Politique

Les femmes africaines ont-elles (enfin) brisé le plafond de verre ?

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Mis à jour le 08 mars 2021 à 09h53
Jon Berkeley pour JA

© Jon Berkeley pour JA

Victoire Tomegah Dogbe au Togo, Rose Christiane Ossouka Raponda au Gabon, Nialé Kaba en Côte d’Ivoire, Ngozi Okonjo-Iweala au Nigéria… Les Africaines montent en puissance dans les sphères politique et économique.

De l’incrédulité au doute en passant par l’angoisse, la fierté, mais aussi la reconnaissance… Elle dessine à grands traits la palette infinie de sentiments qui, dit-elle, en une fraction de seconde, l’ont assaillie dans l’humidité de cette fin de septembre, à Lomé. Le président Faure Gnassingbé venait d’officialiser sa nomination à la primature. Décliner sa proposition de devenir la première femme chef de gouvernement au Togo ? Victoire Tomegah Dogbe n’y a même pas songé. « Un réel honneur pour les femmes togolaises », explique-t-elle simplement.*

Fonctionnaire internationale formée en Europe et aux États-Unis, véritable animal politique, passionnée par son travail, selon ses admirateurs, la native de Badougbé (Sud) confesse ne pas savoir pourquoi elle a été choisie. Fausse modestie ? Il y a sans doute un peu de cela chez elle, qui se dit persuadée, malgré tout, de n’être « pas là par hasard ».

Reconnues dans leur domaine

Des propos que ne renierait pas Rose Christiane Ossouka Raponda, la cinquantaine élégante, ex-ministre de la Défense et ex-maire de Libreville, première femme portée à la tête de la primature gabonaise, en juillet. Avec la Nigériane Ngozi Okonjo-Iweala, considérée comme l’un des meilleurs ministres des Finances que le Nigeria ait connus et qui dirige l’Organisation mondiale du commerce (OMC), Tomegah Dogbe et Ossouka Raponda font partie de cette caste de femmes africaines qui, dans leur trajectoire professionnelle, parviennent à briser le plafond de verre.

On rappellera aussi l’itinéraire de la Libérienne Ellen Johnson Sirleaf, qui a rendu possible l’alternance à un pouvoir masculin en s’appuyant sur le vote féminin. Celui de la présidente éthiopienne Sahle-Work Zewde, bien que son titre soit honorifique. Ou encore celui de Charity Ngilu, ostracisée en 2015 par Uhuru Kenyatta – son père avait ravivé un mythe ethnique historique fondé sur l’inaptitude des femmes à gouverner -, qui a bataillé ferme pour devenir l’une des premières femmes gouverneures élues en 2017.

Ancrées dans le quotidien, bien dans leur vie, ces femmes s’épanouissent et sont reconnues dans leur domaine. De mieux en mieux formées et fortes de leurs acquis, elles visent les mêmes opportunités que les hommes. « Tout se passe comme si elles avaient osé se révéler en se débarrassant du complexe de l’imposteur qui parfois paralyse les femmes et les pousse à s’autocensurer », analyse la chercheuse camerounaise Viviane Ondoua, spécialiste des questions de gouvernance.

Les manuels de développement personnel diront que ces femmes ont aussi vaincu les croyances limitantes propres à engendrer des peurs. Peur d’oser prendre le pouvoir, d’assumer leur position de leader, de passer pour ambitieuses et potentiellement de prendre des coups.

Ministères stratégiques

« Si l’Afrique en est encore à compter les Premiers ministres femmes, c’est que le compte n’y est pas », persifle Fatou Sow Sarr, directrice de l’Institut du genre et de la famille, au Sénégal. « Ceux qui pavoisent se contentent de très peu », renchérit de son côté Alioune Sall, directeur de l’Institut des futurs africains, pour qui le Togo et le Gabon ne font que rattraper leur retard.

C’est la fin des ministres alibis cantonnées aux Affaires familiales, à la Condition féminine ou à l’Enfance

Certes, la présence des femmes africaines à la tête des gouvernements n’est pas une nouveauté. On doit à l’ex-président centrafricain Jean Bedel Bokassa la première nomination d’une femme, Elisabeth Domitien, au poste de Premier ministre, en 1975. L’aventure tournera court pour cette presque analphabète, grande pourfendeuse du franc CFA avant l’heure, qui ne s’exprimait qu’en sangho. Pour s’être opposée au couronnement de Bokassa en tant qu’empereur, elle sera limogée puis interdite de politique. Le Sénégal a quant à lui déjà connu deux cheffes du gouvernement, Mame Madior Boye, entre 2001 et 2002 et, plus récemment, en 2013, Aminata Touré.

Ces dernières décennies ont été marquées par une rupture : la fin des ministres alibis cantonnées aux Affaires familiales, à la Condition féminine ou à l’Enfance, ces postes qu’Aïssatou Dosso, spécialiste des questions de genre à la BAD (Abidjan), qualifie de « plutôt “soft skills”, pas très techniques ou scientifiques. »

Le Nigeria a ainsi accordé sa confiance à Ngozi Okonjo-Iweala dès 2003, la nommant à la tête du ministère des Affaires étrangères, avant de la placer, entre 2011 et 2015, aux Finances. Si l’on salue aujourd’hui l’arrivée de la nouvelle ministre de l’Énergie au Togo, on se souvient aussi avec bonheur qu’en 2016, en l’espace d’une semaine, trois fortes personnalités avaient décroché des ministères stratégiques pour le développement de leur pays : la Burkinabè Rosine Sori-Coulibaly, la Guinéenne Malado Kaba et l’Ivoirienne Nialé Kaba – à qui l’on attribue cette année le mérite d’avoir empêché l’implosion de la Banque africaine de développement.

Petite percée dans le privé

Dans les entreprises aussi, les femmes font bouger les lignes. Peut-être plus aisément dans le public et dans les organisations intergouvernementales, où, lois sur la parité obligent, elles savent se faire entendre et sont présentes dans les conseils d’administration. Comme à l’agence sénégalaise de promotion de l’investissement et des grands travaux, dirigée pendant une dizaine d’années par une femme.

La percée féminine est moins spectaculaire dans le secteur privé. « Si la Sud-Africaine Maria Ramos est devenue en 2019 la dirigeante du groupe Absa (Amalgamated Banks of South Africa), propriété à 56 % de Barclays, il reste difficile d’imaginer une femme à la tête d’une major pétrolière », confie Alioune Sall.

Quoi qu’il en soit, difficile de bouder son plaisir de voir les Africaines gagner autant en visibilité quand on sait d’où elles sont parties. « Le modèle d’éducation colonial, très patriarcal, a fortement entravé leur présence dans l’espace public, analyse Fatou Sow Sarr. Les formations supérieures ne leur étaient pas accessibles. Il y a vingt-cinq ans d’écart entre la création de l’École normale William-Ponty [1915] et celle de l’École normale des jeunes filles Abdoulaye-Sadji de Rufisque [1938], deux institutions dont sont issus quelques-uns des profils africains les plus pointus. Les filles mettront beaucoup de temps à rattraper leur retard. »

Action collective

Si les trajectoires individuelles doivent être saluées, elles ne peuvent à elles seules entraîner une réelle conquête des lieux de pouvoir. La révolution demande une action collective. Fatou Sow Sarr imagine ainsi des alliances entre femmes issues de mondes différents : ­politique, affaires, monde associatif. « Les possibilités sont énormes, mais il faut conduire une réflexion permettant de réaliser une jonction entre ces différentes actrices. »

Elle milite donc pour l’élaboration d’une pensée politique liée à la lutte des femmes. » On les retrouve activistes, sans que leur activisme soit en adéquation avec un projet précis. Il faut donc une production théorique pour accompagner l’action. Pour leur faire comprendre que tout ce qui les concerne s’inscrit dans les enjeux de développement des nations. »

Depuis 2012, on ne compte que 8 % à 14 % de femmes dans les hautes fonctions de l’État

Son Institut du genre et de la famille scrute chaque semaine le relevé des nominations intervenant en conseils des ministres et entend inciter l’État à améliorer significativement le très faible taux (de 8 % à 14 %) de femmes appelées aux hautes fonctions de l’État depuis 2012. « Il faut une politique volontariste », insiste-t-elle.

Opter pour la discrimination positive est une autre solution. Pour l’ouverture de sa première franchise de l’enseigne KFC au Sénégal, Anta Babacar Ngom, directrice générale du groupe agroalimentaire Sedima, avait par exemple parié sur le recrutement d’un personnel 100 % féminin. « C’est un choix que certains pourraient trouver discriminant. Mais peut-être faut-il en passer par là et accepter qu’à compétences égales, on offre plus de chances aux femmes », suggère Alioune Sall.

Le directeur de l’Institut des futurs africains estime que derrière la conquête féminine de l’espace public, c’est tout un combat pour une autre société qui doit être mené. Plus qu’une lutte féminine ou féministe, un combat général « pour un ordre plus juste », qui concerne tout l’espace social.

(*) Cet article a été initialement publié le 10 octobre 2020. Nous le republions à l’occasion de la journée internationale des droits de la femme. 

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