Diplomatie

Turquie : le soft power savamment distillé d’Erdogan en Afrique

Réservé aux abonnés | | Par
Recep Tayyip Erdogan, le président turc, et Macky Sall, son homologue sénégalais, à Dakar, le 28 janvier.

Recep Tayyip Erdogan, le président turc, et Macky Sall, son homologue sénégalais, à Dakar, le 28 janvier. © Zohra Bensemra/Reuters

Depuis quinze ans, le continent est l’une des priorités d’Ankara. Diplomatie, business, soft power… Tous les moyens sont bons pour conquérir les esprits et les cœurs. Histoire d’une réussite qui ne doit rien au hasard.

Quand, en 2005, il foula pour la première fois le sol africain à l’occasion d’une tournée en Éthiopie, en Afrique du Sud, au Maroc et en Tunisie, Recep Tayyip Erdogan, qui était alors Premier ministre, avait un double dessein : sortir son pays de sa relation quasi exclusive avec l’Occident pour le hisser au rang de puissance émergente et ouvrir au commerce turc des espaces jusque-là inexplorés.

En 1998, il y avait bien eu une tentative lorsqu’un ministre des Affaires étrangères, le libéral Ismail Cem, avait élaboré un « pacte d’action pour l’Afrique ». Mais celui-ci n’avait pu être mis en œuvre en raison de la grave crise économique qui s’était abattue sur la Turquie.

Partenaire stratégique de l’UA

L’arrivée au pouvoir de l’AKP (le parti d’Erdogan) et l’ascension d’une bourgeoisie anatolienne pieuse et dynamique en affaires ont changé le décor. Dans le sillage de Turkish Airlines – qui dessert aujourd’hui une cinquantaine de villes africaines – et des conglomérats géants, partis à l’assaut du continent, les PME turques n’ont pas hésité à prendre des risques.

Quinze ans plus tard, le succès est au rendez-vous. La Turquie est « partenaire stratégique » de l’UA et membre non régional de la BAD. Ses échanges commerciaux avec l’Afrique sont passés de 3 milliards de dollars au début des années 2000 à plus de 26 milliards en 2019. Les forums d’affaires se multiplient – le dernier s’est déroulé par visioconférence les 8 et 9 octobre.

Gestes de générosité

Les organisations patronales (Tüsiad, Müsiad) et le Deik (Conseil des relations économiques avec l’étranger) déploient une activité incessante. Ils sont appuyés par la Tika (l’agence turque de développement), qui possède 22 antennes sur le continent et finance de nombreux projets dans les secteurs du BTP, de l’agriculture ou de la santé. Elle rénove aussi des ouvrages de l’époque ottomane, tels que la mosquée Ketchaoua, à Alger. De quoi faire vibrer la corde de la nostalgie…

Savamment distillé, ce soft power a peu à peu conquis les esprits et les cœurs. Il ne se résume pas aux séries turques, qui font fureur au Maghreb. Construction d’hôpitaux – comme celui de Mogadiscio –, opérations chirurgicales gratuites, don d’une flotte d’autobus à Conakry… La liste des gestes de générosité, qui émanent de l’État, des ONG ou des entreprises privées, est longue.

S’y ajoute le travail des sept centres culturels Yunus Emre et de la fondation éducative Maarif, présente dans 31 pays d’Afrique. Au lendemain du putsch du 15 juillet 2016, celle-ci a pris en main plusieurs écoles d’excellence jadis implantées par la confrérie Gülen. Tous ces organismes travaillent en synergie.

Une mécanique bien rodée

La mécanique est tout aussi bien rodée sur le plan politique. Comme la Russie et la Chine, la Turquie évite de jouer les donneurs de leçons, ce qui n’est pas pour déplaire à certains dirigeants africains. Dans le règlement des crises, comme celle du Mali, elle préconise le recours à des « solutions africaines » ou, à défaut, onusiennes. Enfin, elle plaide pour une meilleure représentation du continent au sein des institutions internationales.

Erdogan se montre prompt à fustiger le passé colonial de la France ou les intérêts mercantiles de ses concurrents.

À l’égard des tiers, le discours est parfois moins lisse. Le président Erdogan se montre souvent prompt à fustiger le passé colonial de la France, l’indifférence du monde face aux maux qui frappent le continent ou les intérêts bassement mercantiles de ses concurrents, auxquels il oppose sa philosophie : une relation qui se veut « gagnant-gagnant », égalitaire et fraternelle.

Tout en défendant des intérêts politiques, cet homme indubitablement sensible au sort de l’Afrique fixe le cap, que suivent Mevlüt Çavusoglu, son ministre des Affaires étrangères, et des équipes qui ont acquis une réelle expertise africaine. Parmi leurs objectifs : l’organisation d’un troisième sommet Turquie-Afrique et l’ouverture d’une ambassade dans chaque pays du continent. Il y en a aujourd’hui 42 (contre 12 en 2003), et bientôt 44 avec le Togo et la Guinée-Bissau.

Au fil du temps, le président Erdogan a noué des relations personnelles avec plusieurs dirigeants, comme Alpha Condé, Macky Sall ou Mahamadou Issoufou. Ses affinités avec Fayez al-Sarraj ont favorisé la signature d’un accord sur la délimitation de la frontière maritime turco-libyenne en Méditerranée orientale.

Entregent et empathie

Sa bonne entente avec le président Farmajo et le fait qu’il a été le premier chef d’État étranger à se rendre dans une Somalie déchirée par la guerre a permis à Ankara d’ouvrir à Mogadiscio une base militaire, où 200 soldats turcs forment l’armée nationale.

Autre point d’appui stratégique dans la Corne de l’Afrique : en 2017, Erdogan a obtenu du Soudanais Omar ­el-Béchir que, en vertu d’un bail de quatre-vingt-dix-neuf ans, la Turquie réhabilite l’île de Suakin, afin que ce lieu de passage des pèlerins vers La Mecque retrouve une vocation touristique.

En dépit de quelques difficultés (mésentente avec l’Égypte du maréchal Sissi, tiraillements portant sur le déséquilibre des échanges avec le Maroc ou la Tunisie, imbroglio libyen), la Turquie continue d’avancer ses pions en suivant la stratégie qui lui a jusqu’à présent réussi : entregent, empathie parfois mâtinée de solidarité musulmane, dynamisme entrepreneurial et volontarisme.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3095_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer

Je me connecte