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Opéra : l’Afrique en majesté dans « Le Vol du boli » de Abderrahmane Sissako

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Mis à jour le 23 décembre 2020 à 15h12
Lors d’une répétition du « Vol du boli », de Damon Albarn et Abderrahmane Sissako, au théâtre du Châtelet, à Paris.

Lors d'une répétition du « Vol du boli », de Damon Albarn et Abderrahmane Sissako, au théâtre du Châtelet, à Paris. © François Grivelet pour JA

Spoliation, colonisation, migrations… Dans « Le Vol du boli », accessible gratuitement sur la plateforme de TV5 Monde Plus, le réalisateur mauritanien Abderrahmane Sissako et le musicien britannique Damon Albarn abordent le temps d’un opéra flamboyant les sujets qui fâchent. Entretien.

Ils sont une cinquantaine de comédiens, de danseurs et de musiciens sur scène, sous les dorures baroques du théâtre du Châtelet. Malgré les masques portés par les artistes pendant les répétitions, on reconnaît le regard en amande de la chanteuse malienne Fatoumata Diawara et la silhouette filiforme du ténor congolais Jupiter, calée dans un fauteuil en osier. Pour les diriger, un duo a priori improbable : Abderrahmane Sissako, réalisateur mauritanien multirécompensé pour Timbuktu – un sage de 58 ans, aux paroles toujours mesurées… – et le turbulent Damon Albarn, rock star anglaise, leader de Blur et Gorillaz, un ado de 52 ans qui s’est pris de passion il y a longtemps pour les musiques africaines.

Ce casting international cinq étoiles sert un projet hors norme : brosser sous forme d’opéra une fresque s’étalant du XIIe siècle à l’époque contemporaine, s’ancrant en Europe et en Afrique, et évoquant les spoliations dont le continent a été victime, la colonisation, les migrations…

S’attaquer à autant de sujets en une dizaine de tableaux semble mission impossible. Mais le spectacle « Le Vol du boli », accessible gratuitement sur la plateforme de TV5 Monde Plus dès aujourd’hui, 23 décembre, y parvient pourtant.

Alors que les lumières s’éteignent, Jupiter déplie sa longue carcasse et s’adresse à la salle : « Le Nord doit absolument tout contrôler : les chefs, les matières premières, l’Histoire… C’est comme ça, vous le savez ! » Derrière lui, un lourd rideau de métal se soulève, laissant apparaître un empereur, peut-être Soundiata Keïta, et sa cour. Le guembri se mêle aux balafons, à la basse électrique, aux tambours. La voix puissante et rocailleuse de Fatoumata Diawara fait vibrer le théâtre tandis qu’une dizaine de danseuses célèbrent la grandeur de l’empereur. Le voilà qui descend de son trône et s’approche d’un fétiche, le boli, dont il sera dépossédé quelques minutes plus tard par un acteur blanc dans le rôle de l’écrivain et ethnologue Michel Leiris. La scène se termine sur l’image tragique de l’empereur déchu nettoyant le sol.

L’opéra Le Vol du boli ne s’appuie pas sur de grands discours pour évoquer les sujets toujours sensibles qui confrontent l’Afrique à ses colonisateurs d’hier. C’est par l’émotion que le binôme Sissako-Albarn vient ausculter les plaies toujours vives de l’Histoire.

Damon Albarn et Abdheramanne Sissako au Théâtre du Chatelet, le 15/09/2020 / François Grivelet pour JA

Damon Albarn et Abdheramanne Sissako au Théâtre du Chatelet, le 15/09/2020 / François Grivelet pour JA © Damon Albarn et Abdheramanne Sissako au Théâtre du Chatelet, le 15/09/2020
© François Grivelet pour JA

Jeune Afrique : Comment l’aventure du Vol du boli a-t-elle commencé ?

Damon Albarn : À Bamako, lors d’une simple conversation sur les rives du fleuve avec Abderrahmane.

Abderrahmane Sissako : Oui, c’était la première étape. À l’époque, il y a deux ans, on ne savait pas précisément ce qu’on voulait faire.

Damon Albarn : Jean-Luc Choplin [le précédent directeur du théâtre du Châtelet] m’avait demandé si j’aimerais raconter l’épopée de Soundiata. J’étais évidemment intéressé, je voulais en profiter pour décrire l’évolution du Mali… mais je ne pouvais pas le faire. Même si je me sens connecté à l’esprit du Mali, ma compréhension du sujet est trop limitée. Je devais trouver des gens qui partagent les mêmes conceptions que moi, qui viennent du Mali ou le comprennent, et avec lesquels je puisse entamer une sorte de « conversation ».

Abderrahmane Sissako : À la suite de notre première discussion, nous avons beaucoup échangé sur internet. Puis nous avons fait ensemble plusieurs voyages, du Mali à la Guinée. Damon m’a présenté un grand nombre de musiciens. J’ai découvert en lui quelqu’un de très ouvert, de très humble, qui avait une vraie relation avec les Maliens, qu’ils soient ou non artistes. Le librettiste et le scénographe nous ont accompagnés lors du deuxième voyage : quand on emmène l’Afrique sur scène, il faut savoir de quoi on parle. Puis il y a eu des ateliers, qui se sont déroulés au Mali, à Paris, à Londres… Certains artistes se sont imposés naturellement, comme Fatou [Fatoumata Diawara], avec laquelle nous avions tous deux travaillé. Mais Damon m’a présenté d’autres talents, comme Jupiter, que je ne connaissais pas.

Abderrahmane, avez-vous été surpris qu’on vous propose de rejoindre le projet ? Ne craigniez-vous pas de devenir la caution africaine d’une production européenne ?

Abderrahmane Sissako : Non, pas du tout. D’abord parce que je pense que l’identité de l’artiste est universelle. Ensuite parce que la création ici est collective, et que nous parlons ensemble. Mais oui, la proposition m’a étonné, parce que je ne viens pas du théâtre, encore moins de l’opéra, c’est ma première mise en scène. Je n’aurais pas été à l’aise pour diriger un opéra classique, ou adapter Ravel… Mais là j’ai tout de suite été intéressé, car c’était l’opportunité, en tant qu’artiste africain, de faire entendre « la » voix africaine à Paris. On parle souvent du continent sans donner la parole aux Africains, et encore moins aux anonymes. Je pouvais le faire en utilisant les mouvements du corps, le chant, la danse, dans une forme qui n’est pas classique mais qui permet de raconter quelque chose.

Damon Albarn, vous êtes fasciné depuis longtemps par le Mali. Pourquoi ?

Damon Albarn : Je pense que ce pays permet un voyage futuriste vers une société plus ésotérique. Ce que je veux dire par là, c’est que parfois, là-bas, je me sens transporté dans un univers parallèle. Ce qu’on y vit est si familier et en même temps si perturbant… Mais si l’on accepte de se mettre au diapason du rythme du pays, tout devient simple et beau, même les choses les plus grotesques. Je pense comme les soufis que l’on peut trouver Dieu dans la musique. Le Mali est le début du voyage, c’est un pays qui m’a ouvert l’esprit et m’a donné la possibilité de me fondre dans un espace créatif beaucoup plus vaste.

(À ce moment de l’entretien, une attachée de presse apporte des bières… Damon Albarn verse quelques gouttes sur le sol du théâtre en lançant « C’est pour Tony », en référence au batteur nigérian Tony Allen, décédé à Paris il y a quelques mois, et avec lequel il a beaucoup travaillé. Puis : « Et pour le boli. »)

« Le Vol du boli » sera joué les 7, 8 et 9 octobre à 20 heures, au théâtre du Châtelet, à Paris. Une vingtaine de représentations suivront pour la saison 2021-2022.

« Le Vol du boli » sera joué les 7, 8 et 9 octobre à 20 heures, au théâtre du Châtelet, à Paris. Une vingtaine de représentations suivront pour la saison 2021-2022. © DR

Vous êtes partis d’un fait réel, le vol d’un fétiche par une expédition française. Pourquoi aborder la spoliation culturelle, un sujet aujourd’hui très polémique ?

Damon Albarn : Je pense que si un objet a gardé l’« énergie » d’un pays, il devrait y retourner. Si l’on conserve cet objet ailleurs, il faudrait au moins qu’on fasse l’effort d’éduquer le public pour qu’il sache ce qu’il détient, son importance. Ça peut questionner nos propres traditions spirituelles qui se sont changées en science, en technologie, en internet…

Rendre le boli du musée du quai Branly à Bamako n’aurait pas de sens car il est « mort »

Abderrahmane Sissako : Le titre Le Vol du boli est provocateur, mais le sujet est beaucoup plus complexe. Rendre le boli du musée du quai Branly à Bamako n’aurait pas de sens, par exemple, car il est « mort ». Peu de personnes se rendent dans les musées maliens… et les pièces qui sont exposées comme des concepts ne peuvent être comprises par le public local, qui n’est pas habitué à ce type de présentation. Aujourd’hui, on peut partager les choses différemment, grâce à internet par exemple. On n’a pas besoin de créer un musée pour chaque pays.

Damon Albarn : Il faut envoyer toutes les œuvres sur la Lune ! (rires)

Abderrahmane Sissako : Pour moi, il est plus important de parler des dépossessions dont sont victimes les pays africains en ce moment même. La culture du Mali ne s’est pas arrêtée quand ce boli a été volé, elle a continué à vivre et à grandir. En revanche, la domination des anciennes puissances colonisatrices s’exprime dans la culture, l’économie… au présent. Les richesses sont toujours partagées de manière injuste.

Sur le plateau, on parle en bambara, en lingala, en français, en anglais… Comment avez-vous réussi à travailler avec des personnes issues de tant de cultures différentes ?

Abderrahmane Sissako : En laissant la rencontre nous guider. Beaucoup de choses belles arrivent par accident…

Damon Albarn : Ces rencontres sont indispensables, on ne peut pas raconter l’histoire des gens à leur place. L’urgence, c’est de laisser les gens s’exprimer, avoir leur propre voix au chapitre. C’est quand on censure la parole, où que l’on soit, que l’on crée des problèmes. Concernant le côté polémique, il est vrai qu’on essaie de s’appuyer dessus, mais sans l’alimenter. On essaie de changer l’attitude des gens sans avoir recours à l’intellectualisation, sans faire un cours d’histoire, mais en passant par l’émotion.

Vous défendez la rencontre à un moment où les postures sont de plus en plus radicales, où il est de plus en plus compliqué de débattre…

Abderrahmane Sissako : Damon s’appuie sur des échanges, des ateliers collectifs, depuis déjà très longtemps [après Mali Music, en 2002, le musicien a encadré de nombreuses aventures collectives, notamment Africa Express]. La plupart des gens le font aussi depuis longtemps, il n’y a pas d’amour sans rencontre.

Damon Albarn : Peut-être qu’elle est d’autant plus urgente cette année, dans ce monde qui se recroqueville sur lui-même. En provoquant ces rencontres pour la pièce, on fait quelque chose qui est nécessaire, mais que nous réalisions déjà effectivement tous les deux dans nos projets précédents.

Abderrahmane Sissako : Ce qui est passionnant, c’est de voir que quelles que soient les différences culturelles, on peut parler de n’importe quoi en utilisant le corps, la lumière, le chant, le silence…

Damon Albarn : … Ou une entité morte qui a toujours un formidable pouvoir métaphysique : le nyama… [la force spirituelle contenue dans le boli].


Tiré d’une histoire vraie

Le boli était conservé dans un sanctuaire de la société initiatique dite Kono. L’animal représenté serait un hippopotame ou un cheval.

Le boli était conservé dans un sanctuaire de la société initiatique dite Kono. L’animal représenté serait un hippopotame ou un cheval. © Patrick Gries/musée du quai Branly

L’intrigue développée dans Le Vol du boli prend ses racines dans un pillage réel. En 1931, l’ethnologue et écrivain surréaliste Michel Leiris prend part à la mission Dakar-Djibouti menée par Marcel Griaule, un anthropologue. Dans son ouvrage L’Afrique fantôme, l’auteur ne cache rien de la brutalité qui accompagna la saisie de ce fétiche. Objet le plus sacré des populations bamanas au Mali, il permet de capter une sorte de force spirituelle, le nyama. Selon Leiris, Griaule a menacé le chef et les notables d’arrestation pour récupérer l’objet… et, devant leur refus, l’a tout simplement volé. Exposé à l’origine dans les vitrines du musée du Trocadéro, le boli a rejoint les collections du musée du quai Branly sans que, pendant longtemps, aucune mention rende compte du pillage à l’origine de son exposition à Paris.

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