Politique

Djibouti : Ismaïl Omar Guelleh en route vers un cinquième mandat ?

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Mis à jour le 5 octobre 2020 à 15:14

Ismaïl Omar Guelleh et des étudiantes en médecine, lors de l’inauguration du nouveau campus de l’université de Djibouti, en 2018. © Patrick Robert

Après vingt et un ans à la tête de Djibouti, Ismaïl Omar Guelleh n’a pas encore dit s’il serait candidat à un cinquième mandat en avril 2021. Fort d’un bon bilan économique et diplomatique, il lui reste à tenir ses promesses sociales.

Ira, ira pas ? La prochaine élection présidentielle ne devrait se tenir qu’en avril 2021, pourtant, tout Djibouti est déjà impatient de savoir si le président Ismaïl Omar Guelleh (IOG), au pouvoir depuis 1999, a l’intention de rempiler pour un cinquième mandat, ou non. Et comme rien ne sort encore des salons feutrés du palais de Haramous, plusieurs Djiboutiens – « de la société civile », insiste l’entourage présidentiel – se montrent très actifs ces derniers mois sur les réseaux sociaux pour pousser leur champion à se déclarer. Ce qui semble agacer au plus haut point le principal intéressé, qui aurait, de son côté, un agenda différent.

Alors qu’un report des scrutins, un temps envisagé, semble aujourd’hui écarté, la question de savoir si IOG a l’intention de se succéder à lui-même ne se pose pas vraiment, faute de dauphin clairement identifié. « Tous ceux qui ont cru, à un moment donné, avoir été adoubés en ont été pour leur frais, constate un diplomate étranger établi à Djibouti. IOG n’a pas préparé sa succession. Certainement à dessein. » Et en admettant qu’il en ait eu l’intention, l’irruption de la pandémie de Covid-19 a très certainement bouleversé l’ordre des priorités présidentielles.

Satisfecit de l’OMS

Dans un premier temps, il a d’abord fallu répondre à la crise sanitaire qui menaçait de prendre des proportions inquiétantes dans le pays, ainsi que dans l’ensemble de la sous-région. Le pays a été confiné à partir du 7 mars, pendant que les autorités lançaient une politique de dépistage à grande échelle pour tenter de contenir la propagation du virus dans la population.

Les chiffres se sont alors affolés pendant quelques semaines, comparativement à ceux de certains des pays voisins, jusqu’à ce que, à partir de la fin du mois d’avril, le nombre de guérisons ne dépasse au quotidien celui des nouveaux cas – avec un bilan, au 20 septembre, de 5 398 cas déclarés, dont 5 333 guéris et 61 décès. In fine, Djibouti fait partie des très rares pays africains à avoir reçu un satisfecit de la part de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) pour sa gestion de la crise.

Un bon point pour IOG, qui sort un peu plus renforcé de cette période pourtant bien délicate à négocier pour nombre de ses homologues. Si bien que, même dans les mabraz, ces cercles privés où aiment se réunir quotidiennement les Djiboutiens pour boire le thé et « brouter » le khat, on se demande ce que le pays gagnerait à changer de guide maintenant.

Et l’opposition, toujours aussi désorganisée, ne semble pas en mesure de pouvoir proposer une alternative crédible en seulement quelques mois. D’autant plus que, dans la Corne du continent, et au-delà de l’évolution du coronavirus, les contextes nationaux et régionaux restent des plus incertains.

IOG attend de voir comment vont évoluer les choses avant de se prononcer »

Il paraît donc difficile d’imaginer Ismaïl Omar Guelleh lâcher la barre, au moment même où son pays fait face à des difficultés inédites, entre les troubles internes de l’Éthiopie voisine et une économie nationale encore grippée. « Si le président ne souhaite toujours pas se prononcer publiquement, c’est certainement parce qu’il attend de voir comment vont évoluer les choses d’ici à la fin de l’année, afin d’être en mesure de présenter le programme électoral qu’attend la population », croit savoir l’un de ses conseillers.

Toujours 60 % de chômage

Malgré des relations de plus en plus imbriquées entre les économies des deux pays, les tensions grandissantes entre les différentes communautés éthiopiennes n’ont pas empêché Djibouti d’afficher un taux de croissance de 7 % en moyenne ces cinq dernières années et de se maintenir à peu près à flot dans la crise actuelle (lire p. 212).

Mais faute d’une redistribution suffisante des fruits de cette croissance, la population djiboutienne reste encore sur sa faim, et IOG, qui avait déjà placé son quatrième quinquennat sous un angle social, devra en tenir compte. « S’il se présente, il va devoir vraiment se concentrer sur le dossier de l’emploi », estime un diplomate.

Depuis sa réélection en 2016, le président s’est déjà attaqué avec un succès certain au problème du logement. Les programmes d’habitat se sont multipliés à travers le pays depuis 2017, décrétée « Année du logement » par IOG lui-même. « Si la pression est moins forte, il manque cependant encore plus de 35 000 logements à l’échelle nationale », constate un expert de l’ONU-Habitat.

Le chef de l’État a également respecté certaines de ses promesses de 2016, comme celle de mettre en place un fonds souverain pour financer la transformation économique, ou d’accélérer la décentralisation administrative et économique du pays. Avec, chaque fois, la volonté de créer de la richesse, synonyme de création d’emplois, sur l’ensemble du territoire.

« Malgré cela, le taux de chômage n’arrive toujours pas à descendre sous la barre des 60 % », regrette un proche collaborateur du président. Le nombre d’entreprises créées localement augmente pourtant chaque année, à mesure que Djibouti progresse dans le classement « Doing Business » de la Banque mondiale, mais pas au point de pouvoir absorber la demande, comme seules pourraient le faire les centaines d’entreprises venues des quatre coins du monde, que les autorités djiboutiennes espèrent voir s’installer au cours des prochains mois dans les vastes zones franches qui bordent la capitale ou celles, plus modestes, construites à Tadjourah, plus au nord.

La pandémie n’a fait que ralentir la politique de grands travaux

Complexe pharaonique

Bonne nouvelle pour le gouvernement, le poids de l’endettement du pays, notamment vis-à-vis de la Chine, est bien inférieur à ce que craignaient les bailleurs de fonds en 2019. Djibouti conserve donc une marge de manœuvre financière qui lui permet de poursuivre la politique de grands travaux menée depuis une bonne décennie et que l’irruption de la pandémie n’a fait ralentir que momentanément.

C’est le cas notamment à Damerjog, situé à proximité de la frontière avec la Somalie et où, pour plusieurs centaines de millions de dollars d’investissements, le pays veut s’équiper d’un second complexe industrialo-portuaire aux proportions aussi pharaoniques que celui inauguré à Doraleh, au nord de la capitale, en 2018.

À bientôt 73 ans, Ismaïl Omar Guelleh ne manque donc pas d’arguments pour se faire réélire s’il le souhaite, et son état de santé ne semble pas l’empêcher de pouvoir le faire. Si, en plus, le redémarrage économique post-­Covid se traduit par la création d’emplois tant attendus par les Djiboutiens, alors IOG a toutes les chances d’être reçu cinq sur cinq en avril prochain.