposer son tempo. Lors du sommet TransformAfrica de Kigali en 2013, Ali Bongo Ondimba promettait de faire du Gabon la référence continentale de l’économie numérique.

Mais, malgré ses efforts, le président n’est toujours pas parvenu à concrétiser cette vision, résumée dès 2011 par l’ambitieuse stratégie « Gabon émergent», qui insistait largement sur le volet numérique. « Il est furieux, et son ministre de l’Économie numérique n’en dort pas de la nuit », souffle un cadre proche du gouvernement.

Doit-on y voir l’expression de sa frustration ? Le 20 novembre, le président de la République du Gabon a limogé son demi-frère, Alex Bernard Bongo Ondimba, 51 ans, directeur général de l’Agence nationale des infrastructures numériques et des fréquences (Aninf) depuis sa création, en 2011.

Des infrastructures de niveau international

Pour le remplacer, le chef de l’État a nommé Daniel Christian Rogombe, décrit comme un technicien discret, qui aura notamment la charge de développer et de renforcer les partenariats public-privé dans la gestion des infrastructures de télécoms du pays.

L’Aninf a pourtant démontré sa capacité à déployer des infrastructures de niveau international. Aux côtés de l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes (Arcep), présidée par l’inamovible Lin Mombo, l’agence a permis au pays d’être l’un des mieux câblé d’Afrique centrale et l’un de ceux où les données mobiles coûtent le moins cher (6,85 dollars, soit moins de 1,2 % du revenu mensuel moyen).

Ses 2,9 millions d’abonnés à l’internet mobile (156 % de taux de pénétration) profitent du haut débit distribué par deux câbles sous-marins (ACE et SAT-3) et bientôt par un troisième, 2Africa, fruit d’un consortium mené par Facebook avec lequel l’Arcep négocie actuellement le choix de l’opérateur (Gabon Telecom ou Airtel) qui gérera l’atterrissage de l’infrastructure sur les plages de Libreville.

Licence technologiquement neutre

Sur la terre ferme, cette capacité est distribuée par un backbone de fibre optique publique géré depuis 2016 par Axione, une filiale du groupe Bouygues. Le Central Africa Backbone (CAB), financé par la Banque mondiale en 2015, connecte quant à lui le territoire au Congo, au Cameroun et à la Guinée équatoriale.

Les différents cadres juridiques et réglementaires ne semblent pas non plus représenter un frein à l’essor du secteur. « Conformément aux recommandations de l’UIT, le Gabon a adopté il y a un an le système de licence technologiquement neutre qui permet aux opérateurs de ne pas payer à nouveau lorsqu’ils effectuent une montée technologique telle que la 5G, explique Lin Mombo. Cela évite des procédures fastidieuses et encourage les investissements », poursuit le patron de l’Arcep, qui préside également le Conseil africain des régulateurs de Smart Africa.

Sur le plan économique, Yannick Ebibie, directeur général de la Société d’innovation numérique du Gabon (Sing), contrôlée à 30 % par l’État, assure que le Gabon dispose d’une législation en faveur des TPE et PME « généreuse et libérale » qui prévoit des incitations financières identiques à celles des différents « Start-up Act » adoptés récemment au Sénégal, en Guinée, ou encore au Mali.

Pas de législation spécifique  au secteur

Mais la « réglementation pourrait être assouplie concernant les exigences et le contrôle des équipements, ou la politique de données personnelles, peu favorable au développement d’objets connectés ou de services en télémédecine », ajoute ce spécialiste de l’entrepreneuriat formé aux États-Unis.

Contrairement à nombre de ses voisins, le petit pays d’Afrique centrale n’a effectivement pas défini de législation spécifique en faveur du développement des entreprises du numérique. Il est d’ailleurs l’un des rares États du continent à ne pas avoir donné suite aux propositions de l’organisme i4Policy, spécialisé dans l’accompagnement des institutions dans la définition de « start-up act » sur mesure.

Et plus largement, le pays classé à la 169e place (sur 190) du rapport « Doing Business 2020 » de la Banque mondiale, demeure réputé pour son environnement des affaires quelque peu âpre, bien qu’un code des investissements censé raccourcir les délais de création d’entreprise, grâce à un guichet unique en ligne, soit en cours de préparation.

Une économie numérique qui stagne

La principale erreur des autorités gabonaises en matière de numérique est finalement d’avoir concentré leurs efforts sur la numérisation du secteur public, négligeant dans le même temps de soutenir les initiatives privées.

Résultat, l’économie numérique stationne aux alentours de 3 % du PIB depuis 2014, selon nos estimations basées sur les données de l’Arcep (mobile et internet fixe), tandis que les ambitions tablent sur une participation du secteur de 10 % à 12 % de la richesse nationale d’ici à 2025.

Pour certains observateurs, cela s’explique par l’existence d’une fracture générationnelle entre une jeunesse connectée et entreprenante et une classe dirigeante dépassée qui ne parvient pas à saisir concrètement le potentiel du numérique.

« Nos interlocuteurs ne comprennent rien aux enjeux. Ils préfèrent dépenser de l’argent lors d’assises ou dans des véhicules d’investissement plutôt que directement sur des plateformes », regrette un familier de l’écosystème numérique du pays, qui précise néanmoins que des personnalités comme Fabrice Nze-Bekale, DG du cabinet de conseil ACT Afrique, commencent à fédérer des business angels pour soutenir les jeunes pousses locales.

les opérateurs traînent à mettre en place l’interopérabilité de leurs services de transfert d’argent

Mais l’administration n’est pas seule responsable du retard numérique accumulé dans le secteur privé. « Si le Gabon ne parvient pas à capitaliser sur la révolution numérique, c’est parce que les opérateurs traînent à mettre en place l’interopérabilité de leurs services de transfert d’argent et parce qu’ils cultivent une politique conservatrice sur leurs API [interface de programmation d’application], rendues trop restrictives », explique Emmanuel Leroueil, conseiller économique et financier d’Ali Bongo Ondimba.

Conséquence, si 44 % de la population a adopté la mobile money, elle ne peut pas envoyer d’argent d’un opérateur à un autre. De leur côté, les développeurs qui voudraient lancer une application pour le grand public doivent braver la complexité des interfaces afin de proposer leurs solutions sur les plateformes des opérateurs.

Un écosystème embryonnaire

Le Gabon est pourtant loin de végéter dans une torpeur entrepreneuriale. Loin des projecteurs dont il aurait pourtant besoin, et malgré un État peu réceptif, un écosystème se crée.

Le pays a encore besoin de muscler son offre de formation dans le numérique et l’entrepreneuriat, mais il dispose déjà de solides filières à l’université des sciences et techniques de Masuku et à l’école 241, qui forment des codeurs confirmés.

De son côté, Yannick Ebibie, patron de la Société d’Innovation Numérique du Gabon (Sing), qui accompagne les start-up, peut compter sur le soutien d’actionnaires privés comme Gabon Telecom, Vivendi (GVA), la banque Bicig ou le fournisseur d’accès à internet Solsi.

L’entreprise, qui affirme avoir appuyé 28 start-up, a décentralisé son modèle en s’implantant après Libreville à Port-Gentil et à Franceville. Elle propose diverses prestations, comme de l’hébergement de contenus sur le cloud ou l’accès à Gobonus, une plateforme en ligne qui agrège des appels d’offres et connecte les fournisseurs de services à des donneurs d’ordres internationaux. « Plus que de financements, nos start-up ont besoin d’opportunités », martèle le dirigeant, ex-consultant senior de Performances Group.

185 nouvelles entreprises du numérique chaque année

Ailleurs dans la capitale, d’autres structures d’accompagnement voient le jour et se renforcent. Un incubateur, baptisé Ogooue Labs, a reçu le 26 novembre 2020 un prêt de 250 millions de FCFA (environ 381 000 euros) de la part de la Compagnie financière africaine (Cofina) pour financer son programme d’accélération de start-up.

Autour de lui, se déploient des initiatives similaires, comme GLab, qui soutient l’entrepreneuriat féminin, JA Gabon, axé sur l’éducation, ou l’Incubateur multisectoriel de Libreville (IML).

Tous participent à ce qu’en moyenne, 185 entreprises du numérique se créent par an au Gabon. Parmi elles, des noms prometteurs, comme la plateforme d’information et de streaming musical Gstore, des médias en ligne, comme Gabon Media Time et Urban FM, ou encore Yoboresto.com, une plateforme de vente à emporter. De quoi faire monter crescendo l’ambition d’Ali Bongo Ondimba.