Politique

Mali : Soumaïla Cissé revient au centre du jeu

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Soumaïla Cissé à son arrivée à son domicile, à Bamako, le 9 octobre 2020, au lendemain de sa libération.

Soumaïla Cissé à son arrivée à son domicile, à Bamako, le 9 octobre 2020, au lendemain de sa libération. © Michèle Cattani / AFP

Libéré après six mois de captivité, Soumaïla Cissé aspire à un peu de repos. Mais l’opposant réfléchit déjà au rôle qu’il pourrait jouer sur une scène politique malienne en pleine recomposition.

Il est arrivé à Paris le 19 octobre au petit matin. S’est extrait de l’A319 d’Air Sénégal à bord duquel son épouse et lui avaient pris place, puis s’est enfoncé dans les couloirs de l’aéroport de Roissy. Pas de foule ni de comité d’accueil. Soumaïla Cissé aspire à un peu de discrétion. Quelques sympathisants sont bien venus à sa rencontre, mais on est loin des scènes de liesse qui ont accompagné sa libération dix jours plus tôt, sur le tarmac de l’aéroport de Bamako.

Dans la capitale française, l’opposant malien va enchaîner les rendez-vous médicaux. Non sans une pointe d’humour, il explique être désormais « à la merci des médecins ». Ceux qui ont pu le voir et lui parler affirment qu’il va étonnamment bien, mais après six longs mois de captivité, un check-up s’impose.

Prendre du recul

Sans doute n’est-il pas mécontent de s’éloigner un peu du tourbillon médiatique dans lequel il a été pris, au soir du 8 octobre. À Jeune Afrique, il explique qu’il veut d’abord « [s]’informer humblement » et « prendre le recul nécessaire ». « Six mois, cela n’est pas rien, explique-t-il. Les lignes ont bougé. Je dois voir le positionnement des uns et des autres pour comprendre la recomposition de la scène politique. »

Il n’ignore rien de ce qui s’est passé tandis qu’il était aux mains du Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (GSIM). « Dans le désert, je n’avais personne à qui parler mais j’écoutais les événements à la radio. » C’est comme cela qu’il a appris sa réélection au poste de député de Niafunké, à la fin de mars, qu’il a suivi la contestation des résultats annoncés par la Cour constitutionnelle, les manifestations – chaque semaine plus importantes – du Mouvement du 5-Juin (M5), et même le coup d’État qui a renversé Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), ce président dont il avait longuement contesté la réélection, en 2018, puis largement critiqué la gouvernance.

Quel rôle veut-il désormais jouer, lui le chef de file d’une opposition qui n’existe plus ? Sa famille politique a enchaîné les coups durs. À l’issue des législatives de mars-avril, l’Union pour la République et la démocratie (URD) avait obtenu 19 sièges de députés, mais l’Assemblée a été dissoute au lendemain du coup d’État, en août. Le parti lui-même a perdu plusieurs de ses cadres et de ses collaborateurs. Surtout, le succès du M5, porté à l’origine par des organisations de la société civile, a confirmé le désamour des Maliens pour la classe politique traditionnelle au profit de personnalités inclassables, tel l’imam Mahmoud Dicko.

La captivité a attiré les projecteurs sur lui. Cela pourrait un jour être un tremplin vers la présidence »

Mais l’URD n’est pas restée inactive. Consciente de ce qui était en train de se jouer, elle a su se repositionner et trouver sa place au sein du mouvement de contestation. Demba Traoré, son porte-parole, était membre du comité stratégique du M5, et si Choguel Maïga a pu présider ledit comité, c’est parce qu’il assurait l’intérim de Soumaïla Cissé à la tête de la coalition du Front de sauvegarde de la démocratie (FSD).

Stature internationale

« Aujourd’hui, l’avantage de Soumaïla Cissé, c’est qu’on ne peut pas lui faire le reproche d’avoir voulu interrompre un processus démocratique, analyse Nicolas Normand, ancien diplomate français et auteur du Grand livre de l’Afrique. Il revient dans un contexte où le M5 est divisé et la classe politique assez discréditée. Il n’a pas de véritable rival politique. Sa captivité a attiré les projecteurs sur lui et renforcé sa stature internationale. Cela pourrait un jour être un tremplin vers la présidence. »

« Soumaïla Cissé est perçu comme un homme compétent, mais il fait partie de la même vieille génération politique qu’IBK », tempère Clément Dembélé, président de la Plateforme de lutte contre la corruption et le chômage (PCC). Très actif lors des manifestations des mois de juin et juillet, Dembelé ajoute : « Soumaïla Cissé appartient à l’école de pensée de l’Adema [l’Alliance pour la démocratie au Mali]. Ce que nous voulons, c’est un renouvellement de la classe politique. À sa libération, il a été considéré comme un héros. Mais son avenir est plus celui d’un conseiller ou d’un faiseur de rois que celui d’un président. »

L’autre problème, c’est que plus de 200 jihadistes, dont des cerveaux d’attentats particulièrement meurtriers perpétrés au Mali et dans les pays voisins, ont été sortis des prisons maliennes en échange de sa libération, de celle de la Française Sophie Pétronin et de deux Italiens. Certains, à Bamako, rappellent que l’opposant a, dans le passé, été très critique quand des jihadistes ont été libérés, pointant du doigt un manque de transparence et des décisions prises dans un cadre extrajudiciaire.

Destin singulier

Est-il trop tôt pour envisager l’avenir ? Avant de s’envoler pour Paris, Cissé a reçu une délégation du comité stratégique du M5 pour le remercier de s’être battu pour sa libération. « Une rencontre de courtoisie et un moment festif, explique-t-il. Nous ne sommes pas rentrés dans les dossiers politiques. Nous le ferons dans un second temps. » « D’abord, il va se reposer et prendre du recul, ajoute Choguel Maïga, puis il décidera de la suite à donner. » Lui affiche clairement son soutien au président de l’URD. « Il a l’intelligence, la compétence et la capacité de mobilisation. Il fait partie des hommes politiques à même de résoudre les difficultés auxquelles fait face notre pays. »

En attendant la décision de son chef, l’URD se réorganise. « Il n’y a plus d’opposition ni de majorité, tout a changé, explique Demba Traoré. Mais nous allons produire des idées et nous répondrons présents chaque fois que les autorités de la transition nous solliciteront. »

Son enlèvement fait en tout cas de Cissé un homme politique au destin singulier. Ancien ministre au profil de technocrate, plusieurs fois candidat à la magistrature suprême, il pourrait transformer cette terrible épreuve en atout.

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