Politique économique

Covid-19 : comment la Mauritanie compte rebondir

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Mis à jour le 13 octobre 2020 à 17h41
Les chantiers privilégiés, notamment celui des infrastructures, devraient créer 52	000 emplois en trente mois.

Les chantiers privilégiés, notamment celui des infrastructures, devraient créer 52 000 emplois en trente mois. © Cheyakhey Ali/Anadolu Agency/AFP

Pour faire repartir l’activité, le programme de relance de plus de 500 millions d’euros du président Ghazouani vise en priorité les secteurs sociaux, les infrastructures et l’autosuffisance alimentaire.

C’est un « programme prioritaire élargi » (PPE) de belle taille qu’a annoncé le 2 septembre le président Mohamed Ould Ghazouani pour faire repartir une économie étranglée par la lutte contre le coronavirus. Pour apprécier cet effort, il faut comparer ces 24 milliards d’ouguiyas (près de 520 millions d’euros) avec les 100 milliards d’euros du plan de relance français. Le programme mauritanien représente presque 10 % du PIB du pays, quand celui de Paris pèse seulement 4 % du PIB hexagonal.

Miser sur les infrastructures va relancer la machine

Les trois domaines qui se taillent 84 % de l’enveloppe sont, par ordre décroissant, l’appui à la demande et aux secteurs sociaux (santé et familles défavorisées), les infrastructures urbaines, rurales et routières et l’autosuffisance alimentaire (pêche et agriculture). Ces chantiers devraient créer 52 000 « opportunités d’emploi » en trente mois. Commentaire d’un banquier : « Ce plan a du sens, car miser sur les infrastructures relancera la machine, mais il ne privilégie pas le secteur privé. »

Effondrement de la croissance

Ousmane Mamadou Kane, ministre des Affaires économiques et de la Promotion des secteurs productifs, en a précisé les enjeux. « Le risque important, c’est la mise en œuvre [du PPE], a-t-il souligné. Il faut réunir de bonnes conditions pour réaliser un plan aussi ambitieux dans la transparence et dans les délais prescrits par le président de la République. »

La crise sanitaire a fait perdre à l’État 25 % de ses recettes

Il est essentiel que ce défi soit relevé, car les dommages provoqués par le confinement sont importants malgré le faible nombre de victimes du virus (161, entre le 13 mars et le 14 septembre). Selon le FMI, la croissance devrait s’effondrer : de 5,9 % en 2019, elle tomberait à -2 % Pour repartir à 4,2 % en 2021. L’inflation, contenue à 2,3 % en 2019, s’accélérerait à 4,1 % en 2021. Le déficit des transactions courantes se dégraderait de 10,6 % du PIB à 18,5 % dans le même temps.

Des finances publiques très affectées.

Des finances publiques très affectées. © Jeune Afrique

La crise sanitaire a fait perdre à l’État 25 % de ses recettes en raison de l’arrêt des activités et des mesures d’allègement fiscal prises pour amortir le choc. Elle a aussi fait croître de 12 % ses dépenses pour cause d’appui aux 20 000 personnes les plus démunies ainsi qu’au secteur de la santé. L’excédent budgétaire « considérable », de 3,2 % selon le FMI, enregistré en 2019 a toutes les chances de se transformer en un déficit de 5 % cette année.

Précieux métal jaune

Tout n’est pas négatif pour autant. Lors de sa déclaration de politique générale devant les députés au début de septembre, le nouveau Premier ministre, Mohamed Ould Bilal, a annoncé que le Trésor détenait 27,2 milliards d’ouguiyas de liquidités, contre 2,2 milliards en septembre 2019, et que les réserves en devises du pays atteignaient 1,4 milliard de dollars (environ 1,25 milliard d’euros), soit plus de cinq mois d’importations.

Plusieurs facteurs aident la Mauritanie à amortir les dégâts provoqués par l’arrêt de l’activité de la pêche (40 % des exportations). Le cours du minerai de fer (30 % des exportations, via la Société nationale industrielle et minière – Snim) n’a jamais été aussi élevé depuis cinq ans, et le prix de ses contrats à terme a dépassé 120 dollars la tonne. Le très haut niveau du cours (plus de 1 900 dollars l’once) de l’or – qui représente 35 % des exportations – a provoqué une véritable ruée vers les filons chez plusieurs dizaines de milliers d’orpailleurs. La fermeture des frontières a interrompu l’exportation clandestine du métal précieux vers la Suisse via l’Afrique du Sud et obligé les chercheurs d’or à vendre leur production à la Banque centrale.

À la surprise générale, les quantités de métal jaune apportées aux guichets de celle-ci ont été considérables. En juillet, on parlait d’un dépôt de quatre ou cinq tonnes depuis le début du confinement. Tout le monde y a gagné : la Banque centrale a accru ses réserves, les orpailleurs ont obtenu un meilleur prix, et l’économie a bénéficié d’une injection de liquidités, précieux soutien de la demande en ces temps de récession.

Chouchou de l’aide internationale

Autre évolution favorable : la Mauritanie est en train de devenir l’un des chouchous de l’aide internationale. Pays le plus sûr du Sahel car exempt d’actions terroristes depuis 2011, il semble profiter de l’élection du président Ghazouani l’an dernier. Celui-ci a apaisé le climat politique en recevant l’opposition et en faisant revenir les exilés. Déjà bien en cour en Arabie saoudite, qui avait injecté 300 millions de dollars dans les caisses de la Banque centrale il y a cinq ans, ainsi que dans les Émirats, qui ont promis à la fin de 2019 d’y investir 2 milliards de dollars, la Mauritanie est en train de rentrer dans les bonnes grâces des États-Unis, qui l’avaient privée des bénéfices de l’Agoa (African Growth and Opportunity Act, une loi américaine sur le développement et les opportunités africaines) en raison d’atteintes aux droits humains et d’interdictions notifiées aux ONG américaines d’enquêter à ce sujet.

L’envoyé spécial américain pour le Sahel, Peter Pham, a séjourné à Nouakchott plus longtemps que de coutume à partir du 7 septembre. Si l’on en croit ses conclusions sur l’amélioration du climat politique et social, il est vraisemblable que Washington fasse à nouveau bénéficier de l’Agoa et d’exemptions de droits de douane les produits mauritaniens. Certes, ceux-ci sont peu nombreux à prendre le chemin de l’Amérique, mais une telle mesure aurait une forte valeur symbolique.

UE, BAD, France, Allemagne et Japon multiplient leurs concours

Les bailleurs de fonds ne sont pas en reste. Le FMI avait débloqué en avril une aide d’urgence de 130 millions de dollars. Il vient d’augmenter de 28,7 millions la « facilité élargie de crédit » de 154 millions accordée en 2017 et en a débloqué, le 2 septembre, une cinquième tranche de 52,2 millions de dollars.

Union européenne, BAD, France, Allemagne et Japon multiplient leurs concours. Pour ne citer qu’elle, la Banque mondiale vient d’apporter 60 millions de dollars en faveur de l’autonomie des femmes et du dividende démographique, et 70 millions pour appuyer la lutte contre le Covid-19 ; la Société financière internationale (l’IFC, sa filiale) a fourni 35 millions dans le cadre d’une aide aux importations pétrolières.

Système éducatif médiocre

Si l’on ajoute que le moratoire sur le service de la dette décidé par le G20 pour les pays les plus pauvres permettra à la Mauritanie d’économiser 90 millions de dollars en 2020 et peut-être autant en 2021, force est de constater que le pays n’est pas le plus mal loti et qu’il n’est menacé d’aucun défaut. Ce qui n’empêche pas son président de répéter, de discours en discours, qu’il ne faut pas suspendre mais annuler la dette des pays pauvres…

La faible qualité de l’éducation est un obstacle à la croissance économique et au développement du capital humain

La Mauritanie n’est pas tirée d’affaire pour autant. Elle figure à la 150e place des 157 pays classés par la Banque mondiale selon l’indice du capital humain. Dans un rapport sur la situation économique du pays publié le 22 juillet, l’institution consacre un chapitre spécial à la médiocrité du système éducatif.

« La faible qualité de l’éducation en Mauritanie est un obstacle à la croissance économique et au développement du capital humain », résume Waly Wane, l’un des auteurs du document. La manne du vaste gisement de gaz off-shore de Grand Tortue Ahmeyim permettra peut-être d’accélérer – dans quelques années – cette indispensable remise à neuf qui figure en tête du programme électoral du chef de l’État.

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