Politique

Niger – Mohamed Bazoum : « Mahamadou Issoufou, Hama Amadou, les troisièmes mandats et moi… »

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Mis à jour le 27 novembre 2020 à 09h57
Mohamed Bazoum, candidat à la présidentielle nigérienne et dauphin de Mahamadou Issoufou.

Mohamed Bazoum, candidat à la présidentielle nigérienne et dauphin de Mahamadou Issoufou. © Louis Vincent

C’est à lui que Mahamadou Issoufou souhaite passer le relais à l’issue de la présidentielle du 27 décembre. Un ami de trente ans, très connecté, parfois clivant, qui revendique sa liberté de ton.

Deux mandats de cinq ans et puis s’en va. Le fait est suffisamment rare de nos jours en Afrique pour que Mahamadou Issoufou mérite les éloges que lui décerne la communauté internationale. Mais le chef d’État sortant du Niger n’en a pas moins pris ses précautions : pour l’élection présidentielle, dont le premier tour se déroulera dans un mois, le 27 décembre, il s’est choisi un dauphin, qui, espère-t-il, sera son successeur. « Mon parti a des valeurs, et Mohamed Bazoum porte ces valeurs », confiait-il à Jeune Afrique en août 2019 pour expliquer sa décision d’adouber son compagnon de trente ans.

Choix logique puisque le candidat du Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS-Tarayya) est l’un des cofondateurs de la formation au pouvoir et un fidèle de la première heure. Mais choix audacieux tout de même que celui d’un ressortissant d’une communauté arabe de l’Est, très minoritaire, dont l’élection démontrerait que la société nigérienne a été suffisamment détribalisée pour que ce fait ne constitue plus un handicap.

Celui qui aura 60 ans le 1er janvier prochain part avec le statut de favori face à une opposition émiettée. Natif de la région de Diffa, diplômé en philosophie de l’université de Dakar, ancien syndicaliste étudiant puis enseignant, marxiste converti à la social-démocratie, Mohamed Bazoum a connu la clandestinité et les cellules des commissariats sous les régimes militaires de Seyni Kountché et d’Ibrahim Baré Maïnassara.

Élu député de Tesker à cinq reprises, cet homme de réseaux, excellent orateur, a été un ministre des Affaires étrangères actif et apprécié des chancelleries et, surtout, de 2016 à 2020, un ministre de l’Intérieur et de la Sécurité à poigne et au verbe volontiers tranchant. Cette image parfois clivante – qu’il réfute –, Mohamed Bazoum la compense par la science de topographe qu’il possède de son pays, dont il a arpenté tous les recoins.

Alors que Mahamadou Issoufou s’apprête à passer la main après avoir réussi la première transition entre deux présidents démocratiquement élus dans l’histoire du Niger, Mohamed Bazoum se tient prêt à être celui qui prendra le relais. À condition que le choix de son camarade soit aussi celui de ses concitoyens.

Jeune Afrique : À ce jour, trente candidats sont en lice pour l’élection présidentielle. Est-ce le signe que la démocratie nigérienne est en bonne santé ?

Mohamed Bazoum : Certainement, même si ce nombre élevé peut aussi avoir quelques inconvénients. C’est surtout la preuve que bon nombre d’acteurs ont confiance dans la sincérité du scrutin qui va être organisé. Si ce n’était pas le cas, ils ne se présenteraient pas.

Une partie de l’opposition considère que la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) est acquise à votre formation, le Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS)…

Elle ne peut l’être de par sa composition. Les membres de la Ceni ont tous été désignés par des structures qui n’ont rien à voir avec le pouvoir. Issaka Souna, son président, a été choisi dans le cadre du Conseil national de dialogue politique, qui regroupe tous les partis. Il a déjà occupé ce poste lors de la présidentielle de 1999 et dispose de l’expérience nécessaire. On ne lui connaît aucune affiliation politique, et il n’est pas réputé proche du PNDS. D’ailleurs, en 1999, notre parti avait perdu les élections.

La Ceni compte cinq représentants de la majorité, cinq de l’opposition, et nous avons ajouté deux sièges pour les non-affiliés – qui se comportent en réalité comme nos opposants. De surcroît, chaque candidat à la présidentielle dispose d’un représentant à la Ceni et dans tous ses démembrements. Je ne pense pas qu’il y ait un seul pays en Afrique où le pouvoir ait si peu de prise sur une commission électorale.

Certains de vos futurs adversaires estiment que le fichier électoral biométrique n’est pas fiable. Que leur répondez-vous ?

L’enrôlement s’est bien effectué au niveau communal, dans le cadre des commissions administratives, où chaque parti a pu être témoin des opérations. Ces dernières ont duré cinq mois, et nous n’avons quasiment entendu aucune dénonciation. Le MPN [Mouvement patriotique du Niger] Kiishin Kassa a émis un grief sur l’enrôlement à Zinder : nous y avons répondu. Le MNSD [Mouvement national pour la société du développement] a alerté sur des malversations à Diffa : cela a été rectifié. Aucun autre signalement n’a été fait. Quand, pour un enrôlement de plus de 7 millions d’électeurs, il y a aussi peu de problèmes signalés, c’est que les opérations se sont bien déroulées. D’ailleurs, la Francophonie et la Cedeao ont audité le fichier électoral.

Mes adversaires font exactement comme moi, avec moins de succès et moins de partisans

Vous avez multiplié les tournées à la rencontre des Nigériens, au point d’être accusé de faire campagne avant l’heure en utilisant les moyens de l’État. Est-ce justifié ?

Je n’ai jamais utilisé un seul moyen de l’État, et je mets au défi mes adversaires de prouver le contraire. En août 2019, lors de mes vacances, j’ai rendu visite à des militants dans la région de Zinder en utilisant un véhicule de l’État. Nous avons aussitôt pris des mesures, et j’ai interdit à quiconque de recommencer. J’ai ensuite démissionné de mon poste au gouvernement, et je n’ai donc aucun moyen étatique à ma disposition.

J’ai mené une précampagne, comme chaque candidat. Mes adversaires font exactement comme moi, avec moins de succès et moins de partisans. Aucun texte ne nous empêche de rendre visite à nos militants.

Vos moyens semblent bien supérieurs à ceux de vos concurrents…

Ce n’est pas impossible. Mais, pendant les vingt années que nous avons passé dans l’opposition, c’était eux qui avaient des moyens et nous qui n’en avions pas. Nous ne leur en avons jamais fait grief.

La candidature de Hama Amadou, ancien Premier ministre, a été rejetée en vertu de l’article 8 du code électoral, qui stipule que toute personne condamnée à au moins une année de prison ne peut se présenter.

Hama Amadou, ancien Premier Ministre, élu président de l’Assemblée nationale du Niger en avril 2011. Ancien allié de l’actuel président Mahamadou Issoufou, il est aujourd’hui à la tête du parti MODEM FA Lumana et son principal adversaire en vue de l’élection présidentielle prévue le 21 février 2016. A Paris, le 15.09.2015. © Vincent Fournier/JA © Vincent Fournier/JA

Le cas de l’ancien Premier ministre, Hama Amadou, a dominé la campagne. Sa candidature a été rejetée en vertu de l’article 8 du code électoral, qui stipule que toute personne condamnée à au moins une année de prison ne peut se présenter. Pour la sérénité du scrutin, n’aurait-il pas fallu régler ce dossier « politiquement » et lui permettre d’être candidat ?

Que faudrait-il faire ? On ne peut pas réviser une loi pour faire plaisir à des personnes qui agitent des menaces – menaces qu’elles n’ont de toute façon pas les moyens de mettre à exécution. Ce serait un précédent dangereux. Au demeurant, Hama Amadou a renoncé à la présidence de son parti au motif qu’il était déchu de ses droits civiques. Comment peut-il ne pas prendre également acte de cette déchéance dans le cadre de la présidentielle, dont l’enjeu est bien plus important ?

Cela aurait pu permettre d’éviter la polémique selon laquelle c’est le PNDS qui l’aurait écarté.

Ce n’est pas nous qui l’écartons. C’est à la Cour constitutionnelle de statuer. Je pense qu’il aurait été plus sage de sa part de prendre acte de l’impossibilité de se présenter et de désigner quelqu’un de son parti pour le remplacer, le temps que lui-même soit réhabilité. Peut-être pense-t-il pouvoir utiliser d’autres moyens que les urnes pour imposer sa volonté. Nous ne pouvons que souhaiter que le scrutin se déroule au mieux pour les intérêts de notre pays.

Je suis Nigérien et j’appartiens au Niger. Mes concurrents veulent semer la confusion

Certains de vos adversaires affirment que vous n’êtes pas né au Niger de parents nigériens, et que, par conséquent, vous ne pouvez pas être candidat. Cela vous affecte-t-il ?

Non. De la même manière que cela ne m’affecterait pas si on disait que je ne mesurais pas 1,85 mètre. Si je n’étais pas Nigérien, cela se saurait. Je suis un homme public, plusieurs fois député et ministre. Mes adversaires ont d’abord contesté ma nationalité. Puis ils ont mis en doute la crédibilité de mes pièces d’état civil. Qu’importe, la démarche est vaine.

Le Niger est composé de communautés venues de tous les pays frontaliers, dont des Arabes, depuis des siècles. J’en fais partie, mais je suis Nigérien et j’appartiens au Niger. Mes concurrents veulent semer la confusion en faisant un faux parallèle entre les problèmes réels de Hama Amadou et mes prétendus problèmes, qu’ils ont inventés. Mais ce n’est que de la communication.

Une partie de l’opposition a formé une coalition, Cap 21, qui s’est mise d’accord pour soutenir un seul candidat en cas de second tour. Cela vous inquiète-t-il ?

Non. Il faut observer le rapport de forces dans l’actuelle Assemblée nationale. Notre majorité est bien plus forte. De plus, qu’est-ce qui lie ces partis ? Absolument rien. Ils disent qu’ils sont ensemble, mais ne le sont pas. En dehors d’une ou deux déclarations, leur coalition est totalement éteinte et reste très minoritaire. Qu’elle soit unie ou non, elle ne nous fait de toute façon pas peur.

Votre programme s’inscrit dans la continuité de celui du président Mahamadou Issoufou. Si vous êtes élu, sur quels points comptez-vous mettre l’accent ?

Le président a un bilan remarquable dans le domaine de la sécurité, qui est la première préoccupation des autorités et des citoyens. Nous allons consolider ce que nous avons acquis. Pour avoir été ministre des Affaires étrangères et de l’Intérieur, et membre du Conseil national de sécurité, je suis l’une des personnes les plus à même de comprendre ce dossier.

Mahamadou Issoufou a aussi beaucoup fait pour les infrastructures, en particulier dans le domaine des routes, des télécommunications ou de l’énergie. En revanche, nous devons accentuer l’effort sur le secteur de l’éducation : je compte lui donner un caractère prioritaire, et je le suivrai d’aussi près que celui de la sécurité. L’éducation, c’est le levier pour résoudre l’autre grand défi du Niger, la démographie.

Nous allons repenser notre système éducatif, construire des internats pour les filles

Vous comptez donc vous attaquer à une démographie jugée galopante au Niger ?

Oui. En retenant les jeunes filles plus longtemps à l’école, en évitant des mariages précoces, nous trouverons un début de solution. Nous allons repenser notre système éducatif, construire des internats pour les filles, et leur permettre d’y connaître le succès. Une fille qui passe deux, trois ou quatre ans de plus à l’école, c’est un ou deux enfants en moins.

Dans le même esprit, je compte confier au ministère de la Santé un travail de sensibilisation dans le domaine de la santé et de la reproduction. Voilà les deux piliers de ma politique démographique : l’école et la santé.

Un chiffre inquiète au Niger : 40 %, le pourcentage de Nigériens vivant dans une situation de grande pauvreté. Comment l’améliorer ?

En 2011, le taux de pauvreté était de 60 %. Le président Issoufou l’a ramené à 40 %. Je me suis engagé à mettre en œuvre les mesures qui s’imposent pour ramener ce taux à 25 % dans les cinq années à venir.

Il y a un problème auquel les Nigériens sont très sensibles, c’est la lutte contre la corruption. En 2015, vous avez estimé que le PNDS n’était pas allé assez loin. Comptez-vous rectifier le tir ?

Il est clair qu’il y a encore des pratiques de corruption dans l’administration du Niger, mais pas plus ici – et sans doute moins – qu’ailleurs. Je suivrai cela de plus près. À la différence du président Issoufou, j’ai la chance d’avoir été ministre pendant dix ans, et je pense avoir un regard plus incisif. Ce sera mon avantage. Dans l’affaire de l’audit des contrats du ministère de la Défense, le président a été celui qui a tiré la sonnette d’alarme.

Il a commandé l’audit, des surfacturations insupportables ont été découvertes, et, depuis, les choses se sont améliorées. Nous avons eu un sursaut que je veux prolonger, avec autant de détermination. Je n’ai pas la réputation de quelqu’un d’impliqué dans des affaires, et je sais ce qu’il faut faire pour éviter les pièges. Je demanderai à mes ministres d’avoir le même comportement.

Plusieurs opérateurs économiques importants ont été cités dans cet audit. Faut-il songer à leur interdire de passer des contrats avec l’État dans le futur ?

La question se pose. Je ne l’ai pas tranchée pour le moment, mais je ne suis pas fermé à une telle décision. Certaines habitudes, au ministère de la Défense par exemple, ne devront en tout cas plus exister.

Les ministres de la Défense concernés par l’audit sont des cadres du PNDS. Ce scandale peut-il affecter votre parti et votre campagne ?

Cela a bien sûr affecté notre image auprès des Nigériens, mais aussi à l’étranger. Mais cet impact est relatif. L’opposition fait de cette affaire une exploitation extensive, voulant donner de nous une image répugnante. Soyez-en sûr : je serai très engagé pour lutter contre ces pratiques, que nous condamnons.

On vous reproche souvent d’avoir eu la main trop ferme quand vous étiez ministre de l’Intérieur, au point que vos détracteurs parlent, pour Mahamadou Issoufou comme pour vous, de « dérive autoritaire ». L’assumez-vous ?

Je ne suis jamais intervenu publiquement pour dénoncer le comportement d’un opposant ou d’un acteur de la société civile. Je n’ai jamais interdit de manifestation. Je mets au défi quiconque de me reprocher personnellement des faits contraires aux valeurs de la démocratie.

Dernièrement, trois acteurs de la société civile ont effectivement été arrêtés, car ils avaient organisé une manifestation qui a provoqué un incendie et plusieurs morts sur un marché de Niamey. Ils sont en liberté provisoire.

On parle, sur dix ans, de quelques arrestations. Je ne pense pas que cela suffise à déduire que le régime est autoritaire. Je ne connais pas un pays en Afrique où l’on s’exprime plus librement qu’au Niger. D’ailleurs, le président Issoufou est souvent cité à l’étranger comme une référence pour les élections en Afrique.

On dit parfois que vous êtes clivant. Quel type de président voudriez-vous être ?

Je ne suis pas clivant. La preuve : je suis resté pendant trente ans aux côtés de Mahamadou Issoufou, et il n’y a jamais eu le moindre problème.

Si j’étais clivant, aurais-je été désigné à l’unanimité par mon parti pour la présidentielle ? En général, on me reproche d’être trop démocrate, et même un peu naïf. Si des camarades ont des doutes, c’est celui-là : ils me reprochent d’être trop gentil.

Ici, les premiers tuyaux réceptionnés à Cotonou, en février 2020.

Ici, les premiers tuyaux réceptionnés a Cotonou, en février 2020. © DOC ORTB VIA YOUTUBE

Nous pensions pouvoir exploiter notre pétrole en 2022, mais cette échéance ne semble plus réaliste

Sur le plan économique, le Niger est-il passé de l’ère de l’uranium à celle du pétrole ?

En réalité, l’uranium n’a jamais été d’un grand apport pour le PIB de notre économie. Il est vrai qu’aujourd’hui nous avons des perspectives dans le domaine du pétrole. Malheureusement, la pandémie de Covid-19 a eu de mauvais effets sur le prix du brut, et nos partenaires chinois ont beaucoup décéléré dans le processus de construction du pipeline, qui devait nous permettre d’exporter via le Bénin. Nous pensions pouvoir exploiter notre pétrole en 2022, mais cette échéance ne semble plus réaliste. Nous misons plutôt sur 2023. Ce qui est sûr, c’est que cela va nous aider à renforcer notre budget. Nous utiliserons ces ressources pour répondre aux besoins sociaux des Nigériens.

Si vous êtes élu, vous aurez à suivre le dossier de la monnaie unique ouest-africaine, l’éco. Comment peut-on faire avancer un projet qui semble marquer le pas, notamment en raison du manque d’enthousiasme du Nigeria ?

Le Nigeria est effectivement le pays qui se pose le plus de questions, et il est aussi la plus grande économie de la Cedeao. Ce sont donc les Nigérians qui vont définir le rythme. Au niveau de l’Uemoa [Union économique et monétaire ouest-africaine], nous sommes prêts, mais nous allons devoir attendre le Nigeria.

Le Niger continuera de prendre part aux efforts dans tout l’espace sahélo-saharien

Beaucoup d’analystes estiment que les États sahéliens sont en train de perdre la bataille contre le jihadisme. Est-ce aussi votre avis ?

Il faut être lucide : une partie importante du Mali est sous la coupe des terroristes, et, tant que nous n’aurons pas réglé ce problème, il sera difficile d’envisager une situation normale au Niger. Nous ne sommes pas confrontés chez nous à une population qui se radicalise ou à des groupes qui occupent notre territoire et y développent une économie criminelle. En revanche, c’est une réalité au Mali comme en Libye, et il nous faut une synergie internationale pour combattre cela.

Même si elle a semblé absente jusqu’ici, l’Algérie doit jouer un grand rôle, tout comme les États-Unis, où le changement de présidence peut avoir des effets bénéfiques. Le Niger continuera de prendre part aux efforts dans tout l’espace sahélo-saharien. Nous avons beaucoup appris ces dernières années. Les drames de Chinagodar ou d’Inatès, qui ont endeuillé notre pays, ne sont aujourd’hui plus concevables.

Peut-on imaginer un dialogue avec certains groupes terroristes ?

Dans la mesure où nous n’avons pas de groupes nigériens qui veulent s’implanter au Niger, ce n’est pas à nous de le dire. De notre côté, nous faisons face à des terroristes qui opèrent au Mali et mènent des incursions chez nous pour prendre des armes ou prélever un impôt sous couvert de la zakat. Ce ne sont pas des partenaires avec qui nous pourrions discuter puisqu’ils n’ont aucune réelle revendication au Niger.

Nous ne pouvons pas nous substituer à nos frères maliens. Si eux nous disent qu’il y a certains groupes avec lesquels nous pouvons parler, nous sommes prêts à écouter. Mais cela doit venir des Maliens et se faire dans le cadre d’une coopération plus large, plus internationale, insuffisante aujourd’hui.

Une patrouille de soldats nigériens à Diffa.

Une patrouille de soldats nigériens à Diffa. © REUTERS/Luc Gnago

Nous avons formé des troupes pour les déployer sur la zone frontalière avec le Nigeria

Il y a pourtant beaucoup de combattants nigériens dans les rangs de l’État islamique au Grand Sahara et de son homologue en Afrique de l’Ouest, Boko Haram…

C’est vrai. À un moment donné, le gros des troupes de l’État islamique dans la zone de Ménaka, au Mali, était composé de Nigériens. Cela date de 2012 et de la création du Mujao [Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest], qui s’opposait au MNLA [Mouvement national de libération de l’Azawad] et au MSA [Mouvement pour le salut de l’Azawad]. Donc, oui, il y a des Nigériens, mais ce ne sont pas des combattants hostiles au Niger.

Quant à Boko Haram, c’est une nébuleuse qui recrute chez nous, mais ses membres sont davantage des bandits que des jihadistes. Ils opèrent des enlèvements pour obtenir des rançons. Nous avons adapté notre réponse et nous avons formé des troupes pour les déployer sur la zone frontalière avec le Nigeria. Je prévois que, au cours de 2022 au plus tard, toute la population déplacée aura pu regagner ses villages et pourra de nouveau vivre chez elle. Il restera des résidus de Boko Haram. Mais nous les combattrons jusqu’à ce que le groupe s’éteigne au Nigeria.

Craignez-vous une montée des tensions communautaires, comme au Mali ?

Non, nous n’avons aucun indice de tensions communautaires au Niger. Même au Mali, ces tensions n’ont pas lieu dans la région de Ménaka, mais dans le centre du pays. La région de Tillabéry, frontalière avec le Mali, n’a jamais connu de haine communautaire, et je dirais même que c’est un lieu de confluence remarquable.

Il est vrai que nous avons eu par le passé des problèmes dans la région de Bani Bangou entre des communautés agricoles et pastorales, et c’est d’ailleurs ce qui explique que bien des Peuls nigériens se retrouvent aujourd’hui au Mali. Les tensions autour des ressources naturelles, l’eau par exemple, ne manquent pas. Mais c’est d’une intensité très faible. Contrairement peut-être à d’autres pays, nous avons mis en œuvre une gouvernance qui a empêché des dérives plus graves, et nous n’en sommes pas peu fiers.

Je n’ai jamais pensé devenir un jour président

Vous êtes le dauphin désigné par Mahamadou Issoufou. Est-ce la consécration d’une ambition que vous avez toujours nourrie ?

Je n’ai jamais pensé devenir un jour président. Je n’ai pas forcément l’ambition que j’ai pu percevoir très tôt chez Mahamadou Issoufou. Lui avait à l’esprit qu’il pourrait être un jour chef de l’État. Il y a travaillé, et je l’ai soutenu. J’ai pris beaucoup de risques sous Seyni Kountché, et je suis celui qui a animé le groupe clandestin le plus organisé à l’époque.

Cependant, le fait peut-être que je sois issu d’une communauté minoritaire ne m’a jamais permis d’envisager de devenir un jour président. Je connais notamment, et surtout dans l’opposition, beaucoup de personnes qui sont obsédées par cette ambition, et cela leur a joué des tours. Ce n’est pas mon cas. Si je suis élu, ce ne sera pas parce que j’aurai forcé les choses mais du fait de mon engagement politique.

Lorsque le président vous l’a proposé, vous auriez pu refuser d’être candidat.

Le président m’a dit que je faisais l’unanimité au sein du parti. J’étais trop engagé pour pouvoir dire non. J’ai analysé la situation. La réponse s’est imposée d’elle-même. Je n’ai pas forcément eu l’ambition d’occuper la présidence, mais, à partir du moment où j’ai décidé d’y prétendre, la fonction ne me fait pas peur, et j’y mettrai toute ma volonté et toute mon énergie.

Quel rôle joue le président Issoufou à vos côtés durant cette campagne ?

Je le vois régulièrement. Il m’aide beaucoup.

Avec le président Issoufou,le 4 août 2019.

Avec le président Issoufou,le 4 août 2019. © Louis Vincent

En quoi seriez-vous différent de lui ?

Par le style. Le président Issoufou a une personnalité remarquable, et c’est une vraie machine. Je suis moins organisé, peut-être plus libre…

Cette incapacité à désigner des successeurs, nous ne la connaissons pas et nous ne la comprenons pas

On dit parfois que vous êtes le candidat de la France…

Je ne sais pas ce que cela veut dire. Je n’ai jamais eu un entretien avec quelque Français que ce soit au sujet de ma candidature.

Si vous êtes candidat, c’est aussi parce que Mahamadou Issoufou a fait le choix de respecter la limitation à deux mandats présidentiels. Quel regard portez-vous sur la tentation du troisième mandat ?

Je ne veux pas me mettre à la place des autres sur cette question. Dans notre cas, nous avons un parti, une organisation et des structures, qui font que nous n’avons jamais envisagé le troisième mandat. Cela tient à la gouvernance mise en place par le président Issoufou, quand il dirigeait notre parti. Il n’a jamais considéré qu’il en était le propriétaire, et, s’il l’avait fait, nous nous serions sans doute séparés.

Cette incapacité à désigner des successeurs, nous ne la connaissons pas et nous ne la comprenons pas. Chaque pays a ses réalités, et certains peuvent faire face à des situations particulières. Mais les canons de la démocratie sont universels.

En Afrique comme ailleurs, la limitation des mandats doit rester un principe. Nous sommes heureux d’en donner un bel exemple.

Si vous êtes élu, êtes-vous sûrs que vous ne toucherez pas à la Constitution sur ce point ?

Même ceux qui me détestent le savent. Je suis fidèle à mes principes.

Que diriez-vous à un électeur pour le convaincre de voter pour vous ?

Que nous avons stabilisé notre pays et avons beaucoup progressé pendant dix ans. Nous avons une expérience de l’État qui permettra d’agir avec encore plus d’efficacité. J’ai été au cœur des grandes décisions, et je sais ce qui a fonctionné ou non. Je serai en mesure d’améliorer la gouvernance pour répondre aux problèmes des Nigériens.

Avec moi, nous aurons une école plus efficiente, plus d’électricité et de routes dans les campagnes, un meilleur accès à la santé et une meilleure distribution de l’eau… Surtout, je dirais à cet électeur : « Renseignez-vous sur moi. Vous n’entendrez pas dire que je suis quelqu’un de malhonnête, de menteur ou de voleur. »

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