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Politique

Roch Marc Christian Kaboré : « La réconciliation prend du temps, mais ce n’est pas du temps perdu »

Réservé aux abonnés | | Par - à Ouagadougou
Roch Marc Christian Kaboré, au palais présidentiel de Kosyam.

Roch Marc Christian Kaboré, au palais présidentiel de Kosyam. © Sophie Garcia/hanslucas.com

Le 22 novembre, le chef de l’État briguera un second mandat face à des adversaires mieux organisés qu’en 2015. La dégradation de la situation sécuritaire lui a laissé peu de répit, mais il défend son bilan pied à pied.

Ouaga, mi-octobre. Entre la menace terroriste qui pèse sur le Burkina depuis 2016 et la pandémie de Covid-19, l’heure est aux précautions tous azimuts. Fouilles, portiques de détection, sécurité renforcée, prise de température, test PCR, masque, gel hydroalcoolique… La capitale naguère ouverte aux quatre vents, dynamique, vivante, parfois enfiévrée, n’est plus qu’un lointain souvenir.

Arrivé au pouvoir en décembre 2015, après une élection triomphale (plus de 53 % des voix dès le premier tour), Roch Marc Christian Kaboré, 63 ans, n’a guère eu de répit. Il a hérité d’un champ de ruines sur le plan économique et d’un pays où tout était à reconstruire, situation logique après une révolution et une transition chaotique.

Il savait aussi qu’il devait gérer l’impatience et les attentes inouïes de ses compatriotes, ainsi que les inévitables règlements de comptes, les renvois d’ascenseurs inhérents à une élection ou la défiance naturelle d’investisseurs qui attendent de voir avant de mettre la main à la poche.

Mais les circonstances qui se sont imposées à lui et à son gouvernement, quelques semaines seulement après son investiture, avec le premier attentat dans la capitale, auront rendu sa tâche bien plus complexe. La crise liée au coronavirus, sur le plan économique plus que sanitaire fort heureusement, constituant un obstacle de plus sur un chemin dont personne ne peut dire qu’il n’était pas semé d’embûches.

Kaboré a de la suite dans les idées et entend – le contraire aurait été étonnant – poursuivre son œuvre à la tête du Burkina. Candidat à un second mandat, face à des adversaires plus nombreux et mieux organisés qu’en 2015, il a accepté de répondre à nos questions. C’est peu dire qu’il n’apprécie guère l’exercice – les interviews qu’il a accordées en cinq ans se comptent sur les doigts d’une main. Au palais de Kosyam, en toute décontraction et sans exiger de pouvoir s’y préparer, il a tenu à défendre son bilan. Fidèle à lui-même, l’homme n’étant guère adepte des polémiques, des joutes oratoires ou des « punchlines » qui font le sel des médias se refuse à attaquer qui que ce soit. Entretien.

Jeune Afrique : Plus de sept mois après le début de la pandémie de Covid-19, alors que le Burkina a enregistré un peu plus de 2 200 cas et une soixantaine de décès, estimez-vous être parvenu à gérer cette crise ?

Roch Marc Christian Kaboré : Nous avons très rapidement anticipé les mesures nécessaires, et souvent drastiques, à prendre pour maîtriser la pandémie. Ce n’était pas simple car, en Afrique, le secteur informel est particulièrement important.

Nous avons non seulement travaillé sur les mesures barrières mais aussi sur l’équipement des hôpitaux, sur nos capacités à réaliser des tests partout où cela était possible, etc. Alors que le Burkina a été touché parmi les premiers, en tout cas dans la sous-région, la situation est demeurée relativement stable, et j’estime que nous nous en sommes plutôt bien sortis.

La dette doit être purement et simplement annulée pour permettre aux pays les moins nantis de se relever

Et sur le plan économique ?

Comme partout ailleurs, nous avons été contraints de revoir l’aspect budgétaire pour l’adapter au combat contre le Covid-19. Ce qui nous a fait ramener notre taux de croissance de 6,7 % – la moyenne ces dernières années – à 2 %.

Nous avons mis en place un plan de riposte de l’ordre de 178 milliards de F CFA [plus de 271 millions d’euros] et un autre, destiné aux entreprises, de l’ordre de 100 milliards. Nous faisons au mieux, avec nos modestes moyens…

Parmi les débats sur l’impact de cette pandémie a émergé la question de la dette du continent. Le président sénégalais Macky Sall s’est positionné pour un moratoire, le Béninois Patrice Talon contre. Et d’autres pour une annulation. Quelle est votre opinion ?

Je l’ai exprimée récemment aux Nations unies : la dette doit être purement et simplement annulée pour permettre aux pays les moins nantis, les plus affectés par la crise et – comme c’est notre cas – par la lutte contre le terrorisme de relever ces défis. Les risques sont tels que cet effort me paraît indispensable.

Les élections présidentielle et législatives auront lieu le 22 novembre, même si plusieurs zones du pays ne pourront voter en raison de l’insécurité. Qu’attendez-vous de ces scrutins ?

Qu’ils soient transparents, équitables, et qu’ils permettent au peuple burkinabè de s’exprimer pleinement. Nous avons, depuis un an, engagé une concertation entre les partis de la majorité et ceux de l’opposition afin de définir la feuille de route à suivre pour des élections apaisées. Jusqu’à présent, cette feuille de route a été respectée, et, de part et d’autre, les acteurs se sont bien comportés. Nous sommes dans la dernière phase de notre discussion, la validation du fichier électoral.

Des militaires burkinabè à l'entraînement.

Des militaires burkinabè à l’entraînement. © DR / DIRPA Burkina Faso

L’un de nos talons d’Achille c’est la lutte contre le terrorisme

Vous êtes candidat à un deuxième mandat. Quel bilan faites-vous de celui qui vient de s’écouler ?

Il est, à mon sens, positif. En tout cas compte tenu du contexte dans lequel nous avons évolué. Sur le plan de la démocratie et des libertés, c’est indéniable. Sur celui de la justice également. Elle est aujourd’hui réellement indépendante, même si elle manque encore de moyens.

Sur le plan militaire, nous poursuivons la réorganisation de l’armée puisque l’un de nos talons d’Achille c’est la lutte contre le terrorisme.

Concernant le développement du pays, nos investissements portent leurs fruits avec la construction d’écoles, de lycées professionnels ou techniques, d’infrastructures universitaires, etc. Et un effort certain a été porté sur l’agriculture, avec le développement de pôles de croissance comme celui de Bagré et ceux à venir dans le Sourou [Nord-Ouest] ou dans la vallée de Samendéni [Ouest].

Durant ces cinq années, la politique qui a été menée, notamment grâce au Plan national de développement économique et social [PNDES], qui a été réalisé à près de 80 % en 2019, a produit des résultats satisfaisants pour le Burkina Faso.

Le seul couac, comme je l’ai dit, reste la question de la sécurité. Mais nous gardons l’espoir que, grâce à la politique de formation, d’équipement et de réorganisation de nos forces armées, nous puissions trouver des solutions pérennes à cette situation.

Votre élection en 2015, dès le premier tour avec plus de 53 % des voix, après une période de transition post-Compaoré compliquée, avait suscité d’immenses attentes. Est-ce que vous pensez y avoir répondu ?

Je le pense. Au terme de la période de transition, les préoccupations des populations étaient nombreuses. On ne peut pas tout résoudre en même temps. Mais, pour l’essentiel, concernant l’éducation, la santé, où nous avons mis en place la gratuité des soins pour les femmes et pour les enfants de moins de 5 ans, l’eau avec les 7 500 forages prévus tous réalisés, la construction de barrages, le dialogue social… Tout ce qui contribue à améliorer les conditions de vie des populations a été fait.

Sans verser dans l’autosatisfaction, cela n’est pas rien. Nous avons posé les jalons d’un travail qui doit, c’est une évidence, se poursuivre. Avec nos moyens, avec réalisme, sans verser dans le populisme et en respectant nos promesses.

Je ne sous-estime aucun candidat

Êtes-vous confiant quant à votre ­réélection ?

Nous sommes en compétition avec d’autres candidats, je me présente avec le bilan que je viens d’exposer. Le peuple burkinabè décidera.

Quel sera votre principal adversaire ? Zéphirin Diabré, deuxième en 2015, Eddie Komboïgo, qui a repris la tête du Congrès pour la démocratie et le progrès [CDP], l’ancien Premier ministre Kadré Désiré Ouédraogo ?

Je ne sous-estime aucun candidat. Mais certains partis sont plus représentatifs que d’autres.

L’opposition semble décidée à faire front commun contre vous, au second tour en tout cas. Est-ce un scénario que vous redoutez ?

C’est la loi de démocratie, on s’y pliera.

Votre gouvernement a promis que les Burkinabè de l’étranger allaient enfin pouvoir voter en 2020. Sera-ce le cas ?

Oui, nous respecterons notre promesse. Malgré le coût et les difficultés réelles que cela représente.

Vous aviez également promis le passage à une Ve République à travers l’adoption d’une nouvelle Constitution. Où en est ce projet ?

Il est maintenu. Cela n’a pu être fait durant le mandat écoulé compte tenu de la situation. Mais nous prenons l’engagement, si je suis élu, que la Ve République sera adoptée au cours du mandat 2020-2025.

Si vous êtes réélu et que cette nouvelle Constitution est adoptée, pourriez-vous briguer un troisième mandat ?

Le président du Faso n’aura qu’un mandat renouvelable une fois. Vous pouvez être sûr que je m’en tiendrai à cela.

Que vous inspire justement le choix effectué par Alassane Ouattara et Alpha Condé de se représenter après la modification de leurs Constitutions respectives ?

Chaque pays a ses règles, ce n’est pas à moi de les juger. Ce que nous souhaitons simplement, c’est que ces élections puissent se dérouler dans un cadre apaisé.

Est-ce que vous êtes par exemple préoccupé par les tensions politiques qui existent en Côte d’Ivoire, ce grand voisin auquel le sort du Burkina est intimement lié et où vivent des millions de Burkinabè ?

Il est évident que la stabilité de la Côte d’Ivoire est une question fondamentale pour nous. Nous sommes donc attentifs à ce qui s’y passe et espérons que le processus se déroulera au mieux.

L'ancien président burkinabè, en octobre 2012, à Milan.

L’ancien président burkinabè, en octobre 2012, à Milan. © Pier Marco Tacca/Getty Images

Blaise Compaoré vit en Côte d’Ivoire depuis sa chute, en 2014. Seriez-vous prêt à l’autoriser à rentrer au Burkina ?

Aucun Burkinabè prêt à rentrer pour travailler dans l’intérêt de son pays ne peut en être empêché. Seul le droit doit s’appliquer.

Son frère François Compaoré doit-il être extradé par la France ?

C’est un problème de justice sur lequel je ne saurais vous donner de réponse. Les procédures se poursuivent, nous verrons bien.

Est-ce un préalable à son éventuel passage devant la justice burkinabè ?

Pour l’instant, il est en France, on ne peut pas le juger. Si les juridictions reconnaissent qu’il doit être extradé, ce sera au Burkina Faso qu’il le sera.

Où en est le processus de réconciliation ­nationale ?

Le processus se poursuit. Nous avons mis en place le Haut Conseil pour la réconciliation et l’unité nationale. Dans le courant du premier semestre de 2021, nous organiserons une grande rencontre sur la réconciliation pour apurer la question.

Au-delà de nos divergences de points de vue, qui sont naturelles, nous devons travailler dans l’intérêt du Burkina. La réconciliation, cela prend du temps. Mais ce n’est pas du temps perdu, parce qu’il permet à chacun d’apaiser un peu la situation et de mener une discussion plus sereine.

Yacouba Isaac Zida, ex-Premier ministre du Burkina Faso, en 2019, au Canada.

Yacouba Isaac Zida, ex-Premier ministre du Burkina Faso, en 2019, au Canada. © David Himbert / Hans Lucas pour JA

L’ancien chef de l’État et Premier ministre durant la transition, Yacouba Isaac Zida, est inculpé pour désertion et refus d’obéissance. Il s’est pourtant déclaré candidat à la présidentielle du 22 novembre. Cela vous gêne-t-il ?

Il a déposé sa candidature, et, si elle est validée, il sera candidat [Cet entretien a été réalisé avant la validation de la candidature de Zida, le 22 octobre, NDLR]. Le seul problème que cela peut poser, encore une fois, se situe sur le plan judiciaire.

À partir du moment où un officier supérieur déserte en temps de paix et, malgré les lettres de rappel, refuse de rentrer, il a forcément affaire à la justice militaire. Nous sommes dans un État de droit, cela ne dépend pas du chef de l’État.

Nous l’avons déjà évoquée, mais la situation sécuritaire et ses conséquences – plus de 1 million de déplacés dans le pays notamment – sont certainement le défi le plus important auquel vous êtes confronté. Avez-vous les ressources nécessaires pour le surmonter et vous sentez-vous suffisamment épaulé par la communauté internationale ?

Oui, nous sommes épaulés et nous travaillons ensemble dans le cadre du G5 Sahel, avec Barkhane également. Mais, en même temps, le G5 Sahel représente quand même 5 000 hommes, et nous avons toujours posé le problème du financement pérenne de cette organisation. Depuis, nous n’avons jamais eu de réponse favorable à cette question, ce qui handicape son travail.

Notons cependant que les chefs d’état-major des différents pays concernés sont en concertation permanente, que nous collaborons plus et mieux. C’est un progrès indéniable.

À la fin de 2019, des tensions avaient émergé avec Emmanuel Macron, notamment au moment de l’organisation du sommet de Pau. Se sont-elles apaisées ?

C’est vous qui parlez de tensions.

Disons que la manière, perçue comme une convocation, vous avait choqué…

Non, même pas. Il s’agissait plutôt d’une mauvaise compréhension de part et d’autre. Les relations sont excellentes, vraiment. Dans le cas contraire, n’ayez crainte, je vous le dirais.

Le 13 octobre, lors de l’entretien.

Le 13 octobre, lors de l’entretien. © présidence du burkina faso

Comment qualifieriez-vous votre relation avec Pékin, cet autre partenaire stratégique pour le Burkina qui a remplacé Taïwan ?

Elle est bonne. Mais cela ne fait que deux ans qu’elle a été nouée. Beaucoup d’investissements ont été réalisés, notamment avec des appuis dans le cadre de la lutte contre le Covid-19, l’hôpital universitaire à Bobo Dioulasso qui va démarrer, beaucoup d’hôpitaux de province que [les Chinois] ont aidé à rénover, leur participation aux financements d’écoles, de lycées, etc. C’est assez rare pour être souligné : tout ce que nous avions signé dès le départ est en cours de réalisation.

Certains de vos compatriotes vous surnomment « le président diesel ». Cela vous irrite-t-il ?

Non, peu m’importe. Chacun sa personnalité, et j’assume la mienne. Mais je crois que prendre son temps pour faire du bon travail est préférable à la précipitation qui induit une accumulation d’erreurs qu’il faut corriger plus tard.

La gratuité des soins pour les femmes et les enfants, j’en suis particulièrement fier

Quelles seront vos priorités si vous êtes réélu ?

La priorité, c’est la sécurité. Notre armée ne dispose pas des ressources humaines adéquates, il nous faut donc recruter. Elle a aussi besoin de moyens et d’équipements, qui lui seront fournis. Nous devons réformer l’État et l’administration, diminuer nos dépenses pour nous concentrer sur ce qui est indispensable, tout en faisant preuve de résilience économique. Nous poursuivrons les grands chantiers structurants déjà lancés.

Je souhaite enfin mettre l’accent sur le développement de petites industries dans nos différentes régions pour la transformation des produits locaux, parce que nous pensons qu’il faut ajouter de la valeur à ce que nous produisons, transformer la matière brute, telle que l’anacarde ou le sésame, sur le modèle de ce que nous faisons déjà avec le coton, par exemple.

Quel est votre principal motif de satisfaction durant ce mandat ?

La gratuité des soins pour les femmes et les enfants. C’est une mesure qui coûte cher, mais j’en suis particulièrement fier.

Et votre principal regret ?

Encore une fois, hélas, les questions sécuritaires. Nous sommes arrivés en 2015 pleins d’idées, d’envie et de vitalité. Mais nous avons été frappés par le terrorisme à peine deux semaines après les élections. Et nous n’étions pas prêts à y faire face…

Puisque vous avez la certitude de quitter le pouvoir au plus tard en 2025, avez-vous déjà réfléchi à l’après ?

Pour l’instant, pas encore. De nombreuses possibilités peuvent se présenter, comme c’est le cas pour d’autres anciens présidents, dans le domaine de la médiation, du suivi d’élections ou de la résolution de crises. Mais c’est encore loin…

Le questionnaire

Quel est votre principal défaut ?
Perfectionniste, donc parfois trop exigeant.
Votre principale qualité ?
La détermination.
Votre livre de chevet ?
La Bible.
Le personnage historique qui vous a le plus marqué ?
Le mahatma Gandhi.
Votre hobby favori ?
Les mots croisés.
Si vous deviez vous réincarner sous la forme d’un animal ?
Le taureau. C’est mon signe zodiacal.
L’anecdote que vous n’avez jamais racontée ?
Je suis très ouvert, donc je n’en ai pas caché.
Le moment le plus émouvant de votre vie ?
La naissance de ma fille.

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