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Cet article est issu du dossier «Quel leadership pour l'Afrique ?»

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Santé

Leadership : la revanche des blouses blanches africaines

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Bien qu’il soit critique sur l’impréparation de son pays face à la pandémie, le virologue congolais Jean-Jacques Muyembe (à dr.) a été nommé coordinateur de la riposte au Covid en RDC.

Bien qu'il soit critique sur l'impréparation de son pays face à la pandémie, le virologue congolais Jean-Jacques Muyembe (à dr.) a été nommé coordinateur de la riposte au Covid en RDC. © Pool for Yomiuri/AP/SIPA

Confrontée au coronavirus, l’Afrique s’est découvert un vivier insoupçonné de médecins et de scientifiques de haut niveau dont les recommandations ont été suivies par la plupart des exécutifs.

Vite et fort. C’est ainsi que la majorité des pays africains ont réagi à l’arrivée de la pandémie de Covid-19, annonçant très tôt des mesures draconiennes – fermetures de frontières, couvre-feux, annulation par le Sénégal des commémorations de son indépendance, le 4 avril -, alors même qu’aucun malade n’avait encore été recensé sur leur sol.

Et cette tendance semble perdurer : le 9 novembre, le roi du Maroc annonçait que son pays serait le premier au monde à lancer un programme de vaccination massive des personnes les plus exposées au virus, tandis que le reste de la communauté internationale attend prudemment que les différents remèdes en phase de test aient fait l’objet d’une validation officielle.

Des talents mis en lumière

Le leadership, en ce domaine comme dans bien d’autres, est d’abord assumé par les dirigeants politiques, qui prennent et assument des mesures souvent impopulaires, et parfois coûteuses sur les plans économique et sanitaire. Mais sur quelles bases scientifiques s’appuyer ? L’Afrique pré-Covid, bien sûr, savait pouvoir compter sur quelques personnalités et autorités incontestables. Denis Mukwege, encore auréolé de son prix Nobel. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) et sa branche africaine, installée à Brazzaville. L’Institut Pasteur de Dakar et les très réputées équipes de recherche sud-africaines de Zweli Mkhize et de Salim Abdool Karim…

La bonne surprise, si l’on ose dire, est que les longs mois de la crise liée au Covid ont permis de faire émerger d’autres noms, de découvrir d’autres talents. Le Camerounais Christian Happi par exemple, référence mondiale de la génomique dont bien peu de ses compatriotes avaient entendu parler. L’Ivoirienne Mireille Dosso et les Sénégalais Amadou Sall et Ousmane Faye, tous chercheurs à l’Institut Pasteur, l’épidémiologiste camerounais Yap Boum, le Congolais Jean-Jacques Muyembe Tanfum, la Botswanaise Matshidiso Moeti, directrice Afrique de l’OMS, beaucoup plus présente au quotidien que son patron, l’Éthiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus. Vétéran de la lutte contre Ebola en Afrique de l’Ouest, spécialiste de la lutte contre le Covid au Tony Blair Institute, OB Sisay ajoute à la liste John Nkengasong, le patron de l’Africa CDC (la branche santé de l’Union africaine) : « Dans cette période, c’est lui dont le leadership m’a le plus inspiré. L’OMS a été très présente, bien sûr, mais je dirais que le CDC a été très proactif, a vraiment mené la lutte, surtout compte tenu de ses moyens limités. »

Quant au professeur Mohammed Amine Serghini, de l’université Ibn Zohr d’Agadir, il n’hésite pas un instant lorsqu’on lui demande de citer la personnalité médicale le plus remarquable en cette période de Covid : « Le leadership le plus visible a été celui de Didier Raoult, même sur notre rive de la Méditerranée. » Un Français donc, mais sans doute le plus africain des médecins hexagonaux…

Test PCR à l’Institut Pasteur de Madagascar, à Antananarivo, en avril 2020.

Test PCR à l’Institut Pasteur de Madagascar, à Antananarivo, en avril 2020. © RIJASOLO/AFP

On a vu les présidents et les Premiers ministres réagir très vite, généralement en écoutant les médecins

Pas de déficit de compétences, donc, et c’est une bonne nouvelle. Mais lorsqu’il s’agit de passer du diagnostic à la prescription, les scientifiques proposent et les politiques disposent. Globalement, et grâce à la mise en place dans beaucoup de pays de task forces et d’équipes de riposte associant les autorités médicales, le dialogue s’est bien déroulé. « On a vu les présidents et les Premiers ministres réagir très vite, généralement en écoutant les médecins, estime OB Sisay. Au Liberia, en Sierra Leone et au Ghana en particulier… »

Quelques ratés

La Tanzanie fait à cet égard figure de contre-exemple absolu, son président ayant décrété, contre l’avis des scientifiques, que le virus serait vaincu par la prière et déclaré que les tests fournis par l’OMS transmettaient la maladie. « Dans ce genre de cas extrême, souligne Inès Pousadela, qui a analysé l’action des associations face au virus pour l’alliance Civicus, c’est la société civile qui a joué un rôle correctif face à la désinformation officielle. Nous espérons que la leçon sera tirée et que les associations seront mieux associées à la riposte lors des futures crises. »

D’autres ratés, moins spectaculaires, ont été observés. Denis Mukwege a ainsi quitté la commission de riposte mise en place en RD Congo, dont il jugeait la stratégie inadaptée. Parfois, remarque aussi le professeur Mohammed Serghini, « les responsables politiques qui prenaient la décision ont fait primer la sécurité et la sûreté nationale sur les arguments sanitaires. Cela amène à se poser la question : à quel point certains politiques entendent-ils et comprennent-ils les scientifiques ? »

Notre expérience des épidémies nous a permis de réagir efficacement, le reste du monde devrait s’inspirer du modèle africain

L’attelage, toutefois, a le plus souvent bien fonctionné, et certains dirigeants politiques ont pris des mesures qui, au-delà de leur efficacité pure, illustraient une tentative de leadership exemplaire en cette période difficile. On pense au président burkinabè Roch Marc Christian Kaboré et à certains de ses ministres renonçant à plusieurs mois de salaire en signe de solidarité.

Modèle africain

S’il est encore trop tôt pour distribuer les satisfecit et déterminer quels dirigeants ont apporté la réponse la plus pertinente à la crise, il faut ajouter que le bilan sera de toute façon difficile à tirer. Paradoxalement, c’est souvent dans les pays les mieux équipés et les plus efficaces que le nombre de malades et de morts est le plus important, comme en Afrique du Sud et au Maghreb. On le sait maintenant, plus les pays testent et plus ils identifient de cas, les chiffres bruts ne devront donc pas être la seule donnée prise en compte au moment de tirer des leçons.

Pour OB Sisay, une autre conclusion apparaît néanmoins : ceux qui, au début de la pandémie, hésitaient entre le « modèle chinois » et le « modèle européen » avaient tout faux. « Le prétendu modèle chinois, souligne-t-il avec agacement, ce n’est rien d’autre que ce que nous avions fait en Afrique de l’Ouest face à Ebola : limiter les déplacements, isoler les malades… C’est notre expérience des épidémies précédentes qui nous a permis de réagir efficacement et je dirais même que c’est plutôt le reste du monde qui devrait s’inspirer du modèle africain. Mais bien sûr ce n’est pas le cas, et on continue à nous traiter avec condescendance. »

Une analyse que partage le journaliste Prince Bafouolo, dont le livre L’Afrique face au Covid-19 vient de sortir en France : « Nous avons toujours l’impression que les solutions à nos problèmes doivent venir d’ailleurs, c’est historique et culturel, c’est ancré dans notre éducation. Tout ce qui est bien vient toujours de l’extérieur du continent. C’était encore le cas lorsque certains voulaient copier le « modèle chinois » de riposte au virus et c’est à nous de nous ôter cette idée de la tête. » De trouver en soi ce fameux « leadership », en somme.

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