Société

Le made in Sénégal pour «  décoloniser l’assiette  »

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Mis à jour le 20 décembre 2020 à 10:08

En plus de sa plateforme en ligne, Soreetul a ouvert un magasin à Dakar en 2019.

Encouragés par un regain de patriotisme économique chez les consommateurs, producteurs et transformateurs locaux tentent de tirer leur épingle du jeu face à la concurrence étrangère.

Le geste est devenu, au fil du temps, une habitude. Dans les grandes surfaces de Dakar, lorsque Nafissatou Mbaye (le nom a été modifié) fait ses courses, elle vérifie systématiquement où sont produits les biens qu’elle s’apprête à acheter. Un coup d’œil sur l’étiquette, pour identifier la provenance et la composition des produits.

« J’ai toujours eu à cœur de valoriser notre production locale. J’ai dû me battre avec mes employés, qui préféraient acheter le sucre importé plutôt que notre sucre national, parce qu’il était plus blanc », explique cette consultante pour une organisation internationale. Un acte « militant », un geste de « patriotisme économique », insiste la Dakaroise. « Je suis convaincue que nos pays ne peuvent pas se développer si l’on ne met pas de valeur ajoutée dans nos produits », affirme-t-elle.

« Décoloniser son assiette  »

Une tendance qui procède de la volonté combinée de manger mieux, de soutenir les producteurs et les industries locales, de privilégier les circuits courts, et de « décoloniser son assiette ». L’expression est d’Awa Caba. Cette trentenaire originaire de Saint-Louis a ouvert en 2014 une plateforme de livraison de produits 100 % sénégalais. De simple application à plateforme digitale, « Soreetul » (« Ça n’est pas loin », en wolof) est devenue, aussi, une boutique physique en 2019. Produits cosmétiques à base de karité et d’huiles naturelles, pâte à ngalakh (dessert à base de mil et d’arachide), jus de fruits locaux… Dans sa boutique dakaroise de Liberté-4, Awa Caba déambule entre les 400 produits commercialisés par son entreprise, qui viennent en grande partie de l’intérieur du pays (Kédougou, Sine Saloum, Ziguinchor), et dont certains ne correspondent pas aux habitudes de consommation des Dakarois.

 En dehors de notre tiep national, nos habitudes alimentaires restent occidentales »

« Beaucoup parmi les produits que nous commercialisons ici sont méconnus », du moins de la classe moyenne, urbaine et éduquée visée par Soreetul. Une méconnaissance née « des séquelles coloniales », note la cheffe d’entreprise. « En dehors de notre tiep national, nos habitudes alimentaires restent occidentales et nous avons perdu notre art culinaire traditionnel », regrette Awa Caba. Consommer de la confiture d’abricots plutôt qu’une confiture de bissap ou de mangues : une aberration pour cette Saint-Louisienne, qui se félicite d’une progressive prise de conscience par les Sénégalais de la nécessité de favoriser des produits issus de l’agriculture ou de l’élevage local.

Elle en veut pour preuve l’augmentation de 30 % de sa clientèle fidélisée sur l’année 2019, soit près de 2 000 clients enregistrés. Soreetul travaille désormais avec 23 TPE et PME, contre seulement 5 au début de son activité. Des structures de taille réduite qui ont du mal à se faire commercialiser par de grandes enseignes. « Les professionnels avec lesquels nous travaillons manquent de moyens, ils pâtissent d’un faible niveau d’incitations politiques et fiscales. »

Paradoxe

Certaines mesures ont toutefois bien été mises en place par l’État. Ainsi, la Banque agricole du Sénégal soutient la modernisation de l’agriculture à travers un appui à l’investissement en matériel et machines à hauteur de 70 % (30 % restant à la charge du cultivateur). Le ministère de l’Économie évalue à 60  milliards de F CFA (près de 91,5  millions d’euros) la part de la campagne agricole financée par l’État en 2020. Certaines récoltes (arachide, anacarde) sont également achetées, à prix fixe, par les pouvoirs publics.

Il n’empêche : les produits importés, mieux implantés dans les habitudes de consommation des Sénégalais, parfois jugés de meilleure qualité et souvent moins chers que les produits locaux, ont toujours la cote. Au détriment­ de la production nationale.

Quoi de mieux pour illustrer ce paradoxe que la consommation du riz, qui a détrôné les céréales locales telles que le mil ou le maïs. Avec près de 90  kg de riz par habitant chaque année, le Sénégal en est l’un des plus gros consommateurs en Afrique de l’Ouest. Plus de 1  million de tonnes de riz sont consommées chaque année dans le pays : 650 000  t sont importées, contre 430 000  t produites au niveau national, selon une étude coréalisée par le ministère de l’Agriculture publiée en 2018.

Le made in Sénégal a de plus en plus la cote

Des importations qui coûtent 190  milliards de F CFA chaque année au pays, toujours selon cette étude. « De 2015 à 2019, la production locale a évolué en moyenne de 24 %, alors que les importations ont stagné, défend une source au ministère de l’Économie. La dynamique de substitution des importations par la production se poursuit : la part de 37 % de production locale en 2010 est passée à 52 % en 2019. » La demande de certains produits de grande nécessité est couverte en majorité par la production locale, comme le mil et le sorgho (99 %) ou le sucre : la production locale couvrait seulement 42 % de la consommation en 2015, contre 58 % pour l’année 2019.

À Dakar notamment, le made in Sénégal a de plus en plus la cote. Les marchés et les boutiques qui favorisent la commercialisation des aliments et de l’artisanat locaux se démocratisent. Dans les boulangeries, les étals des pains à la farine de mil, de niébé ou de moringa viennent concurrencer le pain blanc 100 % blé traditionnel. Et les grandes enseignes sont bien obligées de s’adapter.

Si nous, Sénégalais, ne consommons pas notre propre production, qui le fera ? »

Ainsi, Auchan, qui dispose de 26 magasins et d’un drive sur la seule agglomération de Dakar, revendique une augmentation de 54 %, depuis 2015, des produits locaux vendus dans ses magasins. Le pourcentage de ces produits sur la totalité des ventes est passé de 26 % à 38 % sur la même période, et les ventes du riz de la vallée du fleuve ont connu un boom de plus de 70 %. « Nous privilégions les circuits courts car ils nous permettent de gagner du temps et de l’argent, argumente Papa Samba Diouf, responsable de la communication du groupe au Sénégal. Nous observons par ailleurs que les filières locales se professionnalisent, et que de plus en plus d’entre elles répondent à notre cahier des charges et passent notre contrôle qualité. » L’enseigne française communique largement sur sa collaboration avec des TPE sénégalaises, à l’image des Jardins de la teranga, de Thérèse Diatta.

« Avant l’arrivée d’Auchan, je livrais à Saly [à 90 km de Dakar] en petites quantités, pas en grosses quantités comme aujourd’hui », déclare la gérante de cette TPE dans un spot publicitaire diffusé par le groupe. Une belle opération de communication qui ne peut faire oublier que les petits commerçants souffrent aussi des prix réduits pratiqués par l’enseigne. « Il y a des choses que je refuse d’acheter dans les grandes surfaces, comme les fruits et les légumes. Je sais que la commerçante qui achète ses produits en banlieue­ pour venir les vendre à Dakar ne peut pratiquer les mêmes prix que les entreprises, explique Nafissatou Mbaye. Mais c’est aussi parce que j’en ai les moyens. »

À l’occasion du mois du « consommer local », en décembre  2020, l’État promet quant à lui d’engager un « dialogue public-privé », afin d’établir des mesures incitatives qui permettraient de favoriser la consommation nationale. Plusieurs pistes sont envisagées, comme la promotion du développement de la transformation des produits locaux avec une industrie à échelle locale elle aussi, ou encore l’adaptation de la fiscalité. « Je me dis : si nous, Sénégalais, ne consommons pas notre propre production et ne soutenons pas nos agriculteurs et nos commerçants, qui le fera ? » s’interroge Nafissatou Mbaye.