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Diplomatie

Quand la Suisse veut instaurer la « Pax helvetica » en Afrique

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Mis à jour le 12 octobre 2020 à 14h23
Les ministres des Affaires étrangères mozambicain (José Condungua Pacheco, à g.) et suisse (Ignazio Cassis, à dr.) signant un accord de coopération sous le regard de leurs présidents respectifs (Filipe Nyusi et Alain Berset), à Berne, le 28 février 2018.

Les ministres des Affaires étrangères mozambicain (José Condungua Pacheco, à g.) et suisse (Ignazio Cassis, à dr.) signant un accord de coopération sous le regard de leurs présidents respectifs (Filipe Nyusi et Alain Berset), à Berne, le 28 février 2018. © PETER KLAUNZER/EPA/MAXPPP

Dépositaire des Conventions de Genève, la Confédération helvétique se sent investie d’une mission : promouvoir la paix dans le monde en offrant discrètement ses bons offices.

Six août 2019, le Mozambique vient de signer un accord de paix historique. Costumes sombres et mines réjouies, Filipe Nyusi, le président mozambicain et chef du Front de libération du Mozambique (Frelimo), le parti au pouvoir, serre la main de son opposant, Ossufo Momade, leader de la Résistance nationale du Mozambique (Renamo), devant les photographes venus immortaliser cet événement, lequel met un terme à plusieurs décennies de conflit.

À leurs côtés, Mirko Manzoni, ambassadeur de Suisse dans le pays, applaudit, visiblement heureux d’avoir accompli la mission qui lui incombait depuis trois ans déjà, à savoir amener les différentes parties à la table de négociation.

Le monde entier découvre ainsi le rôle joué par la Suisse au Mozambique. Les Suisses eux-mêmes prennent connaissance de ce qu’Ignazio Cassis, chef du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) et également présent dans la capitale mozambicaine, qualifie alors de « plus grand succès pour la diplomatie suisse, ces dernières années ».

Le président mozambicain Filipe Nyusi (au centre, à gauche) et le leader de la Renamo, Ossufo Momade, s'embrassent lors de la signature des accords de paix à Maputo, au Mozambique, le 6 août 2019.

Le président mozambicain Filipe Nyusi (au centre, à gauche) et le leader de la Renamo, Ossufo Momade, s'embrassent lors de la signature des accords de paix à Maputo, au Mozambique, le 6 août 2019. © Ferhat Momade/AP/SIPA

Solide réputation

Ce n’est pas la première fois, en effet, que la Confédération offre ses bons offices. Berne s’est même établi une solide réputation en la matière, apportant sa médiation dans plus d’une trentaine de processus de paix, lesquels concernent plus de vingt pays à travers le monde.

En Afrique, le Mozambique s’est inscrit dans une tradition amorcée dès le lendemain des indépendances, au chevet des négociations entre le gouvernement français et les nationalistes algériens – lesquelles aboutiront aux accords d’Évian en 1962.

Passée par le Soudan, par le Burundi ou par l’Érythrée, elle se poursuit actuellement du côté du Cameroun. Dépositaire des Conventions de Genève depuis 1864, la Suisse se sent investie d’une mission. La promotion de la paix est depuis toujours un pilier de l’action extérieure confédérale, et elle figure encore en bonne place dans la stratégie mise en place par le DFAE pour les années 2021-2024.

Presque un paradoxe

Presque un paradoxe pour un pays qui, au nom de l’héritage d’Henry Dunant, fondateur à la fin du XIXe siècle du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), entend jouer un rôle de premier plan sur la scène mondiale, sans toutefois participer à l’édification de la communauté internationale.

Un pays soucieux avant tout de conserver son indépendance

Outre son refus d’entrer dans l’Union européenne, la Suisse a attendu 2002 pour adhérer aux Nations unies (ONU). « C’est le compromis le moins douloureux, pour un pays soucieux avant tout de conserver son indépendance, seule garantie à ses yeux de sa neutralité », explique Alexandre Liebeskind, directeur régional pour l’Afrique francophone au Centre pour le dialogue humanitaire (HD).

Berne est donc régulièrement sollicité pour – à tout le moins – faire passer les messages entre deux pays qui s’ignorent officiellement. Cela a été le cas entre Cuba et les États-Unis, et, plus récemment, entre les États-Unis et l’Iran – mais sans que la Suisse soit systématiquement invitée autour de la table des négociations pour autant.

Diplomatie parallèle ou officieuse

Voilà pour le versant officiel. Car, avec le temps, les autorités confédérales ont laissé se développer, « par pragmatisme et flexibilité », une diplomatie parallèle ou officieuse – « privée », préfère Alexandre Liebeskind –, dont HD est aujourd’hui l’une des principales composantes.

Le Centre, appelé Henry-Dunant lors de son inauguration en 1999, a depuis raccourci son nom et abandonné au passage toute référence à l’humaniste suisse. Comme pour mieux se démarquer d’un CICR, figure de proue d’une armada d’organisations, de fondations et d’universités majoritairement concentrées sur l’humanitaire et l’aide au développement sous toutes leurs formes.

Au « peace building », Henry-Dunant préfère le « peace making »

Au « peace building », HD préfère le « peace making », en ajoutant le versant politique. Son expérience et son expertise en font aujourd’hui – avec la communauté romaine de Sant’Egidio – l’un des médiateurs les plus recherchés et appréciés dans le petit monde très discret des négociateurs de paix.

Né « de l’union illégitime entre la Confédération suisse et le CICR », selon un observateur des arcanes de la diplomatie outre-Jura, HD n’a aucun lien « structurel » avec le DFAE, mais conserve bien sûr une relation « naturelle » avec l’ensemble de la galaxie helvète de la coopération internationale.

Au Cameroun, où HD collabore très étroitement avec Berne, diplomates et humanitaires suisses, passés à un moment de leur carrière par la Croix-Rouge ou par les Affaires étrangères, se croisent et jouent de leur complémentarité, de leurs réseaux.

Prendre contact avec des gens jugés infréquentables

« Nous faisons ce que les chancelleries officielles ne peuvent pas se permettre – comme prendre contact avec des gens jugés infréquentables », résume Alexandre Liebeskind, pour qui les voies de la diplomatie parallèle vont être de plus en plus empruntées, depuis l’émergence des mouvements ­jihadistes. Et pas seulement en Suisse.

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