Culture

« Le Responsable Mboa », le jeu vidéo qui parodie la vie politique africaine

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Mis à jour le 28 novembre 2020 à 20h36
Le jeu vidéo « Le Responsable Mboa »

Le jeu vidéo « Le Responsable Mboa » © © kiro'o games

« Le Responsable Mboa », nouveau jeu vidéo du studio camerounais Kiro’o Games, jette un regard facétieux et sans concession sur les sociétés de l’Afrique francophone.

Une liasse de billets a été glissée dans le dossier avec un Post-it sans ambiguïté : « Mon petit, valide seulement »… Qu’allez-vous faire ? Refuser le bakchich pour pouvoir continuer à vous regarder dans la glace ou accepter la requête de l’Observatoire national des buveurs de vin de palme ? Ce serait évidemment plus noble de refuser, mais alors comment participer à la tontine du fils de la cousine de votre maman ? Cela fait déjà trois messages qu’elle vous envoie sur MboatsApp, si vous ne trouvez pas rapidement du liquide, elle va être furieuse…

Bienvenue dans la République « trrrès démocratique » du Mboa (un terme douala utilisé pour parler affectueusement de la patrie), placée sous le Haut Patronage de « Son Excellentissime Raoul Boutel Mougabiang ! » (tout semblant de ressemblance avec des personnes existantes serait pure coïncidence).

Aussi réaliste que loufoque

Un jeu pour mobiles au budget serré : 35 000 dollars

Un jeu pour mobiles au budget serré : 35 000 dollars © kiro’o games

Ce jeu pour mobiles sur lequel le studio camerounais Kiro’o Games planche depuis trois ans est très éloigné d’Aurion, son action-RPG futuriste inspiré des légendes africaines, qui l’a rendu célèbre. Et malgré son budget serré de 35 000 dollars (environ 30 000 euros), il affiche une belle ambition : créer une société parallèle, le Mboa donc, avec ses lois, ses traditions, ses dirigeants, qui, pour être grotesques, ne sont pas si éloignés de ceux qu’on peut retrouver dans l’Afrique francophone.

Le nom du président, Mougabiang, est la somme de toute une génération de présidents africains

« À l’instar d’Aurion, on voulait que l’univers soit totalement cohérent, souligne Olivier Madiba, 35 ans, patron à la tête du studio. On a écrit toute une histoire autour de la naissance de la République du Mboa, qui s’est créée seule car elle était fatiguée d’attendre une décision de l’Union africaine. On a même imaginé des parodies de unes de la presse locale… » Le Mboa Tribune, un « désordomadaire », conte ainsi les défaites des lions « indormables » et les tentatives d’élections sapées par les rongeurs de fibres internet.

Dans cet univers aussi réaliste que loufoque, vous incarnez un stagiaire qui fait ses premiers pas au « ministère Général ». Comme dans tout bon jeu de gestion, il vous faudra jongler avec différentes ressources : énergie, knap (argent), humeur, pour augmenter vos « points de responsabilité », qui vous permettront de monter des échelons au bureau jusqu’à accéder un jour peut-être, qui sait, au poste envié de ministre de la République du Mboa ! En plus de votre lieu de travail, il faudra gérer vos sorties, et conserver l’amour de « Bae », votre compagne, que vous rejoignez le soir à votre domicile.

Satire et punchlines

Dès le lancement du jeu et les premières notes de musique synthétique, évoquant un hymne à la gloire de Paul Biya, le ton est donné. Malgré son design mignon, ses personnages rigolos dignes d’un cartoon, la nouvelle création de Kiro’o Games est une satire grinçante des sociétés africaines. « Le nom du président, Mougabiang, est évidemment la somme de toute une génération de présidents africains, rigole Olivier Madiba. On a décidé que son surnom, quand il fait du foot, ce serait Alassane, parce qu’il a plus de 90 % de chances de marquer face au but ! »

Le patron est l’auteur principal des dialogues, mais il a également animé régulièrement des ateliers d’ingénierie narrative en équipe… et parfois des réunions de trente minutes pour peaufiner une seule punchline ! Mais le jeu en valait la chandelle : les répliques font mouche, et la critique, acerbe, ne tombe jamais dans l’injure. La République du Mboa fait d’ailleurs souvent penser à la très très démocratique République du Gondwana, inventée par Mamane.

Olivier Madiba, lui, se dit plutôt inspiré par « le Dieudonné d’avant les blagues antisémites ». « Au Cameroun, la liberté d’expression est respectée tant que tu n’insultes pas. De toute façon, on ne voulait pas tirer sur une personne ou un parti en particulier, mais pointer les tares d’un système qui fatiguent tout le monde. »

Éducation contre la corruption

Et des tares, il y en a. La corruption qui rôde dans les couloirs du ministère, encouragée par le directeur financier. Votre vieux boss, M. Elanga, prêt à désorganiser le service pour courtiser sa « petite » Delphine, la réceptionniste. L’omniprésence dans les cercles influents des « fils de » et des « filles de ». L’argent qui manque pour votre personnage, jeune fonctionnaire fraîchement installé avec sa copine, obligé d’aller puiser l’eau pour prendre une douche ou d’écraser les condiments à la pierre.

Le joueur est invité à faire des choix moraux ou immoraux pour avancer dans l’aventure

Le joueur est invité à faire des choix moraux ou immoraux, ces derniers permettant, dans un premier temps du moins, d’avancer plus vite dans l’aventure. « Mais au fond, le but politique du jeu est de servir d’outil d’éducation civique contre la corruption : un fonctionnaire qui accepte constamment des pots-de-vin finira par se retrouver dans une société où rien ne fonctionne, précise Olivier Madiba.

Et s’il tombe malade, par exemple, les hôpitaux se seront tellement dégradés qu’il devra se faire évacuer pour se faire soigner. On essaie de montrer que la société est aussi ce que nous en faisons, le résultat d’une somme de micro­décisions individuelles. Et le jeu doit dégoûter de tomber dans une spirale infinie de vices qui ne peut mener qu’au chaos. »

Pour écrire le scénario, le patron s’est appuyé sur son expérience personnelle, ayant lui-même travaillé pour des organismes publics ou parapublics (dans la création de sites web) lorsqu’il est sorti de la fac. « Je me souviens d’un après-midi où, devant mon bureau, j’ai vu des jeunes élèves d’écoles primaires passer, et ils parlaient de leur futur métier. Un d’entre eux disait “Je veux être ministre pour voler”. J’ai été choqué, et j’ai réalisé la mentalité d’une génération qui sera plus tard au pouvoir. Et c’est une des choses qui nous a motivés à créer ce jeu. »

Seule une petite partie de l’aventure est jouable, le reste étant prévu pour mars 2021

Seule une petite partie de l’aventure est jouable, le reste étant prévu pour mars 2021 © kiro’o games

Olivier Madiba avoue aussi avoir discuté avec des cadres camerounais corrompus. « Beaucoup nous expliquaient que s’ils pouvaient recommencer ils feraient tout différemment. Mais qu’ils sont arrivés à un stade de dépendance de la machine où ils ne peuvent plus lâcher leurs avantages au vu de leurs charges. »

Versions féminine et multijoueurs

Le Responsable Mboa est disponible depuis octobre sur Play Store, mais livré en accès anticipé : seule une petite partie de l’aventure est jouable, le reste étant prévu pour mars 2021. Déjà affairé sur cette sortie, le studio travaille sur de nombreux objectifs complémentaires. Comme la création d’une version féminine de l’histoire, dans laquelle interviendrait un vieux dragueur français…

L’univers laisse aussi envisager des extensions multijoueurs. « Après la sortie de la version finale, des mises à jour régulières interviendront pendant deux à cinq ans, promet Olivier Madiba. Nous mettrons aussi vraisemblablement en place une version pour les navigateurs sur PC. Et nous comptons étendre la communication aux autres pays de l’Afrique francophone pour en faire un phénomène continental. » D’ores et déjà, le studio est le plus avancé d’Afrique sur les jeux pour smartphones. La République du Mboa devrait prospérer pour de nombreuses années !

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