Ce jour-là

[Série] Ouattara-Bédié, acte III : le dernier duel

Réservé aux abonnés | | Par - à Abidjan
Mis à jour le 01 octobre 2020 à 17h52
Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara, candidats à la présidentielle d’octobre 2020.

Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara, candidats à la présidentielle d'octobre 2020. © Photomontage/ Photos : Vincent Fournier pour JA ; Michel Euler/AP/SIPA

« Ouattara-Bédié : le dernier combat » (3/3) – Rivaux depuis trente ans, Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié s’affrontent une dernière fois pour la magistrature suprême. Au risque de réveiller les vieux démons.

Henri Konan Bédié est réveillé de sa sieste en plein après-midi. « Monsieur le président, c’est urgent. Il s’agit du Premier ministre. » « Oui je sais, il a été hospitalisé », répond Bédié. « Non, il est décédé. » Choqué, l’ancien chef de l’État en laisse presque tomber son cigare. Nous sommes le 8 juillet 2020. Amadou Gon Coulibaly, dauphin désigné d’Alassane Ouattara, vient de rendre l’âme.

Dans les heures qui suivent, Bédié prend son téléphone pour présenter ses condoléances à Alassane Ouattara. Trois tentatives, aucune réponse. Le chef de l’État est meurtri, il n’en dormira pas pendant trois jours. « Il ne voulait pas prendre au téléphone ceux qui n’avaient pas arrêté de critiquer Gon ou n’avaient pas cru en lui. Et Bédié, dont Ouattara n’a pas toléré certains propos, en fait partie », confie un ami du chef de l’État.

La mort du Premier ministre rebat les cartes. Alassane Ouattara comptait peser de tout son poids pour permettre son élection. En cas de victoire, il pensait demeurer président du RHDP tout en continuant à orienter discrètement la politique du gouvernement, et cela, seul son « ami de trente ans » le lui aurait permis.

Revanche sur l’Histoire

En 2017 déjà, il avait confié en privé qu’il pourrait briguer un troisième mandat dans deux cas de figure : si la santé de son Premier ministre ne permettait pas à ce dernier de concourir et si Henri Konan Bédié se portait candidat. Or, après avoir longtemps caché son jeu, l’ancien président s’est dévoilé lors de l’un de ses derniers tête-à-tête avec Ouattara, en avril 2018, et il ne pouvait ignorer que, ce faisant, il prenait le risque de relancer Ouattara dans la course. Ironie du sort, c’est le président lui-même qui, en faisant sauter le verrou constitutionnel de la limite d’âge, a offert à Bédié cette opportunité inespérée de prendre une revanche sur l’Histoire.

La suppression de la limite d’âge, Henri Konan Bédié l’avait demandée dès les accords de Marcoussis en 2003, mais c’est l’entourage de Ouattara, et notamment Amadou Gon Coulibaly, qui l’a remise au goût du jour à l’occasion du vote de la nouvelle Constitution à la fin de 2016. C’est un fait : Bédié paraît autant obnubilé par son souhait de ramener son parti au pouvoir que par le désir de décrédibiliser son adversaire. « Il considère qu’on lui a transmis le pays en héritage et qu’il l’a perdu, raconte un homme d’affaires proche du PDCI. Il doit montrer à ses parents akans qu’il s’est battu jusqu’au bout pour tenter de le récupérer. »

Henri Konan Bédié, lors du meeting du PDCI à Yamoussoukro, le 12 septembre 2020.

Henri Konan Bédié, lors du meeting du PDCI à Yamoussoukro, le 12 septembre 2020. © Diomande Ble Blonde/AP/SIPA

Bédié est convaincu que les dés sont pipés

Il s’est attelé à poser les bases d’une alliance avec l’ancien président Laurent Gbagbo et avec Guillaume Soro, l’ex-président de l’Assemblée nationale, en exil à Paris. Une manœuvre essentielle pour rassembler au-delà des fiefs traditionnels du PDCI et pour compenser la défection de plusieurs grands barons du parti qui étaient à même de mobiliser les militants mais qui ont préféré rejoindre le RHDP.

Mais ce jeu d’alliance, en plus d’être un pied de nez à l’histoire, va-t-il se transformer en piège ? Depuis le rejet de leur candidature par le Conseil constitutionnel, ni Gbagbo ni Soro ne semblent plus vouloir entendre parler d’élection le 31 octobre. « Bédié n’a d’autre choix que d’accompagner le reste de l’opposition, résume l’un de ses proches. S’il va à l’élection sans leur accord, il n’aura pas leur voix. Mais s’il appelle au boycott, il prend le risque d’être mis hors-jeu. » « Peu importe la configuration, analyse un autre cadre du PDCI : depuis la décision du Conseil constitutionnel, Bédié est convaincu que les dés sont pipés et que, s’il se présente dans ces conditions, il ne pourra pas gagner. »

Ouattara est, lui aussi, déterminé, persuadé que le front commun contre sa candidature ne tiendra pas et qu’il sera en mesure d’étouffer toute contestation. Après la mort de Gon Coulibaly, il ne lui a fallu que quelques jours pour recon­sidérer son engagement de ne pas se représenter. « À ses yeux, ne pas l’être aurait ouvert un boulevard à Bédié. C’était inconcevable », raconte un de ses proches.

Quid de l’après-élection ?

Si le chef de l’État ivoirien s’attendait que la légalité de sa candidature soit remise en question, il goûte peu les réserves émises par la communauté internationale et s’énerve d’être comparé à Alpha Condé ou à Paul Biya. Si, poussé par la France et quelques chefs d’État africains, il a accepté de libérer des proches de Guillaume Soro, il ne semble pas prêt à faire des concessions majeures avant un scrutin qu’il n’entend pas reporter.

Bédié, compte tenu de son âge, va devoir se ménager et limiter ses apparitions sur le terrain ? Qu’à cela ne tienne : Ouattara prévoit de mener une intense campagne, de s’appuyer sur une organisation et une ingénierie électorale qui ont fait leurs preuves en 2010, ainsi que sur des moyens financiers colossaux.

Le scrutin pourra-t-il se tenir à bonne date ? Quid de l’après-élection ? De la sous-région à l’Élysée, on redoute un retour de la violence, dix ans après la fin de la crise post­électorale. D’autant que la contestation de la candidature du chef de l’État réveille les vieux démons d’un pays qui n’a pas surmonté l’un des fils conducteurs de la relation entre Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié : celui de la nationalité. Qui est ivoirien et qui peut le devenir ? Un débat qui traverse toujours la société ivoirienne, que la classe politique n’a jamais réellement osé trancher et qui permet aujourd’hui à chaque camp de mobiliser ses partisans autour de deux sentiments très humains : la peur et la frustration.

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