Politique

Kaïs Saïed : la fin de l’état de grâce pour le président tunisien ?

Son élection à la présidence devait ouvrir un nouveau chapitre dans l’histoire de la Tunisie. Mais sa gouvernance se révèle aujourd’hui aussi intrigante que clivante.

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Mis à jour le 29 septembre 2020 à 16:15

Au soir du premier tour de la présidentielle, le 15 septembre 2019, à Tunis. © Zoubeir Souissi/REUTERS

Le 13 octobre 2019, Kaïs Saïed rafle 2,8 millions de suffrages qui le propulsent à Carthage. Les voix des 18-25 ans ont été particulièrement décisives dans ce succès. Le lendemain, partout dans le pays, des jeunes, mais aussi des moins jeunes, se lancent dans une campagne collective de nettoyage des espaces publics.

Un mouvement apparemment spontané, comme si ces citoyens signifiaient qu’avec cette élection ils accueillaient des temps nouveaux et que l’opération propreté symbolisait leur souhait de mettre fin à la corruption ou, à tout le moins, à une certaine gabegie dans les affaires publiques. Dans le même temps, ils mettaient en application le slogan de campagne du candidat Kaïs Saïed – « Le peuple veut » – et affirmaient leur souhait d’une vie meilleure.

Dégradation de la situation politique

Depuis, les Tunisiens rongent leur frein et assistent, impuissants, à la dégradation de la situation politique qui tétanise, étouffe et paralyse le pays. Les soutiens de la première heure du président tunisien ont perdu l’enthousiasme qui les animait durant la campagne électorale, quand ils étaient convaincus d’avoir trouvé en ce constitutionnaliste antisystème l’homme providentiel, celui qui se démarquait et dont la sincérité ne faisait pas de doute.

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Sa victoire doit d’ailleurs davantage à une forme de mobilisation par le bas qu’à une campagne habile qu’il n’a jamais réellement menée. « Kaïs Saïed était comme une récompense après des années d’errance, comme un gage de la fin d’une période tourmentée », se souvient Amal Dheb, une élève infirmière qui a soutenu la candidature de Saïed sur les réseaux sociaux.

« Il est la solution », était l’un des slogans qui ont accompagné sa montée en puissance. Le constat semblait alors aussi évident que la formule était lapidaire. Sans l’appui d’un parti ni grands moyens financiers, Kaïs Saïed a accompli une prouesse en parvenant à incarner l’intégrité. Et continue d’apparaître au-dessus de la mêlée pendant que la nouvelle Assemblée élue, dès sa mise en place, se déchirait pour former l’exécutif.

Le président déconcerte, non pas tant par son ascétisme que par sa volonté de réduire l’organigramme de son cabinet

Mais l’état de grâce a pris fin. Depuis son arrivée à Carthage, Kaïs Saïed s’adresse rarement aux Tunisiens et ne parvient toujours pas à préciser les grandes lignes de sa politique. Il tente de marquer les esprits par des décisions symboliques, comme celle de ne plus fleurir le palais de Carthage par mesure d’économie.

Mais les attentes des Tunisiens sont ailleurs. Kaïs Saïed les a convaincus des vertus de la démocratie directe, mais sans indiquer les moyens d’y parvenir. Le président déconcerte, non pas tant par son ascétisme que par sa volonté inexplicable de réduire l’organigramme de son cabinet à quelques noms et de ne rien entreprendre qui puisse conduire à l’éventuel changement de régime qu’il appelle pourtant de ses vœux.

Hanté par les complots

« Avec le recul, c’est mieux ainsi, car nous sommes encore plus troublés par les propos qu’il ne cesse de tenir depuis des mois », commente Adnane, un militant de Tahya Tounes qui a voté Saïed au second tour.

C’est qu’au fil des mois le nouveau président a semblé hanté par les complots et les intrigues malveillantes, sans jamais désigner explicitement les responsables de cette hypothétique conjuration contre la Tunisie, mais en promettant que la vérité sera bientôt dévoilée. Mystère et suspense… Un discours aussi inquiétant que redondant.

Ses déclarations, d’abord anxiogènes, provoquent aujourd’hui, au mieux, une forme d’indifférence

À force de jouer sur le thème sensible du complot, le nouveau président l’a singulièrement usé. Ses déclarations, d’abord anxiogènes, provoquent aujourd’hui, au mieux, une forme d’indifférence. « Ce discours clivant et non fédérateur risque de réduire à néant son capital confiance. Surtout dans la phase délicate que vit le pays, avec des défis sanitaires et socio-économiques qui rendent l’unité nationale plus que jamais nécessaire », analyse le statisticien Hassen Zargouni.

Président, Kaïs Saïed ne rassure pas : la lenteur à pourvoir certains postes d’ambassadeurs et les limogeages intempestifs dans les rangs des diplomates, comme celui de Kaïs Kabtani, représentant de la Tunisie auprès des Nations unies, suscitent une certaine perplexité.

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« Il ne suffit pas de respecter les fondamentaux, il faut aussi y mettre les formes », critique un ancien diplomate, qui déplore que la Tunisie, qui siège au Conseil de sécurité au titre de membre non permanent et assure la présidence tournante de la Ligue arabe, ne soit pas plus active à l’international.

Pourtant Kaïs Saïed a été à l’initiative, avec l’appui de la France, de l’adoption par l’ONU d’un plan humanitaire mondial dans le cadre de la lutte contre la pandémie du Covid-19, et a multiplié les déclarations de soutien à la cause palestinienne. Mais cela ne fait pas une politique étrangère.

Pusillanimité

Sur le dossier libyen, il a tardé à démentir les rumeurs selon lesquelles le président turc Recep Tayyip Erdogan avait demandé à la Tunisie l’autorisation d’utiliser son espace aérien pour ses opérations en Libye. Invitée à la dernière minute à la conférence de Berlin consacrée à la Libye, en janvier 2020, la Tunisie avait répondu à l’outrage en choisissant de ne pas en être… et de s’exclure elle-même des discussions sur la crise libyenne. La neutralité affichée par Tunis dans ce dossier fait ainsi surtout penser à de la pusillanimité.

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Certes, en décembre 2019, le Comités des villes et des tribus libyennes a bien mandaté le président tunisien « pour intervenir d’urgence afin de mettre un terme aux effusions de sang et d’unifier les Libyens ». Mais cette mission aussi floue que cet organe kadhafiste est peu influent ne permet pas vraiment à Tunis de peser dans la crise.

La mise en scène des audiences accordées aux chefs de parti à Carthage laisse deviner une relation professorale avec la classe politique

Sur le plan intérieur, tout se passe comme si Kaïs Saïed n’avait pas compris que l’exercice de la politique n’avait rien de commun avec celui de l’enseignement. La mise en scène des audiences accordées aux chefs de parti à Carthage laisse deviner une relation professorale avec la classe politique, perçue comme un corps d’élèves turbulents qu’il convient d’admonester de temps à autre.

Une approche qui, forcément, l’incite à gouverner en soliste, sans s’encombrer de conseillers et en employant un registre lexical peu usité en Tunisie. Comment, dans ces conditions, peut-il parvenir à mobiliser autour de ses idées ? « Le comble de l’absurde est que Kaïs Saïed a réussi à convaincre les électeurs en se montrant différent des autres. Et c’est cette différence qui lui est aujourd’hui reprochée ! » proteste un membre du réseau « des jeunes de Kaïs Saïed ».

Soit. Mais le locataire de Carthage semble se comporter comme si rien n’avait été accompli depuis la révolution et qu’il fallait repartir d’une feuille blanche. Une rhétorique risquée : dans le sud du pays, les protestataires d’El-Kamour qui, faute d’avoir obtenu les emplois promis en 2017, ont fermé une vanne de pompage de pétrole et conduit les sociétés d’exploitation à envisager de renoncer à leurs activités, ont-ils fait autre chose que prendre au mot l’expression « le peuple veut » ? C’est que, si elle n’est pas contrebalancée par l’autorité de l’État, la volonté populaire peut se révéler aussi imprévisible qu’impossible à satisfaire. Difficile de trouver alors le bon équilibre entre la posture et la nécessité de gouverner.