Économie

Dettes : l’Afrique ramenée aux années noires des défauts de paiement ?

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Egar Lungu, le président zambien, en septembre 2016.

Egar Lungu, le président zambien, en septembre 2016. © SALIM DAWOOD/AFP

La Zambie est en défaut de paiement. D’autres, comme le Gabon ou la Tunisie, sont eux aussi dans une situation délicate, aggravée par la crise due au Covid-19. Faut-il craindre un effet domino ?

L’événement, brutal, préfigurait la tempête actuelle. Le 22 août, Denny Kalyalya, gouverneur de la Banque centrale zambienne depuis 2015, était débarqué sans ménagement par la présidence du pays.

Quelques jours plus tôt, la banque avait appelé à des mesures d’urgence pour redresser l’économie et assainir la dette souveraine. Kalyalya en avait-il trop dit ?

Depuis, ce chantre de la transparence, qui s’entretenait régulièrement avec les médias depuis qu’une fausse rumeur annonçant le retour des contrôles de change avait semé la panique, se refuse à toute déclaration publique. À l’exception de ces quelques mots, adressés à JA dans un texto en forme d’adieu : « Bon vent, et Dieu bénisse. »

Un « sujet politique de premier ordre »

Entre-temps, à Lusaka, l’actualité s’emballe et lui donne raison. Le 22 septembre, le gouvernement a demandé aux détenteurs de ses 3 milliards de dollars de dette obligataire l’autorisation de repousser l’échéance de ses prochains versements d’intérêts, dus en octobre.

Une annonce choc, qui fait planer le risque d’un défaut de paiement et qui suscite l’inquiétude des Zambiens sur les réseaux sociaux, en particulier sur WhatsApp, où chacun s’improvise analyste financier.

« Que les réseaux se saisissent de cette question, en allant jusqu’à faire circuler une étude particulièrement absconse de la Banque mondiale [l’édition 2021 des Statistiques sur la dette internationale, un ouvrage de 200 pages particulièrement dense], montre bien que la dette est devenue un sujet politique de premier ordre », commente l’économiste hétérodoxe zambien Grieve Chelwa, qui enseigne à l’Université du Cap.

Et pour cause : le remboursement des milliards que le gouvernement d’Edgar Lungu a empruntés à des investisseurs privés et à la Chine est devenu insoutenable en cette période de crise sanitaire et économique. Cette dure réalité frappe plusieurs autres États d’Afrique, soumis aux mêmes contraintes.

La Zambie, qui, le 13 novembre, n’a pas été en mesure d’assurer le service de sa dette, pourrait-elle être le premier État d’une longue série à faire défaut ?

Jan Friederich, chargé de la notation des dettes souveraines africaines chez Fitch, n’est pas de cet avis : « Certains parlent d’une vague de défauts qui pourrait emporter le continent tout entier. D’après moi, ce n’est clairement pas le cas. La situation n’en demeure pas moins très préoccupante. »

Angola, Congo, Gabon

L’agence Fitch estime en effet qu’un défaut de paiement de l’Angola, du Congo et du Gabon est tout à fait possible, les effets de la pandémie de Covid-19 pesant sur les prix du pétrole, dont tous trois sont producteurs. Le même scénario pourrait se produire au Mozambique, où le coronavirus entrave la relance qui s’imposait après que le pays a été frappé par de violents cyclones en 2019.

À en croire Standard & Poor’s, la RDC, dont les principales exportations (cuivre et cobalt) souffrent de la récession mondiale, est également sur la sellette.

Bien que moins probable, un défaut n’est pas non plus à exclure au Nigeria, au Ghana, au Cameroun, au Bénin, en Éthiopie et au Lesotho, selon Fitch. La Tunisie préoccupe aussi certains observateurs.

On s’inquiète moins d’un défaut de paiement de l’Italie, alors que sa dette dépasse les 2 600 milliards de dollars

Cette longue liste s’explique par la spirale ascendante de l’endettement africain. À la fin de 2019, la dette des 19 pays d’Afrique subsaharienne suivis par Fitch équivalait en moyenne à 57 % de leur PIB, contre 26 % en 2012. Le coronavirus a encore alourdi ce fardeau : d’ici à la fin de l’année, il pourrait atteindre 69 % du PIB, toujours selon l’agence de notation.

Cet endettement grandissant n’aurait en soi rien d’alarmant si son coût n’était pas si élevé, souligne Hippolyte Fofack, économiste en chef à Afreximbank : « On s’inquiète moins d’un défaut de paiement de l’Italie, alors que sa dette, qui dépasse les 2 600 milliards de dollars, est plus de trois fois supérieure à la totalité de la dette africaine. »

« Dettes à risque » : une prophétie autoréalisatrice

Le taux d’endettement de l’Italie (130 % du PIB) est légèrement supérieur à celui du Mozambique. Mais la comparaison s’arrête là, car Rome bénéficie d’un coût de la dette bien inférieur à celui des États africains. « Les marchés nous font payer un risque de défaut qu’ils jugent plus élevé, mais les défauts découlent en réalité de cette vision pessimiste de l’Afrique, déplore l’économiste camerounais. C’est une prophétie autoréalisatrice. »

Kristalina Georgieva, la directrice générale du FMI, et David Malpass, le président de la Banque mondiale, à Washington, le 4 mars.

Kristalina Georgieva, la directrice générale du FMI, et David Malpass, le président de la Banque mondiale, à Washington, le 4 mars. © © Samuel Corum/Getty

Ainsi, selon la Banque mondiale, l’Angola devait régler 1,9 milliard de dollars d’intérêts l’an dernier sur une dette extérieure de 35 milliards, soit un taux moyen de 5,4 %. Le coût moyen de la dette italienne, lui, n’excède pas 2,5 %.

Résultat : les États du continent qui consacrent plus de 15 % de leurs recettes à leurs frais d’intérêts sont plus nombreux qu’au début des années 2000, époque où la Banque mondiale et le FMI, les jugeant insolvables, s’étaient résignés à effacer leurs milliards de dollars de dette. Ce taux pourrait atteindre 36 % en Angola et 49 % au Ghana cette année, selon Fitch, contre 7 % en Italie. « C’est l’un des indicateurs les plus alarmants », résume Jan Friederich.

Un éventail de créanciers élargi

De fait, le péril s’est accru, les États les plus vulnérables devant négocier d’éventuels rééchelonnements auprès d’un éventail de créanciers beaucoup plus large que par le passé : aux pays occidentaux et aux institutions multinationales s’ajoutent des créanciers privés et des banques chinoises.

« C’est là tout le problème, commente l’économiste David Cowan, de Citi. Comment ces différents acteurs choisiront-ils de traiter leurs prêts dans les prochains mois ? »

Conscients de cette difficulté, les États du G20 lient depuis le 13 novembre leur « Initiative pour la suspension du service de la dette » (ISSD) – qui reporte les paiements des pays pauvres qui le souhaitent au second semestre de 2021 – à la participation de tous les créanciers.

Un geste de Pékin envers Luanda

Une mesure difficile à mettre en œuvre mais indispensable, selon ses partisans, étant donné le poids de ces nouveaux créanciers : 115 milliards de dollars pour les détenteurs d’eurobonds, quelque 150 milliards pour la Chine. Ainsi, l’Angola doit 20 milliards à la Chine, dont 15 milliards à China Development Bank. Ses espoirs d’éviter un défaut de paiement reposent donc sur ce seul créancier.

Soucieux de ménager l’un de ses principaux partenaires africains, Pékin serait ouvert à un moratoire de trois ans sur le remboursement de cette dette. Les négociations, qui en seraient à un stade avancé, ont en tout cas suffisamment rassuré le FMI pour que ce dernier s’engage, en septembre, à soutenir Luanda à hauteur de 1 milliard de dollars.

Le Congo, quant à lui, cherche à restructurer une dette de 1,7 milliard de dollars due aux traders Glencore et Trafigura. Ces discussions, qui s’éternisent depuis plus de deux ans sans progrès apparent, sont d’autant plus importantes que le FMI se refuse à financer le pays s’il ne renégocie pas à la baisse la dette due à ces deux sociétés.

Quant à sa dette chinoise, estimée à environ 2,7 milliards et principalement due à Exim Bank of China, le Congo l’a déjà renégociée l’an dernier. Un accord que Brazzaville pourrait devoir réviser, puisqu’il reporte de quinze ans le remboursement de 1,7 milliard, tout en divisant par deux le service annuel de sa dette, sans pour autant alléger l’endettement du pays.

Biden plus enclin que Trump à renégocier les créances américaines

La Tunisie, quant à elle, ne peut bénéficier de l’ISSD car elle ne figure pas sur la liste des pays les moins développés établie par les Nations unies. Pourtant, le niveau de sa dette publique (85 % du PIB, selon le FMI) inquiète. Tunis a donc engagé des négociations avec la France, l’Italie, le Qatar et l’Arabie saoudite en vue d’un report de ses remboursements, et pourrait demander l’aide du FMI.

La Tunisie doit en effet régler 2,2 milliards de dollars de dette extérieure l’an prochain, dont 1 milliard en eurobonds garantis par l’Agence des États-Unis pour le développement international. L’élection de Joe Biden, plus enclin que Donald Trump à favoriser la coopération internationale, pourrait faciliter une restructuration de cette dette.

En février, le Gabon et le Ghana ont levé respectivement 1 milliard et 3 milliards de dollars sur le marché de la dette obligataire. Des émissions à des taux relativement avantageux, car réalisées avant que la pandémie de Covid frappe l’Afrique. Ces sommes importantes ont en tout cas permis à ces deux États d’éviter dans l’immédiat une crise de liquidités.

Le Ghana pourrait néanmoins se trouver en difficulté s’il n’arrivait pas à émettre 5 milliards de dollars d’obligations supplémentaires au début de 2021, comme il a annoncé vouloir le faire (3,5 milliards de cette levée de fonds étant destinés au service de sa dette existante).

Relations tendues entre Lusaka et le FMI

Enfin, la Zambie peine à convaincre ses créanciers privés de restructurer sa dette, et ce « par manque de concertation et de transparence, notamment sur le montant de sa dette chinoise », indique Richard Briggs, gestionnaire des investissements chez GAM, une société qui détient une partie de la dette souveraine zambienne.

Avec la Zambie, qui subit le premier défaut de paiement de l’année, on voit l’impact du coronavirus

Les relations tendues de Lusaka avec le FMI n’arrangent pas les choses. En 2018, le gouvernement zambien avait insisté pour que le chef de mission du Fonds soit démis de ses fonctions. Or ce poste est resté vacant jusqu’en octobre de cette année, retardant d’autant toute restructuration de sa dette.

« Avec la Zambie, qui subit le premier défaut de paiement de l’année, on voit l’impact du coronavirus sur l’économie », souligne Jan Friederich. Mais, au-delà des risques les plus imminents, c’est une part importante de la dette souveraine africaine qui pourrait être remise en cause à l’avenir. « Le surendettement pose problème un peu partout en Afrique. Il faudra à moyen terme se pencher sur cette question », conclut l’analyste.

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