Politique

[Tribune] Le multipartisme, une fiction démocratique

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Par  Yann Gwet

Yann Gwet est un essayiste camerounais. Diplômé de Sciences Po Paris, il vit et travaille au Rwanda.

Une femme vote lors de l'élection présidentielle au Cameroun, le dimanche 7 octobre 2018 (Image d'illustration).

Une femme vote lors de l'élection présidentielle au Cameroun, le dimanche 7 octobre 2018 (Image d'illustration). © Sunday Alamba/AP/SIPA

À coups de grossiers subterfuges, nos dirigeants ont vidé le multipartisme de sa substance.

Cameroun, Côte d’Ivoire, Guinée, Bénin, Nigeria, etc. Le constat s’impose : la démocratie est de nouveau en crise sur le continent et la jeunesse, excédée, crie son ras-le-bol. Une impression de déjà-vu, et d’impasse.

Une impasse née de la contradiction entre deux conceptions de la démocratie. Pour les dirigeants, la « démocratie » est affaire de façade. Ils en parlent le langage, organisent des élections, se réfèrent à un cadre « démocratique » ; mais le quotidien des peuples est fait d’oppression : ils ne peuvent librement manifester ; ils ne peuvent obtenir justice ; lors des élections, les partis d’opposition peuvent rarement faire examiner leurs recours. Et, peut-être plus important, les conditions de vie ne cessent de se dégrader.

Dans un contexte d’euphorie compréhensible, nous avons accepté le le multipartisme, comme l’autre nom de la démocratie.

Nous avons une responsabilité dans cette dégradation. Au tournant des années 1990, alors que nous espérions la « démocratie », pour laquelle toute une génération de militants s’était battue, nous avons obtenu le multipartisme. Dans un contexte d’euphorie compréhensible, nous l’avons accepté, comme l’autre nom de la démocratie, considérant qu’il élargirait les libertés citoyennes, restreindrait le pouvoir des dirigeants et renforcerait celui des peuples.

Deuxième manche

Le pari n’a pas été totalement perdu. Des pouvoirs civils ont succédé à des pouvoirs militaires ; l’alternance « démocratique » s’est normalisée. Nous avons cru à une nouvelle ère. Las, le multipartisme a libéré les divisions latentes de nos sociétés, que des pouvoirs cyniques ont su exploiter.

La répression, souvent tolérée par une communauté internationale éprise de « stabilité », a essoufflé des oppositions fragiles tandis que les alternances sans changement et une corruption née avec le multipartisme aliénaient progressivement les électeurs, achevant de refroidir l’enthousiasme pour cette « démocratie ».

Le multipartisme n’est pas la démocratie, il n’en est qu’une manifestation.

Et, à coups de grossiers subterfuges (codes électoraux illégitimes, Constitutions bafouées, séparation des pouvoirs de facto abolie, etc.), nos dirigeants l’ont vidée de sa substance, exhibant une fiction démocratique qui confronte les peuples à cette réalité : le multipartisme n’est pas la démocratie, il n’en est qu’une manifestation. Pis, il s’est révélé un instrument puissant de subversion de la démocratie.

L’Afrique est en ébullition. C’est la deuxième manche du combat pour la démocratie, portée par une nouvelle génération. Un consensus devrait émerger sur la séparation des pouvoirs, l’État de droit, les rapports pouvoir-société dans le cadre d’une refondation de nos États. En somme : sur une authentique démocratie.

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