Arts

« Street Art Africa », un tour du continent en graffitis

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À Casablanca, lors la 4e édition de Casamouja Urban Art Wave, en 2019.

À Casablanca, lors la 4e édition de Casamouja Urban Art Wave, en 2019. © Chadi Ilias

Avec « Street Art Africa », Cale Waddacor propose un panorama complet de l’art de rue sur le continent. Et une radiographie de l’Afrique en ce début de XXIe siècle.

Il y a quelques mois, en pleine crise sanitaire mondiale, la Fondation Dapper – connue pour sa collection d’art classique africain – choisissait de publier un superbe e-book intitulé Le Graffiti pour sauver des vies. L’art s’engage contre le coronavirus au Sénégal. Un livre numérique en accès gratuit brossant une rapide histoire du graffiti dans le pays de la Teranga et recensant tout un ensemble d’œuvres, éphémères par nature, relatives à la pandémie de Covid-19.

Aujourd’hui, c’est au tour des éditions Alternatives, qui publient Street Art Africa, par Cale Waddacor. Ce beau-livre présente un panorama complet des créations qui, du Cap à Tanger et d’Accra à Tana, fleurissent sur les murs des villes africaines.

Festivals et pépites ignorées

Sans prétention, mais avec sérieux, l’ouvrage vise d’entrée de jeu l’exhaustivité. Le sommaire se divise en six chapitres : Afrique de l’Est, Afrique centrale, Afrique du Nord, Afrique de l’Ouest, Afrique australe, et Le Monde et au-delà. Chacun est introduit par une carte géographique en couleurs subdivisée en plusieurs parties permettant de présenter la scène artistique de chaque pays, ainsi que les festivals qui y sont organisés, sans oublier de donner la parole aux artistes eux-mêmes dans de courtes interviews.

La méthode choisie par l’auteur peut paraître un peu scolaire, et, de fait, elle l’est, mais elle a l’avantage d’offrir une vision complète de la scène africaine aujourd’hui. Aucun pays n’y est oublié : les béotiens iront de découverte en découverte, tandis que les connaisseurs dénicheront çà et là des pépites ignorées.

L'ouvrage de Cale Waddacor est édité chez Gallimard, dans la collection Alternatives.

L'ouvrage de Cale Waddacor est édité chez Gallimard, collection Alternatives. © Éditions Gallimard

Évidemment, tout cela ne durera qu’un temps, puisque de nouvelles œuvres viendront bientôt recouvrir celles que le temps aura effacées, abîmées ou détruites… « Le street art est un mouvement mondial qui repousse constamment les limites du possible dans la ville : en perpétuelle réinvention, il s’invite sous une forme ou une autre dans presque toutes les zones urbaines, créant une gigantesque exposition qui s’intègre peu à peu au cœur même de notre quotidien, écrit Waddacor. En soixante ans, gribouillages et dessins peu aboutis ont cédé la place à des fresques complexes et à des œuvres engagées pleines d’esprit. Cette contre-culture, née spontanément, s’est progressivement muée en une des formes d’art les plus pertinentes de notre époque. »

Cet art n’est pas réservé à une élite, il ne se cache pas dans les musées

Ce que ce livre richement illustré – 250 artistes de 35 pays ! – démontre surtout, c’est que le street art, lié au mouvement hip-hop, demeure l’un des pans de l’art les plus accessibles de notre époque. Il n’est pas réservé à une élite, il n’est pas payant, il ne sert pas de faire-valoir dans les soirées mondaines, il ne se cache pas dans les musées et les galeries, il ne donne droit à aucun abattement fiscal… Tout au contraire, il s’offre au citadin lambda, couvrant le gris du parpaing comme le rouge de la brique et la tristesse du béton. Pour le moment.

Apartheid, révolution et coronavirus

Se lancer dans un tour panafricain du graffiti, c’est un peu comme ouvrir un livre d’histoire du temps présent. En balayant le continent tous azimuts, Street Art Africa raconte l’Afrique au début du XXIe siècle, ses aspirations, ses désirs et ses inquiétudes. Si le livre de la Fondation Dapper évoquait directement la crise du coronavirus, cette somme traite des Printemps arabes, de la renaissance de l’Afrique du Sud après l’apartheid, de la biodiversité malgache, des aspirations féminines à l’égalité des chances, de l’histoire politique…

Lors des Printemps arabes en Égypte et en Tunisie, le graffiti est devenu une arme »

Toute la partie consacrée à l’Afrique du Nord, par exemple, revient sur l’incroyable élan créatif qui a accompagné les révolutions égyptienne et tunisienne sur les murs des cités, après des années d’oppression. « Lors du soulèvement, le graffiti est devenu une arme, et de nombreux apprentis graffeurs se sont mués en pionniers de la naissance d’un véritable mouvement d’art urbain », écrit encore Waddacor.

Entre calligraphie et ultra-réalisme

Un mouvement d’art urbain qui se prolonge aujourd’hui et va bien au-delà de la simple revendication politique. Intégrant leur culture et leur histoire millénaire, les street artists égyptiens prolongent et enrichissent une tradition ancienne. Des créateurs comme Alaa Awad, Ammar Abo Bakr ou Nofal O-One intègrent en effet dans leurs peintures murales des références à l’Égypte ancienne ou aux coutumes de la Haute-Égypte, habités par la notion d’art public.

« Grâce à l’art urbain, Alaa Awad souhaitait reconnecter ses compatriotes à leur héritage, tout en rendant hommage à ceux qui participaient au soulèvement. » En Égypte comme ailleurs en Afrique du Nord, du Maroc au Soudan, la calligraphie, intimement liée aux dimensions spirituelle et religieuse, voisine sur les murs de la ville avec des représentations ultra-réalistes en prise avec le monde actuel.

Entre généralités et précision extrême, Cale Waddacor n’hésite pas, il choisit de faire le grand écart. Avec une belle souplesse qui lui permet à la fois de raconter l’histoire du mouvement dans des pays comme le Sénégal ou le Kenya et de mettre en lumière des artistes exceptionnels comme le très afro-futuriste Moh Awudu, alias Freestyle 233 (au Ghana) ou le très écolo AIRJP Tagman (Madagascar) et ses gigantesques caméléons verts. Malgré le petit format carré du livre, les photos qui l’illustrent sont à la hauteur du défi.

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