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Diplomatie

L’Espagne à la reconquête de l’Afrique

Réservé aux abonnés | | Par - à Madrid
La ministre espagnole des Affaires étrangères, de l’Union européenne et de la Coopération, Arancha González, lors d’une livraison d’aide humanitaire à Niamey, au Niger, le 8 octobre 2020.

La ministre espagnole des Affaires étrangères, de l’Union européenne et de la Coopération, Arancha González, lors d’une livraison d’aide humanitaire à Niamey, au Niger, le 8 octobre 2020. © MAEC/Javier Hernández

Madrid regarde de plus en plus en direction du continent. Et entend s’appuyer sur son Plan Afrique III pour dépasser la problématique migratoire et relancer un véritable partenariat.

Jeudi 5  novembre 2020. Connectés depuis Madrid, Las Palmas, sur l’île Grande Canarie, et Accra, via le Centre international Kofi Annan de formation au maintien de la paix (KAIPTC), plusieurs experts africains et espagnols débattent en ligne – Covid-19 oblige – de la sécurité au Sahel. Leur objectif ? Mettre en lumière la contribution de l’Espagne pour la paix en Afrique de l’Ouest. La ministre espagnole des Affaires étrangères, Arancha González Laya, est rentrée, au début d’octobre, d’une tournée au Niger et au Tchad en qualité de présidente de l’assemblée générale de l’Alliance Sahel.

En tant que membre depuis janvier  2018, le pays est engagé dans 91 projets, pour lesquels une enveloppe globale de 124  millions d’euros a été dégagée pour l’ensemble de la région. L’Espagne prendra également la tête de la mission EUTM Mali, en janvier  2021, dont elle constitue le plus important contributeur en matière d’effectifs. Enfin, la Guardia Civil espagnole dirige le projet GAR-SI Sahel, de l’Union européenne (UE), pour créer des unités de gendarmerie au Sénégal, au Mali, au Burkina Faso, au Tchad et au Niger.

Historiquement, l’Espagne n’a jamais été très présente au-delà du Maghreb. Elle est pourtant l’un des seuls pays européens à être géographiquement africain

En déployant tous ces efforts et quantité de ressources pour la paix et le développement en Afrique de l’Ouest, Madrid entend jouer un rôle de premier plan sur le continent. Depuis l’adoption du Plan Afrique III, en mars  2019, la péninsule Ibérique a mis le cap sur l’Afrique dans son ensemble. Bien plus ambitieux que les deux précédents, ce plan s’articule autour de quatre objectifs : paix et sécurité, croissance économique, consolidation des institutions africaines et régulation des flux migratoires, sans aucune limite dans le temps, et ce pour la première fois.

Les imprévus de la crise sanitaire

Certes la crise sanitaire mondiale a entraîné de nombreux imprévus. «  J’avais plus de 1  million d’euros de budget pour le Plan Afrique III et je n’ai presque rien dépensé, regrette Raimundo Robredo Rubio, directeur général pour l’Afrique au ministère des Affaires étrangères. Nous avons par exemple reporté la venue de maires africains à Madrid à l’automne ou encore un programme d’échange avec l’Union africaine entre fonctionnaires espagnols et africains.  »

Cependant la plupart des promesses annoncées se sont déjà concrétisées. Une antenne diplomatique a été ouverte avant l’été à N’Djamena, portant à vingt-quatre le nombre d’ambassades en Afrique subsaharienne, soit le quatrième réseau le plus important pour un pays européen en Afrique. Avec, pour chaque ambassade présente sur le continent, une série d’objectifs propres à appliquer. À Dakar, le premier institut Cervantès hors Maghreb vient de voir le jour, mais si un directeur a été nommé à sa tête, une équipe recrutée et formée, son inauguration a été reportée à 2021, faute de locaux pour l’instant.

«  La demande de cours d’espagnol reste importante en Côte d’Ivoire, où nous pensons ouvrir un deuxième institut Cervantès », explique Raimundo Robredo Rubio. «  La culture espagnole est la grande oubliée en Afrique.  » Historiquement, l’Espagne n’a jamais été très présente au-delà du Maghreb. Elle est pourtant l’un des seuls pays européens à être géographiquement africain, avec ses enclaves marocaines de Ceuta et de Melilla, mais plus encore grâce aux îles Canaries – distantes de moins de 100 km du continent ­–, un atout sur lequel elle ne cesse de parier.

La reprise de la route maritime migratoire vers les Canaries a fait de l’archipel la principale porte d’entrée vers l’Europe

Depuis le mois de septembre, la reprise de la route maritime migratoire vers les Canaries a fait de l’archipel la principale porte d’entrée vers l’Europe, avec un migrant sur deux ayant transité par l’Espagne. Avec 5 328 arrivées au mois d’octobre, l’archipel a enregistré son plus haut chiffre mensuel de ces dix dernières années. Le renforcement des contrôles dans le détroit de Gibraltar a poussé les migrants à délaisser les routes méditerranéennes, et la crise due au coronavirus n’a fait qu’accroître le nombre de personnes décidées à prendre le chemin de l’Europe.

Le gouvernement espagnol a amorcé des négociations avec l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes (Frontex) qui pourraient impliquer la coopération du Sénégal et de la Mauritanie, mais il cherche surtout à contribuer plus largement au développement socio-économique des pays africains. Déjà, depuis 2015, son aide publique au développement (ADP) a bondi, passant de 104,15  millions d’euros à 672,79  millions d’euros en 2019. Madrid sait aussi pouvoir compter sur d’importants réseaux éducatif et sanitaire.

Un marché lucratif

Au mois de juillet, le ministère de l’Industrie et du Commerce a présenté sa nouvelle stratégie Horizonte África, afin de renforcer la présence économique et institutionnelle espagnole sur le continent. Malgré une croissance en berne, en raison du coronavirus, le marché africain reste attrayant pour le secteur privé espagnol en quête de nouvelles perspectives de développement.

À la suite des grands groupes, de plus en plus d’entreprises ibériques parient désormais sur le Maroc comme plateforme vers l’Afrique subsaharienne. C’est le cas par exemple du basque Tudefrigo, spécialisé dans le transport réfrigéré, qui s’est installé à Tanger en 2011, d’où il dessert aussi la Mauritanie et le Sénégal.

Afin de donner un nouveau dynamisme aux objectifs de la politique africaine espagnole, le gouvernement a nommé un diplomate en mission spéciale pour le Plan Afrique III, Alberto Virella, ancien ambassadeur au Sénégal entre  2015 et  2020. Chargé de coordonner toutes les stratégies dirigées vers le continent, il prépare notamment la première Mesa África, en novembre à Madrid. Cet organe de consultation des acteurs civils en Afrique (ONG, think thank, secteur privé) «  est un outil très novateur qui n’a d’équivalent dans aucun autre département du ministère  », insiste Raimundo Robredo Rubio. Comme pour bien montrer que l’Afrique reste bel et bien la priorité de la politique extérieure espagnole.

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