Société

[Tribune] Black Lives Matter – Quand Gorée montre l’exemple

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Mis à jour le 7 octobre 2020 à 10:08
Karfa Diallo

Par Karfa Diallo

Essayiste et consultant franco-sénégalais, fondateur-directeur de l'association Mémoires & Partages. Son dernier ouvrage, « Les Légions de Senghor », est paru aux Éditions Ex Aequo.

Une militante sénégalaise du mouvement Black Lives Matter à Dakar, le 6 juin. © JOHN WESSELS/AFP

Le Sénégal est le premier pays africain a avoir été emporté par la vague de protestation venue d’outre-Atlantique. Et certainement pas le dernier.

Samedi 27 juin 2020. Sur une île de l’océan Atlantique, au large de Dakar et à près de 8 000 kilomètres de Minneapolis, en pleine épidémie de coronavirus, un conseil municipal se conclut par une réponse africaine à la mobilisation interraciale consécutive à la mort de George Floyd, énième victime du racisme endémique qui frappe les afrodescendants en Occident depuis les siècles de traite et d’esclavage des Africains.

Liberté et Dignité

« Face à la vague de violences raciales dont la communauté noire et afrodescendante est régulièrement victime – dont la dernière en date a coûté la vie à George Floyd –, la communauté de l’île-mémoire veut être à l’avant-garde du combat pour l’éradication totale et définitive de toutes les formes de racismes, particulièrement celles dirigées contre les personnes de race noire […]. Le conseil municipal de l’île de Gorée a adopté à l’unanimité le projet de délibération portant changement de dénomination de la place de l’Europe, qui devient la nouvelle place de la Liberté et de la Dignité humaine », déclarent les élus.

Une remise en mouvement de l’action antiraciste mondiale qui part du continent mais qui, comme souvent dans l’Histoire, s’inspire d’une mobilisation née outre-Atlantique.

Si beaucoup ont semblé découvrir Black Lives Matter (BLM) à l’issue du confinement et au lendemain du meurtre de l’Africain-Américain George Floyd, le 25 mai, très peu savent que ce mouvement a été, en réalité, lancé durant la présidence d’un homme dont l’ascendance et l’autorité avaient fait espérer, vainement, que la sécurité corporelle des afrodescendants serait assurée en Occident.

C’est, en effet, sous le deuxième mandat de Barack Obama qu’est né un slogan qui, de New York à Dakar en passant par Paris, redéfinit le mouvement antiraciste international. Concomitamment à l’émergence de figures féministes antiracistes, BLM est apparu en 2013, à la suite du meurtre de Trayvon Martin et de l’acquittement par la justice américaine de George Zimmerman, le vigile qui avait tiré sur cet adolescent du quartier, dont le seul tort avait été de porter une capuche.

L’élection de Donald Trump a libéré les démons du suprémacisme blanc

Bousculé par ce mouvement de contestation radicale de sa politique, le président Obama, grâce à son charisme surtout, aura malgré tout réussi à contenir l’influence de BLM jusqu’à la fin de son mandat. L’élection de Donald Trump a parachevé la radicalisation du système, libérant les démons du suprémacisme blanc américain, fondement des violences infligées aux Africains-Américains depuis la naissance du pays, en passant par les luttes pour les droits civiques des années 1960.

Le même slogan

Le meurtre de George Floyd a fait émerger une conscience mondiale et a été le déclencheur de ce que l’historien camerounais Achille Mbembe appelle l’« universalisation de la condition nègre ».

Les Occidentaux ont mis à profit le confinement lié au Covid pour faire silence et commencer à comprendre ce que les afrodescendants ont subi durant des siècles, aussi bien pendant les longues traversées de l’Atlantique que dans ces laboratoires du racisme que furent les plantations coloniales américaines et les banlieues occidentales.

Paradoxalement, la sortie de ce confinement a été une chance pour le mouvement antiraciste mondial. Le tour que prennent les mobilisations interraciales depuis le 25 mai ébranle les fondements du capitalisme occidental que sont la colonisation, la traite des Noirs, l’esclavage et le racisme, dont les conséquences frappent durement les populations afrodescendantes, en Occident comme sur le continent. Pour la première fois dans l’histoire du combat antiraciste, ces mobilisations reprennent le même slogan, s’attaquent aux symboles de l’orgueil occidental que sont les monuments, les rues et les lieux baptisés ou érigés à la gloire d’un système de domination.

Certains édiles africains ne s’y sont pas trompés. Le premier pays africain à avoir été emporté par « la vague Black Lives Matter » est le Sénégal. L’île de Gorée, symbole par excellence de l’histoire de la traite et de l’esclavage colonial occidental, laboratoire tout aussi pernicieux du racisme à ses origines, est très vite devenue l’épicentre africain de cette prise de conscience.

La « place de l’Europe » n’est plus

La « place de l’Europe » – ainsi nommée en 2018 en dépit du courroux de nombreux intellectuels et militants qui ne comprenaient pas que l’on puisse honorer, ainsi et en ce lieu, un continent dont les États se sont livrés, pendant quatre siècles, à la déportation des afrodescendants – n’est plus.

Karfa Diallo est né à Dakar et réside à Bordeaux.

Karfa Diallo est né à Dakar et réside à Bordeaux. © Editions Ex Aequo

Au Sénégal, comme dans la plupart des pays anciennement colonisés par la France, nombre de mouvements politiques instrumentalisent le passé colonial et dénoncent les traces qu’il a laissées dans l’espace public. Mais les limites de cette rhétorique anticolonialiste apparaissent vite, tant sur le fond que sur la forme. À l’exception du Sénégal, aucun pays africain n’a gravé dans son corpus législatif l’histoire du racisme. Aucune commémoration, aucun devoir de mémoire institutionnalisé, aucun travail de mémoire, aucune mise en perspective pédagogique et citoyenne des conditions internes au continent qui ont permis à la barbarie esclavagiste et raciste de prospérer en trouvant les supplétifs zélés de l’ambition coloniale occidentale.

Consensus mou

Pendant ce temps, en France, seul un ancien Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, propose une mesure concrète : débaptiser la salle Colbert de l’Assemblée nationale. La ville de Bordeaux, elle, découvre maladroitement les vertus de la pédagogie en installant en catimini des panneaux explicatifs sur ses rues portant des noms de négriers ; à Lille, la statue de Faidherbe, le gouverneur du Sénégal, qui jeta les bases de l’Afrique Occidentale Française, résiste aux assauts des militants de Black Lives Matter ; au Havre, à La Rochelle et à Nantes, les élus vantent les mérites de la contextualisation, mais s’en tiennent à des vœux pieux…

Pour isolée qu’elle soit, l’initiative goréenne et sénégalaise déstabilise ce consensus mou. Et met l’accent sur le poids que peuvent avoir les mots dans l’expérience de la violence postcoloniale et raciste.