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Sénégal : « Jamais le jeu n’a été aussi ouvert pour prendre la mairie de Dakar »

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Mis à jour le 24 novembre 2020 à 17h32
Papa Fara Diallo, politologue, enseignant chercher à l’Université Gaston Berger (UGB).

Papa Fara Diallo, politologue, enseignant chercher à l'Université Gaston Berger (UGB). © Youri Lenquette pour JA

Qui remportera la mairie de Dakar ? Le camp de Khalifa Sall, l’ancien édile déchu après sa condamnation, semble affaibli. Mais la majorité présidentielle est loin d’y avoir le boulevard espéré. Le politologue Papa Fara Diallo analyse les rapports de force et les stratégies à l’œuvre dans la perspective de 2021.

C’est l’un des derniers bastions de l’opposition. Et qu’importe si Khalifa Sall a perdu son fauteuil de maire à la suite d’une condamnation judiciaire. Qu’importe également si la coalition Benno Bokk Yakaar (BBY, au pouvoir) a, au fil des ans et des scrutins, absorbé une large frange de l’opposition et fait de l’hôtel de ville l’un de ses principaux objectifs. Depuis 2009, la mairie de Dakar demeure inaccessible à la majorité.

En septembre 2018, c’est Soham El Wardini, ex-première adjointe de Khalifa Sall, fidèle parmi les fidèles du dissident socialiste, qui a été élue pour assurer l’intérim de l’édile déchu. Et, alors que la stratégie de captation et d’annihilation de l’opposition par le camp de Macky Sall a porté ses fruits sur l’essentiel du territoire national, la capitale reste, avec la Casamance, l’un des derniers sanctuaires de l’opposition.

Elle sera sans nul doute le théâtre d’une âpre bataille lors des élections locales, qui sont censées se tenir d’ici à la fin de mars 2021 et constitueront une étape clé avant la présidentielle de 2024. Entre la majorité désireuse de se refaire une santé après sa défaite à Dakar lors des municipales de 2014, les « khalifistes » affaiblis par l’inéligibilité de leur leader et la percée du jeune opposant Ousmane Sonko à la présidentielle de 2019, rien n’est joué.

Papa Fara Diallo analyse les stratégies des uns et des autres, mais aussi ce qu’impliquent le prolongement du mandat de Soham El Wardini et l’affaiblissement des prérogatives municipales au profit de celles de l’État.

Soham El Wardini, maire de Dakar, devant l’hôtel de ville.

Soham El Wardini, maire de Dakar, devant l’hôtel de ville. © Youri Lenquette pour JA

Jeune Afrique : Depuis septembre 2018, Dakar est administrée par une maire par intérim, dont le mandat est prorogé en raison des reports successifs des élections locales. Cette situation affaiblit-elle le camp des « khalifistes » ?

Papa Fara Diallo : Soham El Wardini a été portée à la tête de la mairie pour un an. Elle y est depuis deux ans, et la date des prochaines élections locales reste floue, mais, pour l’instant, elle conserve la loyauté et le soutien du conseil municipal, majoritairement acquis à Khalifa Sall et au sein duquel les lignes ont très peu bougé, à l’exception du départ de Moussa Sy, qui a quitté la coalition Taxawu Dakar pour soutenir BBY.

La majorité ne gagne donc pas de terrain dans la capitale pour l’instant ?

Elle y travaille. Le report des scrutins municipaux et départementaux, dans le cas de Dakar, profite à Macky Sall. En faisant accepter le dernier report des locales comme le fruit d’un consensus entre majorité et opposition au sein du dialogue national, le chef de l’État a réussi à faire passer une décision qui lui sied.

Macky Sall a pu envoyer quelques ballons de sonde, qui sont passés pour des initiatives individuelles. Comme lorsqu’il a été suggéré par Aminata Mbengue Ndiaye [du Parti socialiste] de faire nommer le maire de Dakar plutôt que de l’élire : une proposition largement impopulaire que la majorité ne peut pas appuyer officiellement, mais qui lui a permis de tâter le terrain.

Celle-ci a surtout gagné du temps pour faire émerger une figure capable de reprendre Dakar, qui est un enjeu de pouvoir majeur depuis la défaite de Mimi Touré en 2014 : à mesure que le temps passe, la situation se complique pour l’opposition, et la majorité place ses pions, renforce sa coalition et compte faire émerger une figure pour porter le drapeau de BBY à Dakar. Au fond, le chef de l’État est le seul maître du calendrier et il veut jouer sur l’effet de surprise.

Macky Sall, lors du Conseil présidentiel pour la relance, le 29 septembre 2020 à Dakar.

Macky Sall, lors du Conseil présidentiel pour la relance, le 29 septembre 2020 à Dakar. © DR / Présidence Sénégal / Lionel Mandeix

Macky Sall n’a plus vraiment de leviers pour continuer le travail de débauchage à Dakar

Pourtant, aucune figure de la majorité ne semble émerger pour prendre Dakar en 2021 ?

Elle a du mal à se trouver un candidat qui puisse fédérer toutes les forces de la coalition BBY. Amadou Ba a été mis de côté. Le ministre de la Santé, Abdoulaye Diouf Sarr, maire de Yoff, dont le nom circulait aussi, n’a pas l’envergure pour faire face au camp de Khalifa Sall. Pas plus que le maire des Parcelles-Assainies, Moussa Sy, ancien collaborateur de Khalifa Sall, qui s’était présenté contre Soham El Wardini en 2018.

Or la majorité a besoin de quelqu’un qui non seulement puisse faire consensus au sein de la coalition mais qui ait aussi un poids électoral suffisant pour se mesurer au candidat que se choisira Khalifa Sall, ainsi qu’au troisième pôle qui se dessine : celui d’Ousmane Sonko, qui a fait une belle percée dans la capitale et dans sa banlieue lors de la présidentielle de 2019.

Malgré la condamnation de Khalifa Sall et l’élargissement de la coalition BBY, Macky Sall n’a plus vraiment de leviers pour continuer le travail de débauchage à Dakar. Il a besoin de dégager une candidature crédible, qui n’existe pas aujourd’hui. C’est pour cela qu’il est en train de débaucher dans la famille libérale, notamment au sein de Rewmi, ou en allant chercher Malick Gakou, une figure appréciée à Dakar, avec lequel il pourrait créer une large alliance permettant de prendre la capitale.

Ousmane Sonko à son arrivée à l'un de ses derniers meetings, pour la présidentielle 2019 au Sénégal.

Ousmane Sonko à son arrivée à l’un de ses derniers meetings, pour la présidentielle 2019 au Sénégal. © Sylvain Cherkaoui pour Jeune Afrique

Il faut donc s’attendre à une bataille entre la majorité, l’équipe sortante de Khalifa Sall, et Ousmane Sonko ?

Ce sont les trois pôles qui se dessinent clairement. Du côté de la majorité, Abdou Karim Fofana peut être une option. Depuis son entrée au ministère de l’Urbanisme, en 2019, il a gagné du galon et mené des projets qui lui ont offert une certaine visibilité auprès des Dakarois : la construction de logements sociaux, le programme zéro déchet ou la réhabilitation de certains espaces publics, comme le marché de Sandaga.

Du côté de l’opposition, on pourrait imaginer une alliance entre Khalifa Sall et Ousmane Sonko, car jamais le jeu n’a été aussi ouvert pour prendre la tête de Dakar. Pour l’heure, Sonko n’a pas encore assez de figures importantes à Dakar, mais il y gagne du terrain. Il pourrait sembler logique de le voir négocier quelques mairies de communes contre un soutien au candidat de Taxawu Dakar. Ce ne sont que des hypothèses, mais Sonko ne peut pas lâcher Dakar s’il aspire à accéder à la magistrature suprême en 2024.

Quoi qu’il en soit, la bataille de Dakar et sa banlieue, avec ses 4 millions d’habitants, sera un enjeu de taille dans la perspective de la présidentielle.

Khalifa Sall inéligible, a-t-il un successeur naturel ?

Dans les rangs de Khalifa Sall, les négociations sont en cours pour savoir qui sera le visage de Taxawu Dakar. On peut penser à Barthélémy Dias, qui est combatif, très médiatique et un opposant très apprécié des militants. Mais aussi à Bamba Fall, maire de la Médina, qui a une base politique importante. Si Khalifa Sall, Soham El Wardini, Barthélémy Dias et Bamba Fall trouvent un consensus, ils peuvent faire très mal : ils sont très populaires et bien ancrés à Dakar.

Khalifa Sall à son domicile, trois jours après sa sortie de prison. Dakar, le 2 octobre 2019.

Khalifa Sall à son domicile, trois jours après sa sortie de prison. Dakar, le 2 octobre 2019. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Soham El Wardini est très loyale envers Khalifa Sall

Ce qui cantonnerait Soham El Wardini au rôle d’intérimaire ?

Il était entendu que le choix de Soham El Wardini était temporaire. Elle était la figure la plus consensuelle pour le rôle, car elle est considérée comme quelqu’un qui ne trahira jamais Khalifa Sall et qui n’a pas les ambitions personnelles d’un Barthélémy Dias ou d’un Bamba Fall. Mais Soham El Wardini jouit tout de même d’une grande légitimité au sein de la majorité municipale. À travers elle, les gens voient le prolongement du mandat de Khalifa Sall, auquel elle est très loyale.

Au-delà de l’image de « remplaçante de Khalifa Sall », elle est aussi confrontée à un chef d’État et à un gouvernement qui ont récupéré une partie des prérogatives de la ville…

Avec son acte III de la décentralisation, l’État en a érodé certaines, en effet, torpillant la possibilité pour cette mairie d’opposition de présenter un bilan visible : le pouvoir central a fait en sorte qu’elle ne puisse pas porter de grands projets visibles pour les populations. Il y a eu des demandes d’emprunts obligataires sur les marchés financiers pour lesquels la mairie n’a pas reçu l’aval de l’État, qui est indispensable. Les projets envisagés, comme le pavage ou la création d’espaces verts, ont été récupérés par le ministère de l’Urbanisme.

On a l’impression que la municipalité gère les affaires courantes en attendant la prochaine élection et ne lance plus de grands projets. Toutefois, cela n’empêche pas Soham El Wardini d’être appréciée, notamment pour les fonds débloqués contre la pandémie de Covid-19, les titres alimentaires distribués aux populations et, globalement, sa gestion de la crise sanitaire.

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