Société

[Tribune] Dakar, ville « occidentée »

Réservé aux abonnés | |

Par  Ousseynou Nar Guèye

Éditorialiste sénégalais, fondateur du site Tract.sn

Des bateaux de pêche échoués sur la plage de Dakar, au Sénégal, le 30 juillet 2020.

Des bateaux de pêche échoués sur la plage de Dakar, au Sénégal, le 30 juillet 2020. © Sylvain Cherkaoui/AP/SIPA

Dakar tient en deux aspects, « l’occidenté » et l’imprévisibilité, qui font de la capitale sénégalaise une ville attachante.

«Occidenté ». Mot-valise combinant « occidentalisé » et « accidenté ». C’est le qualificatif que donne à Dakar le dramaturge, écrivain et acteur culturel sénégalais, feu Oumar Ndao, auteur du beau livre Dakar, l’ineffable, qui vient d’être réédité en poche*. La capitale sénégalaise, partie continentale de l’Afrique la plus avancée dans l’océan Atlantique, est en effet à l’ouest. Et parfois, « complètement à l’ouest ».

Dakar tient finalement en deux aspects : « l’occidenté » et l’imprévisibilité. D’abord, « l’occidenté ». Ces situations cocasses où les oripeaux architecturaux coloniaux, les tentatives de remises en ordre et de mises au pas, héritées d’une administration calquée sur celle de l’Europe, entrent en collision avec l’exubérance autochtone et ses protubérances « rurbaines ». Ainsi, les perspectives rectilignes qui témoignent d’un vrai plan d’urbanisme du centre-ville, de la Médina attenante et des quartiers (Sicap, Mermoz, HLM) créés dans les années 1960 et 1970 par le président-poète Léopold Sédar Senghor ont vite fait de céder le pas aux ruelles en oblique et chaussées à dos d’âne non conventionnelles des nouveaux quartiers.

Résistance par l’inertie

Dans la ville « moderne », des quartiers qui se désignent eux-mêmes comme des « villages traditionnels » font de la résistance, avec une grande force d’inertie. Dakar n’a pas été « fondée » en 1857, comme le prétend l’histoire officielle. Les villages des « Lébous », cette branche des Wolofs qui parlent une langue aux tournures typiques avec un vocabulaire spécifique très vaste, étaient déjà là depuis des siècles. Les Lébous, qui ont majoritairement rallié la confrérie musulmane layène, ont leur « grand Serigne de Dakar », qui leur tient lieu de roi coutumier.

Les Layènes, dont le fondateur est considéré comme une réincarnation africaine et musulmane de Jésus, sont entre autres à Cambérène [proche banlieue de Dakar]. Là-bas, ils font bloc contre la connexion de deux bouts d’autoroute par un pont déjà construit, qui se trouve pile devant le mausolée du fils aîné et premier khalife du Mahdi fondateur. Et le pont trône là, sur la plage, incongru comme une chèvre perchée sur un poteau électrique.

À Ngor, sur la corniche à Soumbédioune ou à Ouakam, ou encore à Yoff, leurs « villages », il n’est pas rare que les Lébous organisent sur la plage une séance d’exorcisme pour « désenvoûter » une personne neurasthénique : le ndeup, avec battements de tam-tam, immolation d’un bœuf et bain de la personne « possédée » avec le sang du bovin.

L’inattendu

L’imprévisibilité de Dakar, c’est une horde de « Baye Fall » (disciples mourides) qui s’invite dans les embouteillages. Tunique jusqu’aux genoux, sarouel patchwork et rastas, ils formulent pour vous des prières ferventes, avec un sourire radieux, alors que vous ne pouvez rien leur donner. Effarement garanti aussi devant l’affabilité exagérée de nombre de Dakarois qui, lorsque vous leur demandez votre chemin, vous l’indiquent, quand bien même ils ne savent pas.

Et parfois, s’ils sont en groupe, ils finiront par se disputer pour décider qui aura le droit de vous donner le bon itinéraire. Vous tentez de les calmer, et vous vous faites illico remettre à votre place. Impondérables de Dakar, quand des administrations sont censément ouvertes, mais vous y découvrez que le préposé a fermé son guichet en raison d’un décès familial ou parce qu’il a décidé d’aller voir ce jour-là ce parent au cas où il serait sur le point de trépasser.

Imprédictibilité avec des rues où soudain une tente barre le chemin parce qu’il y a un baptême ou un mariage : vous étiez pourtant passé par là deux heures plus tôt. L’inattendu encore : des nouveaux commerces, bars ou restaurants, dont on apprend la cessation d’activité le jour où on avait décidé d’en être un client.

Ce sont là quelques-uns des côtés contrastés qui font de Dakar une ville où l’on ne sait pas de quoi notre journée sera faite, ce qui la rend d’autant plus attachante, y compris pour ses visiteurs, vite devenus de vrais Boys Dakar. L’expression unisexe qui désigne ceux qui ont la capitale sénégalaise dans la peau.

*Dakar, l’ineffable, de Oumar Ndao, éditions Vives Voix, janvier 2011, réédité au format poche en septembre 2020.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA309_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer

Je me connecte