Société

[Chronique] Les quémandeurs du samedi

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Par  Florian Ngimbis

Florian Ngimbis est un écrivain, chroniqueur et blogueur camerounais.

Des billets de francs CFA

Des billets de francs CFA © AP/Sipa

Soucis professionnels, blocages administratifs, loyer impayé… Chronique, au domicile d’un ministre, du défilé des « quémandeurs du samedi », dont la plupart espèrent récolter un billet, peu importe lequel.

C’est une activité dont j’ignorais l’existence : camper dans la demeure d’un ministre de la République. J’ai pourtant dû m’y prêter samedi dernier, en compagnie d’une vieille connaissance rencontrée de manière fortuite. Le plus sérieusement du monde il m’avait annoncé : « Frère, j’ai trop de problèmes, je vais chez le ministre X me faire dépanner. » Il n’en fallut pas davantage pour piquer ma curiosité.

Au domicile du ministre, bâtisse invisible de la rue dont la hauteur et l’épaisseur des murs laissent deviner l’opulence, le gardien, étonnamment conciliant, nous fait entrer après avoir consulté une liste. Après la traversée d’une immense cour pavée, nous longeons une piscine dont les reflets nous aveuglent, et nous parvenons devant une espèce de hangar isolé que notre guide nomme pompeusement « boukarou ».

Asseyez-vous ici !

Autour de nous, une vingtaine de personnes, présentant pour les unes des signes d’excitation, pour les autres, un abattement léthargique. Mon ami m’explique : « Ce sont des demandeurs. » Soucis professionnels, blocages administratifs, deuil, loyer impayé, chacun porte une croix dont il espère être déchargé, au moins en partie. Mais la plupart espèrent récolter un billet, un billet de banque, peu importe lequel. Une manne inattendue qui trouvera une affectation quelconque dans l’océan de problèmes qui submerge ces compatriotes.

Le sourire du franc CFA

Je découvre ainsi que cette forme de redistribution des fruits de la croissance est courante chez les hauts cadres de l’administration. Le samedi est jour de marché chez certains habitués passés experts dans la collecte de cette manne. Les bribes de conversation qui me parviennent le prouvent. Les pros se racontent leurs expériences et échangent des conseils. Le ministre X « donne beaucoup », le DG Y « est chiche », la secrétaire d’État Z « n’ouvre jamais ».

Je peine à saisir le sens de la conversation, laquelle se fait dans la langue maternelle du ministre, preuve que la plupart des quémandeurs sont de la même origine ethnique.

Le temps s’égrène, il fait chaud. Je regarde avec envie la ribambelle de climatiseurs qui ornent la façade du « Château ». Ils sont laids mais efficaces… Au bout d’une longue attente, un homme apparaît. Le bras droit du ministre, son secrétaire particulier. C’est Monsieur le SP qui décide de qui voit Dieu. Deux élus sont désignés ; puis, par petits groupes, les autres sont invités dans une guérite d’où ils ressortent invariablement le sourire aux lèvres. Le sourire du franc CFA.

C’est également en souriant que ma connaissance m’invite à prendre une bière fraîche dans un bar des alentours. Plusieurs des « demandeurs » de la matinée nous ont précédés. Assis devant des tablées de bières, ils vantent à gorge déployée les mérites du ministre, homme « compréhensif » et « père du village ».

Je suis saisi par le contraste entre cette joie localisée et l’atmosphère de sous-développement autour. Les rues défoncées, les gamins en guenilles, les échoppes, toute cette pauvreté étalée le long de la rue principale, la seule entretenue, avec pour terminus le Château, dont les hauts murs dominent le quartier.

Pillages

J’ai également repensé aux images récentes du Mali, ces images ubuesques de pilleurs sortant des domiciles de personnalités déchues lestés d’objets aussi hétéroclites qu’inattendus.

Et je me suis fait la réflexion que ces séances du samedi tenaient lieu d’instants privilégiés de repérage. On envie, on salive, on fantasme, on note. Le jour J, celui où un militaire en treillis sonne la venue des soldats de la démocratie, on se rue vers le domicile qu’on a depuis plusieurs samedis fréquenté, pointé, cartographié.

Tant pis si derrière les murs en pierre du Château on ne trouve, en lieu et place des trésors espérés, que la banalité du quotidien d’un homme normal. On ne repart pas les mains vides : un climatiseur, un tapis usé, une imprimante, un fauteuil de bureau font toujours l’affaire. Leur seule provenance et la gloire passée de leur propriétaire suffisent à accroître leur valeur symbolique. Et si on est en retard, car oui, en matière de pillage, le retard est préjudiciable, une tête dans la piscine autrefois interdite suffira.

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