Cinéma

Avec « La Nuit des rois », Philippe Lacôte fait entrer Shakespeare à la Maca

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« La Nuit des rois » sortira fin novembre en Côte d’Ivoire

« La Nuit des rois » sortira fin novembre en Côte d'Ivoire © Banshee Films

Œuvre multidimensionnelle dont l’action se déroule dans la célèbre prison ivoirienne, « La Nuit des rois » est un conte sanglant doublé d’une réflexion sur le pouvoir politique. Rencontre avec son réalisateur, Philippe Lacôte.

Quand Philippe Lacôte nous avait révélé il y a presque trois ans préparer un film sur les gangs de « microbes », ces jeunes voyous qui sèment la terreur en Côte d’Ivoire, on ne s’attendait pas que son œuvre gagne autant en profondeur et en densité. Parfaitement maîtrisée, malgré un scénario complexe, La Nuit des rois raconte l’histoire d’une lutte de pouvoir à la Maca, la prison d’Abidjan, où de jeunes détenus s’affrontent pour remplacer le vieux chef Barbe Noire, affaibli par la maladie.

Pendant une nuit onirique, spectaculaire et sanglante, un jeune garçon devient Roman, le conteur officiel de la prison, et raconte l’histoire de Zama King le plus longtemps possible pour échapper à la mort, à la manière d’une Schéhérazade moderne.

La Nuit des rois est une œuvre multidimensionnelle : un conte urbain, un regard sur la société ivoirienne minée par la violence, une réflexion sur la vie politique… C’est aussi une œuvre qui devrait recevoir son lot de récompenses et un bon accueil en salles. Après la Mostra de Venise, il a été annoncé en compétition aux festivals de Chicago, de Busan (Corée du Sud) et représentera la Côte d’Ivoire aux Oscars. Grâce à Néon (le distributeur de Parasites), il pourra sortir aux États-Unis… Entretien avec le réalisateur.

Jeune Afrique : À quel point ce film est-il une métaphore de la vie politique ivoirienne ?

Philippe Lacôte : C’est une métaphore du pouvoir mais pas forcément de celui exercé aujourd’hui. La politique prend beaucoup de place dans mes films, car la Côte d’Ivoire est un pays surpolitisé. Cela remonte à Houphouët-Boigny, qui était un cerveau politique, ministre français avant de devenir le gendarme de la France dans une bonne partie du continent, avec un rôle déterminant sur le choix des présidents, une influence sur le Burkina, le Mali, la Guinée, le Liberia…

Ma propre famille est très politique. Ma mère est l’une des personnes à l’origine de la création du FPI, de Laurent Gbagbo. La politique est devenue une matière intime. Je me suis intéressé aux intrigues, aux rivalités en coulisses, qui peuvent prendre une dimension presque shakespearienne…

D’où le titre de votre film, qui renvoie à celui d’une pièce de Shakespeare. La politique, c’est du théâtre ?

Ce qui m’intéresse dans la politique, c’est le narratif, comment elle se remplit d’histoires. Sous Houphouët, par exemple, il y a eu le célèbre « complot du chat noir » : le président affirme avoir trouvé un chat noir mort devant sa maison, un fétiche posé là pour attenter à sa vie… et il jette tous ses opposants en prison. Il révélera plus tard que cette histoire était totalement imaginaire, mais elle lui a permis de mater l’opposition.

Le réalisateur Philippe Lacôte à Paris, le 21 septembre 2020.

Philippe Lacôte, réalisateur de "La Nuit des Rois", à Paris, le 21 septembre 2020. © Elodie Ratsimbazafy pour JA

Le surnaturel est très présent dans votre film…

Parce qu’il est présent dans la culture ivoirienne. Barbe Noire est inspiré de Yakou le Chinois, caïd de la Maca au début des années 2010. Il a fini par mourir quand on a voulu le transférer et qu’il s’est rebellé… Mais, pour beaucoup, il est mort parce qu’il a touché le corps de l’un de ses hommes qui avait été tué. Ce qu’on appelle « réalisme magique » ailleurs, c’est la réalité en Côte d’Ivoire.

L’État vous aide financièrement… Est-ce compliqué de rester « neutre » politiquement ?

Je n’ai la carte d’aucun parti, ce n’est pas mon rôle en tant qu’artiste de choisir un camp. Je suis financé parce qu’il y a convergence d’intérêts. Maurice Bandaman, lorsqu’il est devenu ministre de la Culture, voulait relancer le cinéma ivoirien. J’ai bénéficié de cet élan.

J’embauche souvent des amateurs, la naissance d’un acteur à l’écran est très émouvante

On a le sentiment qu’en dehors de vos films l’industrie cinématographique ivoirienne est un peu assoupie…

Des choses se fabriquent, mais ce n’est pas toujours facile. Il y a surtout un essor des séries, avec des réalisateurs comme Alex Ogou, Andy Melo, Olivier Kone. Nous avons aujourd’hui des techniciens, des maquilleurs, des chefs opérateurs qui vivent de leur travail. Des acteurs aussi, comme Abdoul Karim Konaté.

Il y a moins de longs-métrages car les budgets sont beaucoup plus importants, mais des films comme La Nuit des rois permettent de professionnaliser le secteur.

Justement, le premier rôle, qui interprète le personnage de Roman, n’avait jamais tourné…

J’embauche souvent des amateurs, je trouve que la naissance d’un acteur à l’écran est très émouvante. Moi-même autodidacte, je me remets dans la peau de celui qui ne sait pas à chaque fois que je fais un film… Sur le plateau de La Nuit des rois, lorsqu’on disait « coupez ! », tous les figurants passaient derrière le moniteur pour voir le résultat… Je trouve ça galvanisant !

« La Nuit des rois » représentera la Côte d’Ivoire aux Oscars 2021.

« La Nuit des rois » représentera la Côte d’Ivoire aux Oscars 2021. © Banshee Films

À l’origine du film, il y a l’histoire de Zama, ce chef d’un gang de « microbes » qui est mort lynché. Pourquoi être parti de ce fait divers ?

Zama n’a pas seulement été lynché… Son corps, découpé, brûlé, broyé, a presque totalement disparu face à la violence de la foule ! Dans un pays qui sort d’un conflit politique, militaire, cela questionne. Grâce à un article de Jeune Afrique, j’ai été contacté par un ami d’enfance de Zama. Il m’a donné des photos de lui enfant, m’a parlé de son père, de sa copine… Il essayait de passer en Europe depuis l’Algérie, et j’ai fini par perdre son contact, mais il m’a beaucoup aidé à comprendre le personnage.

Comme dans votre précédent film, Run, une attention particulière est accordée à la jeunesse ivoirienne. Pourquoi ?

Dans la plupart des pays africains, 70 % de la population a moins de 25 ans. Selon moi, c’est donc cette jeunesse qu’on doit observer pour avoir un baromètre du pays. Aujourd’hui, si tu ne viens pas d’une famille riche, tu nais et meurs au chômage. Et pourtant, cette jeunesse, on le voit dans le film, a une formidable énergie. Si elle ne la canalise pas dans l’art, dans le sport… elle le fait dans la violence.

Votre film convoque la danse, le chant, la musique… Pourquoi ce choix de mise en scène ?

Je voulais que le récit soit incarné par les corps. Les danseurs, que j’appelle les « joueurs », rejouent ce que Roman raconte. Les chœurs, comme dans une tragédie grecque, permettent de réentendre l’histoire. La nuit de Roman est fabriquée comme une veillée funéraire. Chez les Bétés, l’ethnie dont je fais partie, on chante, on parle lors de la veillée…

On retrouve dans votre film des acteurs inattendus : Denis Lavant, figure du théâtre et du cinéma français, et Laetitia Ky, qui s’est fait connaître sur les réseaux sociaux en réalisant d’incroyables sculptures dans ses cheveux…

Lors des castings, j’essaie d’aller vers des gens qui ne sont pas forcément acteurs, mais qui ont un sens de l’image. Je suivais Laetitia sur Instagram, et, pour moi, c’était déjà une actrice. Je lui avais demandé de réfléchir à son personnage de reine, elle m’avait envoyé un long texte, très beau, féministe. Elle s’est imposée. Ce choix s’est révélé payant, car c’est une grande bosseuse.

Denis Lavant, lui, était déjà là quand je faisais mes premiers courts-­métrages. On a toujours beaucoup échangé. Il joue le personnage de Silence, un Blanc qui est dans cette prison et a choisi de se réfugier dans une forme de mutisme. Il y a vraiment des Blancs à la Maca, souvent en position de repli.

Comment vous êtes-vous documenté sur la Maca ?

Je connais cette prison depuis que je suis gosse… Quand j’avais 8 ans, j’allais une fois par semaine en taxi collectif voir ma mère qui y était incarcérée. J’ai des amis qui y sont morts. Et 25 % des figurants de mon film sont d’anciens détenus.

Mais le lieu que je montre est assez différent. À la Maca, il y a une plus grande promiscuité, le rôle de Roman existe, mais ceux qui racontent les histoires ne sont pas tués à la fin de leur récit… Et cela fait des années que je me passionne pour les prisons. Les cellules disent beaucoup sur le pays où l’on se trouve. J’en ai visité au Mali, en Égypte, en Guinée…

On ne devrait pas rejouer 2010 en 2020. Il y a une jeunesse qui est là, qui attend

À l’approche de la présidentielle, quel regard portez-vous sur la vie politique ivoirienne ?

Il faut qu’on arrête de faire du surplace. Le pays a un énorme potentiel économique, social, humain… On ne devrait pas rejouer 2010 en 2020, il y a une jeunesse qui est là, qui attend des perspectives d’emploi. Ils ne vont pas tous devenir brouteurs ! Il faut qu’on arrive à faire des élections qui ne soient pas contestées le lendemain.

En Côte d’Ivoire, on a la chance et la malchance d’avoir trois partis importants, aguerris… et pourtant les scrutins sont régulièrement contestés, on ne sort pas de cette impasse. Est-ce qu’il y a un homme providentiel ? Je n’y crois pas, encore moins s’il a dirigé le Credit Suisse. C’est aux électeurs de dire qui doit gouverner, mais il faut que toutes les candidatures soient possibles.

Virtuose autodidacte

Pour Philippe Lacôte, le cinéma a d’abord été une baby-sitter. Lorsqu’il est enfant, sa mère le colle dans le cinéma attenant à leur maison du quartier de Marcory, le Magic, dès qu’elle part faire les courses. « Je ne voyais pas les films en entier, mais j’étais la mascotte du cinéma et je montais dans la cabine de projection… », se souvient le réalisateur. Lors de ses études, à Toulouse, il touche un peu à tout, travaille comme projectionniste, développe des films en labo, réalise des courts-métrages avec un petit groupe de passionnés. « Le cinéma ne s’apprend pas à l’école », estime l’électron libre qui s’est formé le regard dans des salles d’art et essai pointues, devant David Lynch, Wim Wenders ou Abbas Kiarostami. Ses documentaires (« Chroniques de guerre en Côte d’Ivoire », en 2008) et ses fictions (« Run », en 2014, sélectionné à Cannes) étaient déjà centrés sur le thème du pouvoir, et de la violence. Après « La Nuit des rois », il songe déjà à un futur long-métrage évoquant les indépendances africaines… et les arts martiaux, qui passionnent la jeunesse ivoirienne.

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