Politique

RDC : l’heure du divorce entre Tshisekedi et Kabila a-t-elle sonné ?

Réservé aux abonnés | | Par - envoyé spécial
Mis à jour le 22 octobre 2020 à 17h23
Joseph Kabila et Félix Tshisekedi lors de la prestation de serment de ce dernier, à Kinshasa, le 24 janvier 2019.

Joseph Kabila et Félix Tshisekedi lors de la prestation de serment de ce dernier, à Kinshasa, le 24 janvier 2019. © TONY KARUMBA / AFP

Accaparés par les négociations internes de leurs coalitions respectives, le chef de l’État et son prédécesseur semblent constamment se neutraliser. Est-ce la fin de leur alliance ? Ou ont-ils intérêt à la prolonger encore un peu ?

À l’heure de pointe, sur les routes bondées de Kinshasa, les automobilistes qui s’aventurent sur le boulevard Triomphal ont tout le loisir d’observer l’intimidante bâtisse qui abrite le Palais du peuple et l’imposant drapeau qui surplombe sa cour. Quelques mois plus tôt, c’était sur cet axe très fréquenté et dans d’autres points chauds de la capitale congolaise que les manifestations se multipliaient.

Tantôt contre la réforme judiciaire entreprise par le Front commun pour le Congo (FCC, la coalition formée autour de Joseph Kabila), tantôt contre la désignation de Ronsard Malonda à la tête de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni), tantôt en faveur de la « défense des institutions de la République » prônée par le FCC, ces diverses mobilisations ont donné l’inquiétant spectacle d’une scène politique à cran.

Mariage fragile

Pourtant, en ce début d’octobre, près d’un mois après l’ouverture de la session parlementaire, les couloirs de l’Assemblée nationale avaient retrouvé un peu de sérénité, loin de l’effervescence du mois de juillet. « On a le sentiment que c’est le calme qui précède la tempête », s’inquiète un député.

Alors que de nombreuses questions, dont celle du vote du budget pour l’année 2021, vont être tranchées lors de cette session (qui court jusqu’au 15 décembre), plusieurs dossiers clivants sont en parallèle en cours de discussion entre le FCC et le Cap pour le changement (Cach, la coalition de Tshisekedi).

Le 21 octobre, la prestation de serment des nouveaux juges de la Cour constitutionnelle a replongé la coalition au pouvoir dans l’incertitude. Pourtant, à ceux qui craignent une implosion, les deux camps ont toujours martelé que l’heure du divorce n’avait pas encore sonné. « Nous n’allons pas faire une rupture de la coalition », rassurait Tshisekedi en juillet, à Brazzaville. Mais, dans ce mariage de circonstance, la confiance semble toujours plus fragile.

Le cas Malonda

En témoigne cette soirée du 2 juillet. Dans la résidence présidentielle de la N’Sele, Félix Tshisekedi et Joseph Kabila sortent de trois heures d’entretien, une rencontre dont l’organisation a pris plusieurs jours. Les deux hommes ont été rejoints par leurs équipes de négociateurs. Ils s’apprêtent à passer à table en attendant de peaufiner le communiqué final censé rendre compte de leurs échanges.

L’ambiance est « plutôt détendue », selon un participant. La soirée est pourtant sur le point de se gâter. Avant même le début du repas, la nouvelle tombe : l’Assemblée vient d’entériner le choix de Ronsard Malonda pour présider la Ceni. Voilà plusieurs jours que le nom de cet ancien secrétaire exécutif de la Ceni, désigné par les chefs des confessions religieuses à l’issue d’un vote controversé, est au cœur d’une vive polémique. Et le cas Malonda faisait partie des sujets abordés ce soir-là par les deux hommes.

« Nous avions trouvé une issue consensuelle à ce problème, mais tout a été remis en cause à peine sortis de la salle », poursuit l’un des négociateurs du président. Le cas de Ronsard Malonda a donc été renvoyé à la pile des dossiers sur lesquels les négociateurs respectifs de Tshisekedi et de Kabila doivent se (re)pencher.

Crise à la Cour constitutionnelle

Pour résoudre ces différends et faire avancer le dialogue, le chef de l’État et son prédécesseur ont tenté une ultime démarche en inaugurant une nouvelle commission, réduite à quatre membres pour chaque camp, contre six dans la précédente structure. « À certains moments, on ne s’entendait plus parler dans ces réunions. Ils n’ont pas eu le choix, ils ont dû faire le tri », raconte l’un des négociateurs.

En faisant procéder à la prestation de serment des juges, Tshisekedi a opté pour la confrontation

Parmi les dossiers actuellement sur la table des négociations, le plus épineux est celui des nominations dans la magistrature. Vent debout contre les ordonnances qui les ont officialisées, le 17 juillet, le camp Kabila accuse son partenaire d’avoir violé la Constitution. Deux juges de la Cour constitutionnelle nommés à la Cour de cassation refusaient de quitter leur siège, soutenus par le FCC.

Résultat, la plus haute juridiction du pays, qui est notamment chargée de trancher les contentieux électoraux et de valider les candidatures à la magistrature suprême, était à l’arrêt. Ni Tshisekedi ni Kabila n’avaient l’intention de faire marche arrière. Juqu’à ce que Tshisekedi opte pour la confrontation en faisant procéder, le 21 octobre, à la prestation de serment des juges.

Certains craignent que cet épisode ait un impact sur d’autres sujets, comme celui de la Ceni. Après le refus de Tshisekedi d’entériner le choix de Malonda, le dossier, qui n’est ni renvoyé auprès des représentants des cultes ni remis à l’Assemblée, se trouve dans une zone grise. Et, à l’heure où le débat sur les réformes électorales revient sur le devant de la scène, ni le FCC ni le Cach n’ont aujourd’hui envie d’assumer la responsabilité d’un « glissement » des élections de 2023.

Vers un gouvernement plus équitable ?

Autre dossier brûlant, le remplacement du ministre de la Justice, Célestin Tunda Ya Kasende, poussé à présenter sa démission pour avoir déposé sans consultation préalable les observations du gouvernement sur le très controversé projet de réforme judiciaire. Le FCC a déjà proposé pour lui succéder le nom de Jean Mbuyu, ancien conseiller de Kabila en matière de sécurité. Mais, pour le moment, il n’a pas obtenu la validation du chef de l’État.

« Contrairement à ce que l’autre camp pense, le président ne considère pas qu’il s’agit d’un mauvais choix, explique l’un des collaborateurs du chef de l’État. Il souhaite juste que cette question soit tranchée en même temps que les autres. » Les huit négociateurs – quatre pour chaque « camp » – doivent aussi s’entendre sur les futures nominations dans plusieurs ambassades clés, notamment celles de pays membres du Conseil de sécurité de l’ONU, et dans l’administration territoriale.

Si Kabila n’est pas sorti de la coalition, c’est bien qu’il y gagne encore quelque chose. »

Enfin, la question d’un remaniement est aussi évoquée. Problème, les modalités selon lesquelles il doit s’effectuer ne font pas l’unanimité. Le Cach ne souhaite pas se séparer du Premier ministre, Sylvestre Ilunga Ilunkamba, issu du FCC mais dont plusieurs membres du clan Kabila réclament le départ.

Pour répondre aux exigences des bailleurs de fonds internationaux – FMI en tête –, qui conditionnent en partie leur aide à une réduction du train de vie de l’État, la taille du gouvernement devrait aussi être revue à la baisse. Si le consensus semble se trouver autour d’une quarantaine de ministres, contre 67 aujourd’hui, la répartition des fonctions est plus problématique. Le Cach souhaite un partage plus équitable des portefeuilles. Le FCC, qui dispose d’une écrasante majorité dans les institutions, y est évidemment réticent. Le chantier reste donc vierge pour le moment.

2023 en ligne de mire

Plus tout à fait ensemble, mais pas encore face à face, Tshisekedi et Kabila parviendront-ils encore longtemps à jouer le jeu de la coalition ? Ces dernières semaines, les soutiens du président congolais ont rappelé que l’ambition de ce dernier était bel et bien de faire un second mandat. Il travaillerait même activement à la restructuration de sa plateforme, dossier sur lequel son haut représentant, Kitenge Yesu, est mobilisé.

Joseph Kabila n’est pas en reste. Sa visite, le 14 octobre, à l’ancien président du Sénat, Léon Kengo wa Dondo, au cours de laquelle il a rappelé que 2023 allait « vite arriver », est aussi le signe que le raïs n’entend pas laisser son « partenaire » dicter le tempo. « Joseph Kabila a aussi appris à se méfier de son partenaire », assure Kikaya Bin Karubi, conseiller diplomatique de l’ex-président. « Si Kabila n’en est pas sorti [de la coalition], nuance un proche de Tshisekedi, c’est bien qu’il y gagne encore quelque chose. »

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