Racisme

[Tribune] Mort de George Floyd : huit minutes qui ont changé le monde

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Par  Ben Okri

Romancier et poète nigérian, récompensé par plusieurs prix littéraires. Il a passé une partie de son enfance au Royaume-Uni, dans les années 1960.

Minneapolis (États-Unis), le 6 juin. Manifestation pour dénoncer l’assassinat de George Floyd par un policier.

Minneapolis (États-Unis), le 6 juin. Manifestation pour dénoncer l’assassinat de George Floyd par un policier. © Eric Miller/REUTERS

Symbole de toutes les discriminations subies par les Africains-Américains, l’assassinat de George Floyd par un policier blanc a déclenché une prise de conscience mondiale sur la question du racisme.

Ma première expérience consciente du concept de race a eu lieu lorsque j’avais 6 ans. Mon père était venu me chercher à l’école, et nous rentrions à la maison, dans le sud de Londres. C’était au cours de l’hiver 1965-1966, les parcs étaient recouverts de neige. Soudain, j’ai ressenti un choc à la tête, et des voix se sont élevées. Des garçons criaient le mot « nègre », poussaient des cris d’animaux et nous lançaient des boules de neige truffées de pierres. Nous avons couru et, lorsque nous sommes arrivés à la maison, nous étions en sang.

« Pourquoi nous ont-ils jeté des pierres ? » ai-je demandé à mon père. Il a eu du mal à trouver ses mots, puis a fini par m’expliquer : « C’est parce que nous sommes noirs. » Pour moi, cela n’avait aucun sens. Les années ont passé, et j’ai entendu d’autres phrases qui, de mon point de vue, n’avaient pas davantage de sens. « Tu n’arriveras jamais à rien. » « Il n’y a aucun avenir pour toi. »

Sens de la justice

J’ai l’impression que les longues semaines de confinement que nous avons vécues cette année nous ont donné du temps pour penser et ont aiguisé notre sens de la justice. Moi-même, lors d’une promenade, je me suis surpris à me demander ce que pouvait ressentir un enfant qui réalise que le monde qui l’entoure porte un jugement négatif sur lui, pour des raisons qu’il ne comprend pas. Il faut imaginer ce que ressent une personne qui est régulièrement insultée, harcelée, accusée à tort…

Je crois que si l’on veut comprendre l’ampleur des mouvements de protestation qui ont suivi l’assassinat de George Floyd par un policier américain, c’est là que réside l’explication : dans cette accumulation de discriminations que les Noirs ont endurées depuis si longtemps. On peut supporter les mauvais traitements pendant des années et puis, un jour, un événement particulier devient le symbole de tout ce que vous avez toujours subi, de la façon dont vous vous êtes toujours senti considéré.

Le racisme est-il inhérent à la nature humaine ?

Qu’est-ce que le racisme, au fond ? C’est avant tout l’idée selon laquelle une race est supérieure aux autres. Pour qu’il y ait racisme, il faut donc qu’il y ait pouvoir, que le rapport des forces penche indiscutablement – et brutalement – en faveur d’un groupe. La question suivante est : le racisme est-il inhérent à la nature humaine ? Fondamentalement, chaque personne se pense, au plus profond d’elle-même, supérieure à toutes les autres. Chacun s’imagine être le centre de l’univers, jusqu’au jour où il réalise que ce n’est pas le cas. Au niveau collectif, il peut arriver qu’un peuple se sente supérieur aux autres s’il parvient à exercer une forme de domination sur eux durant un temps suffisamment long.

Mythologie

Le racisme devient alors une composante de la mythologie du peuple en question, mais ce n’est toujours pas une réalité, seulement le reflet du rapport des forces à un moment donné. Si, aujourd’hui, les économies occidentales venaient à s’effondrer, le pouvoir se déplacerait vers l’Asie, et une nouvelle mythologie pourrait apparaître, fondée sur l’idée que les Asiatiques sont la race dominante. Au fond, les mythologies ne sont que l’Histoire racontée par les vainqueurs.

Si, maintenant, l’on considère la question d’un point de vue plus individuel, le fond du discours raciste est tout simplement : « Ma vie est plus importante que la tienne, qui n’a aucun intérêt à mes yeux. » Et c’est à la concrétisation de ce discours que l’on assiste lorsqu’on regarde les images de Derek Chauvin, le policier de Minneapolis agenouillé sur la gorge de George Floyd durant huit longues minutes. Derrière l’acte, l’idée est que toutes les races ne se valent pas en humanité, que le tueur bénéficie d’une d’immunité. Et donc que ce meurtre est en quelque sorte justifié.

Bien sûr, le racisme se manifeste de multiples façons, souvent moins dramatiques : au restaurant, on vous donne la table située près des toilettes… Dans la rue, une femme serre plus fort son sac à main lorsqu’elle vous croise… Du jardin public, quelqu’un appelle la police lorsque vous allez observer les oiseaux… Et, dans un dîner, tous les yeux se tournent vers vous lorsqu’un convive annonce avoir perdu son téléphone.

Je pense donc qu’il est essentiel que chaque enfant reçoive une éducation sur ces questions de race, de justice et de morale. Comme le disait Nelson Mandela, la haine ne vient pas à la naissance. C’est aux parents – pas seulement à l’école, qui ne fait souvent que diffuser la pensée dominante – de parler à leurs enfants de la façon dont certains peuples ont lutté pour leur indépendance, du mouvement pour les droits civiques, de l’apartheid.

Pathologie toxique

Parce que, une fois encore, il est possible que nous soyons tous enclins, naturellement, à préférer ceux qui nous ressemblent. Pourtant, à mesure que le temps passe, chacun finit par comprendre que nul ne possède toutes les ressources ni toutes les qualités, que tout va mieux lorsqu’un est en relation avec d’autres. En échangeant, en commerçant, nous réalisons que les autres ne sont pas si différents de nous-mêmes, ou que ce qui nous différencie n’a pas beaucoup d’importance. C’est ainsi que se bâtit la civilisation.

Peut-être considérera-t-on, dans l’avenir, qu’une nouvelle civilisation plus moderne, plus morale, a vu le jour le 25 mai 2020

La pensée raciale, et raciste, n’est au fond rien de plus qu’une pathologie toxique. Une forme de folie. Elle consiste à nier une réalité dont nous sommes tous, fondamentalement, convaincus. Cette pensée, fragile et friable, ne repose pas sur des bases solides, et c’est pourquoi elle finira par s’effondrer. Est-ce pour aujourd’hui ? Quand je vois toutes ces personnes, noires et blanches, qui s’unissent pour manifester, je me dis qu’il y a sans doute quelque chose dans l’air. Peut-être considérera-t-on, dans l’avenir, qu’une nouvelle civilisation plus moderne, plus morale, a vu le jour le 25 mai 2020, et que le coup d’envoi a été donné par ces terribles huit minutes et quarante-six secondes durant lesquelles George Floyd a répété à seize reprises qu’il ne pouvait plus respirer.

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