Politique

Algérie : enquête au cœur du système Bouteflika

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Mis à jour le 05 octobre 2020 à 13h51
Principal « donneur d’ordre »,Saïd Bouteflika (à g.). Ici avec son frère Abdelaziz, ex-chef de l’État.

Principal « donneur d’ordre »,Saïd Bouteflika (à g.). Ici avec son frère Abdelaziz, ex-chef de l’État. © SAMIR SID

Ali Haddad, les frères Kouninef, Mahiedine Tahkout… ont amassé des fortunes colossales avec la complicité, le concours et l’assentiment de l’ancien pouvoir. Leurs procès révèlent les principaux ressorts de la corruption sous le règne du président déchu.

Les procès instruits contre d’anciens Premiers ministres, ex-ministres, hauts gradés de l’armée et hommes d’affaires ont révélé l’ampleur de la corruption et de la prédation sous le régime de l’ancien président Abdelaziz Bouteflika. Ces procès sans précédent dans l’histoire de l’Algérie ont mis en lumière les montants faramineux obtenus par ces oligarques dans le cadre de leurs diverses activités, ainsi que des avantages et des biens acquis durant cette période. Mais pas seulement.

Ces procès, bien que tenus en suspicion par une partie de l’opinion, ont été autant d’occasions de mieux connaître et cerner les schémas corrupteurs qui ont permis à des hommes d’affaires d’amasser des fortunes colossales avec la complicité, le concours et l’assentiment de hauts responsables de l’État. Les Algériens savaient que la corruption était endémique. Ils connaissent aujourd’hui un peu mieux ses ressorts et ses mécanismes.

Président bis

Dénominateur commun de presque tous les procès qui ont vu d’anciens membres du gouvernement et des oligarques lourdement condamnés : Saïd Bouteflika, frère cadet de l’ex-chef de l’État et puissant conseiller de l’ombre qui agissait comme un président bis.

Les deux anciens Premiers ministres, Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal, condamnés à plusieurs peines de prison, l’ont directement désigné comme le « donneur d’ordre », transmettant ses instructions pour que l’on intervienne en faveur de certains hommes d’affaires amis, proches et fidèles.

Puissant conseiller de l’ombre, Saïd Bouteflika se comportait comme le chef du clan présidentiel

Durant les quatre mandats d’Abdelaziz Bouteflika, notamment à partir du troisième, qui a commencé en 2009, Saïd s’est comporté comme le chef du clan présidentiel, dont le noyau était constitué par une poignée de businessmen et de ministres, dont Ali Haddad, PDG du groupe ETRHB et président du Forum des chefs d’entreprise (FCE), les frères Kouninef (Réda, Karim et Tarek) et Abdeslam Bouchouareb, ancien ministre de l’Industrie et des Mines, en fuite à l’étranger. Pendant des années, les membres de ce petit groupe se réunissaient régulièrement dans une villa sur les hauteurs d’Alger, propriété des Kouninef.

C’est dans ce lieu cossu et discret que les affaires de l’État se réglaient, que les marchés se concluaient, que les projets et des prêts bancaires s’octroyaient, que les ministres, walis (préfets) et hauts responsables de l’administration étaient promus ou frappés de disgrâce. Si le cœur du pouvoir se trouvait à la résidence de Zéralda, le bunker dans lequel Bouteflika s’était installé depuis son AVC de 2013, la villa de Kouninef en était l’annexe.

Mélange des genres

Un mélange des genres complet, donc, entre les oligarques et le pouvoir incarné par les frères Bouteflika. Le deal était simple : les chefs d’entreprise, ainsi que les grosses fortunes finançaient à coups de millions de dollars les campagnes électorales de l’ex-chef de l’État (2004, 2009, 2014 et 2019).

Les hommes d’affaires qui refusaient de mettre la main à la poche pour soutenir la candidature de Bouteflika étaient blacklistés

En échange, ils obtenaient marchés publics, terrains, prêts bancaires et de multiples avantages fiscaux et facilités administratives. Les hommes d’affaires qui refusaient de mettre la main à la poche pour soutenir la candidature de Bouteflika étaient blacklistés.

Le cas d’Issad Rebrab, patron du groupe privé Cevital, est édifiant. Pour avoir refusé de verser son obole au clan présidentiel, Rebrab a vu plusieurs de ses projets retardés, bloqués, voire compromis. Il souhaite investir dans un port ? Son projet est confié à un concurrent. Il veut monter une usine de trituration de graines oléagineuses ? Initiative bloquée pour permettre aux Kouninef de monter le même projet pour un investissement de 250 millions de dollars, dont une grande partie provenait d’un prêt bancaire. Le groupe Rebrab possède la concession de voiture de la marque Hyundai depuis des années ? Elle lui est retirée pour être accordée à l’homme d’affaires Mahiedine Tahkout, lequel purge aujourd’hui une peine de dix-huit ans de prison dans un pénitencier de Khenchela.

Prédation

Amis et proches parmi les proches de Saïd Bouteflika, les frères Kouninef, à la tête du conglomérat dénommé KouGC, sont la parfaite illustration de ce système de corruption et de prédation mis en place grâce à la manne pétrolière qui s’est déversée sur le pays au cours des deux dernières décennies. Leur procès, qui s’est déroulé du 9 au 12 septembre, aura été l’occasion d’évoquer leurs méthodes, même si leurs avocats rejettent en bloc les accusations et estiment que leurs clients ont été condamnés avant d’être jugés.

Fondé dans les années 1970 par Ahmed Kouninef, KouGC a obtenu au cours des dernières années 1,5 milliard de dollars de crédits bancaires, ainsi que 600 millions de dollars d’avantages fiscaux. Selon la justice, le groupe ne présentait pas de garanties suffisantes pour être éligibles à ces prêts. Il n’empêche que les banques, ainsi que le Fonds national d’investissement (FNI) ont continué à soutenir le groupe de frères Kouninef.

Qui pouvait dire non aux Kouninef, dont les relations très étroites avec les Bouteflika étaient connues de tous ?

Ces derniers sont en outre accusés d’avoir illégalement transféré vers l’étranger l’équivalent de 125 millions de dollars. Qui pouvait dire non aux Kouninef, dont les relations très étroites avec les Bouteflika étaient connues de tous ?

Autre dossier qui illustre le système en vigueur sous Bouteflika : en avril 2014, quelques jours après la réélection de Bouteflika pour un quatrième mandat, les Kouninef, qui avaient financé la campagne du président à hauteur de 310 000 euros, obtiennent deux marchés sans passer par un bureau d’études et accordés par l’Agence nationale d’intermédiation et de régulation foncière (Aniref) pour un montant de 61 millions de dollars.

De g. à dr. : Abdeslam Bouchouareb, Abdelmalek Sellal et Tayeb Louh, au congrès du FLN, en 2015.

De g. à dr. : Abdeslam Bouchouareb, Abdelmalek Sellal et Tayeb Louh, au congrès du FLN, en 2015. © SAMIR SID

Pour ces deux projets, le groupe Kouninef a mobilisé le même matériel et les mêmes travailleurs pour les mêmes délais de réalisation. Or, durant le procès, l’on a appris que non seulement ces deux projets n’ont pas été réalisés, mais que les responsables chargés de rappeler à l’ordre les Kouninef sur les retards dans les chantiers étaient priés de garder le silence.

Au tribunal, la directrice régionale de l’Aniref avoue avoir obtenu plusieurs promotions pour avoir fermé les yeux sur ces retards et autres anomalies. Pis, alors même que ces deux projets n’avaient pas été achevés, KouGC obtenait, en février 2017, un nouveau marché d’un montant de 81 millions de dollars.

Soutien indéfectible

Sans être aussi intime avec Saïd que ne l’étaient les frères Kouninef, Ali Haddad, qui purge lui aussi une peine de dix-huit ans de prison à Tazoult, est l’autre symbole de l’intrusion de l’argent privé dans la politique. Soutien indéfectible de la présidence à vie de Bouteflika, Haddad se targuait de faire et de défaire des ministres, de promouvoir des préfets et même de recevoir des ambassadeurs à Alger.

Au cours des quinze dernières années, le groupe ETRHB des frères Haddad a obtenu 214 marchés publics dans plusieurs secteurs pour un total de plus de 6 milliards de dollars. En 2012, Haddad a acquis un hôtel de luxe à Barcelone pour 68 millions d’euros.

Devant Haddad, Sellal et Ouyahia ne pouvaient pas respirer

Lorsque les services de renseignements algériens ont souhaité l’entendre sur cette acquisition qui pouvait laisser penser à du blanchiment d’argent, Saïd Bouteflika a fait pression pour bloquer une éventuelle audition de son ami. Non seulement ce dernier pouvait s’appuyer sur sa proximité avec le frère de l’ex-président, mais il avait également le soutien de Sellal, de Ouyahia et de Bouchouareb.

« Devant Haddad, Sellal et Ouyahia ne pouvaient pas respirer, confie un connaisseur du sérail. Personne n’osait dire non à Saïd et donc à Haddad. » En mai 2015, Ali Haddad est même parvenu à faire nommer son ami Mustapha Karim Rahiel ministre directeur du cabinet du Premier ministre Sellal. Avant d’occuper cette fonction, Rahiel travaillait au sein du groupe ETRHB. Autant dire qu’avec lui à un tel poste Haddad était dans le saint des saints du pouvoir. Placé en détention préventive en juin 2020, Rahiel est la « boîte noire » des liens opaques entre le pouvoir et le groupe des Haddad.

Des oligarques au bras long

Leur puissance et leur influence, Haddad et les oligarques aujourd’hui en prison en ont fait la démonstration à l’été 2017. À l’époque, Abdelmadjid Tebboune, alors Premier ministre, avait décidé de s’attaquer à l’argent sale en ciblant notamment le groupe de Haddad. La riposte est foudroyante : avec le concours décisif de Saïd Bouteflika, Tebboune est remercié, quatre-vingts jours seulement après sa nomination à la tête du gouvernement.

Le prochain procès d’un autre membre éminent du clan présidentiel, Tayeb Louh, pourrait éclairer davantage les pratiques en vigueur sous l’ancien régime. Entre 2013 et 2019, Tayeb Louh était ministre de la Justice. Il était en contact direct avec Saïd Bouteflika, qui lui transmettait ses instructions oralement ou par SMS, lesquels ont été versés au dossier en cours d’instruction.

En tant que garde des Sceaux, Tayeb Louh faisait pression sur les procureurs et les juges pour influer sur le cours de dossiers en instruction ou encore sur des décisions de justice. L’audition de magistrats et des responsables de ce ministère offre un aperçu de ses méthodes.

La présidence de la République et Ahmed Ouyahia s’immisçaient dans le traitement de la justice

Interrogé par un juge de la Cour suprême, l’ex-secrétaire général du ministère de la Justice affirme que la présidence de la République et Ahmed Ouyahia s’immisçaient dans le traitement de la justice. « Ils appelaient les procureurs pour intervenir en faveur de Tahkout et de Haddad », confie-t-il, selon le quotidien Le Soir d’Algérie.

Le cas de Chakib Khelil, ex-ministre de l’Énergie, aujourd’hui en fuite aux États-Unis, est une autre illustration de l’instrumentalisation de la justice au service des puissants. En août 2013, Khelil et sa famille sont inculpés par la justice algérienne dans le cadre d’une affaire de corruption à la Sonatrach.

Des mandats d’arrêt sont lancés contre eux. Aussitôt nommé ministre de la Justice, Louh commence à faire pression sur les magistrats pour enterrer le dossier. Trois ans après sa fuite, Chakib Khelil fait un retour triomphal en Algérie. Il est blanchi de toutes les accusations sans même mettre le pied chez un juge d’instruction.

Interrogé sur le cas Khelil à la prison militaire de Blida, où il purge une peine de quinze ans, Saïd Bouteflika a indiqué que l’ordre d’annuler le mandat d’arrêt contre Khelil a été donné par le président à Tayeb Louh. C’est Saïd qui a joué les messagers.

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