Politique économique

Commerce international : pourquoi l’Afrique doit en finir avec la comédie de l’échange « libre et sans entraves »

Réservé aux abonnés | | Par - avec Omer Mbadi et Valentin Grille
Mis à jour le 06 octobre 2020 à 15h23
Vue du port de Tanger Med (Maroc), l’un des principaux postes commerciaux du continent.

Vue du port de Tanger Med (Maroc), l'un des principaux postes commerciaux du continent. © DR

Longtemps présentée comme un système gagnant-gagnant par les partenaires du continent, la libéralisation des échanges s’est trop souvent faite aux dépens des pays africains.

Sur le papier, l’accord de libre-échange (ALE) signé en 2004 par le Maroc et la Turquie, en vigueur depuis 2006, paraît un modèle du genre, alors que le siège du secrétariat permanent de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zleca) vient d’ouvrir ses portes, à Accra, à la mi-août.

L’accord maroco-turc a entraîné l’élimination en dix ans des droits de douane entre les deux pays sur près de 60 % des lignes de produits échangés. Cela va des produits chimiques (du sel aux fertilisants), au textile, aux machines et aux véhicules.

Résultat : entre 2010 et 2019, le commerce de marchandises a triplé entre le royaume chérifien et l’héritier de l’Empire ottoman, à 3,3 milliards de dollars, selon le Centre du commerce international (CCI).

Harmonie et réciprocité : objectifs très lointains

Dans les faits, peu de traités récents ont abouti à une réalité aussi éloignée de l’objectif premier du texte ratifié. En l’occurrence, « promouvoir, par l’expansion du commerce réciproque, le développement harmonieux des relations économiques ».

Harmonie et réciprocité… Au vrai, en une décennie à peine, le déficit commercial du Maroc vis-à-vis de la Turquie a quintuplé à – 2 milliards de dollars à la fin de 2019, selon le CCI.

Le secteur textile chérifien a perdu 122 000 emplois entre 2014 et 2017 du fait de l’ALE avec la Turquie

Et ce malgré la nette appréciation de la lire turque, dont la valeur a crû de 70 % face au dirham sur la période. L’impact de la libéralisation commerciale est indéniable.

Déséquilibres structurels

En 2017, plus de 70 % des exportations de la Turquie vers le royaume chérifien bénéficiaient d’exemptions accordées par l’ALE, contre un tiers pour les États-Unis et moins de la moitié pour l’Union européenne (UE), selon l’Office des changes du Maroc. L’année suivante, l’excédent commercial turc vis-à-vis du Maroc atteignait 432 millions de dollars dans les équipements de transports, 372 millions dans les machines et 380 millions dans le textile.

JA3092_p114-1 © CNUCED

C’est la concurrence des produits turcs sur ce dernier segment qui a provoqué le plus d’indignation au Maroc, qui, selon Moulay Hafid Elalamy, ministre de l’Industrie et du Commerce, a perdu 122 000 emplois au total dans l’industrie textile entre 2014 et 2017 du fait de l’accord de libre-échange avec la Turquie.

Pour ne rien arranger : « Les investissements de la Turquie dans notre pays sont inférieurs à 1 %, tandis que chez le voisin algérien ils atteignent 5,4 milliards de dollars », tonne l’ancien financier, fondateur de l’assureur Saham. Les deux pays sont pourtant liés par un accord de promotion et de protection des investissements, en vigueur depuis 2004.

Mais la renégociation de ces accords, réclamée par le secteur privé comme par les décideurs publics marocains et annoncée à la mi-­janvier par Rabat et Ankara, n’a pourtant jamais été concrétisée.

Le vrai problème de l’Afrique reste qu’elle demeure à 3 % du commerce international

Résultat : à la fin de juillet, le Maroc a unilatéralement revu à la hausse, de 30 % à 40 %, le taux de douane « commun » appliqué sur les importations textiles et instauré des « mesures de sauvegarde » – prévues par le traité de 2004 – sur celles en provenance de Turquie. Ces dernières perdent leurs exemptions et seront pour le moment taxées au taux commun.

L’adieu au dogme du commerce « libre et sans entraves »

« Le vrai problème de l’Afrique reste qu’elle demeure à 3 % du commerce international. Il faut se poser la question de l’intégration avant de poser celle d’un libre-échange égalitaire », analyse un diplomate français, familier des projets de coopération et de développement sur le continent.

Pourtant, bien plus qu’un cas isolé, l’aggiornamento (encore partiel) des officiels marocains sur les vertus supposées d’un commerce « libre et sans entraves », selon la formule consacrée, est également visible dans de nombreuses capitales africaines.

De Yaoundé à Pretoria, la contestation des déséquilibres de la libéralisation n’est plus circonscrite aux milieux « altermondialistes » ou aux économistes hétérodoxes.

Malaise grandissant

Ainsi le Cameroun, l’un des premiers pays d’Afrique subsaharienne francophone à signer, en 2014, un accord de partenariat économique (APE) avec l’UE, a récemment activé, lui aussi, des « mesures de sauvegarde » et suspendu le deuxième pan de démantèlement tarifaire prévu par le traité. Motif officiel : l’impact du Covid-19. Les médias locaux avaient eux pointé une baisse des recettes douanières du fait des exonérations de l’APE…

Dans le cas du Cameroun, le creusement de la balance commerciale (entre – 2,5 % et – 3 % du PIB ces dernières années) paraît plutôt lié à une hausse des importations de pétrole raffiné et de produits chinois (+ 60,6 % entre 2017 et 2018).

A Yaoundé (Cameroun), dans un magasin Carrefour. © JEAN PIERRE KEPSEU

Mais la décision de Yaoundé est symptomatique d’un malaise grandissant quant aux vertus du subtil mélange de coopération, d’aide au développement et de stratégie commerciale poursuivi, dans sa relation avec l’Afrique, par le Vieux Continent, qui reste, malgré la percée de la Chine, son premier partenaire commercial.

L’exigence de Bruxelles : une « alliance politique solide »

À cela près que ce « réalisme » de plus en plus affirmé dans la lecture des relations économiques est partagé des deux côtés de la Méditerranée. À titre de comparaison, la balance commerciale de l’Europe des 27 est passée d’un déficit régulier d’environ 8,36 milliards d’euros par an sur la période 2010-2014 à un excédent annuel de 19,38 milliards d’euros entre 2015 et 2019.

JA3092_p115-1 © EUROSTAT

« L’UE et ses États membres sont le principal partenaire de l’Afrique dans tous les domaines, que ce soit dans les investissements ou dans les échanges commerciaux, l’aide publique au développement ou la sécurité », a rappelé au début de mars la nouvelle Commission européenne (CE), présidée par l’Allemande Ursula von der Leyen, dans la feuille de route « Vers une stratégie globale avec l’Afrique ».

À la fin de 2017, l’Europe des 27 représentait 222 milliards d’euros de stocks d’investissements en Afrique, soit cinq fois le niveau des États-Unis et six fois celui de la Chine. Au total, 32 % du commerce de marchandises de l’Afrique (importations et exportations) concerne l’UE, soit 235 milliards d’euros en 2017 (17 % pour la Chine et 6 % pour les États-Unis). Après avoir rappelé ces évidences, la feuille de route de la CE affirme sans fard : « Ce partenariat fiable et pluriforme, qui s’inscrit dans la durée, devrait désormais se traduire aussi par une alliance politique solide. »

Sceller un « nouveau pacte de production »

Lors de son voyage au Maroc en janvier 2020, le ministre français de l’économie, Bruno Le Maire, a appelé, sans fioritures, à un « nouveau pacte de production » qui serait « mutuellement bénéfique ».

On a longtemps fait croire que l’intérêt économique n’existait pas

Il a salué les efforts du Maroc – dont les facilités fiscales accordées aux entreprises bénéficiant du statut Casablanca Finance City (CFC) n’ont pas manqué d’exaspérer les milieux d’affaires européens –, notamment dans la mise en concordance des groupes CFC avec « les normes fiscales internationales et les exigences de l’UE », rapporte la gazette du ministère de l’économie.

« On a longtemps fait croire que l’intérêt économique n’existait pas. La tendance actuelle est d’expliquer que ces accords visent à promouvoir aussi l’intérêt des entreprises européennes ou à limiter les migrations. Mais les acteurs sincères du développement ont compris qu’ils allaient perdre en crédibilité », note Jean-Philippe Stijns, économiste senior à la Banque européenne d’investissement.

Des ambiguïtés à lever

Malgré cette prise de conscience, de nombreuses ambiguïtés doivent encore être levées. Au premier rang d’entre elles, l’ambition de l’Europe de devenir le « premier continent neutre sur le plan climatique d’ici à 2050 ». Parmi les outils envisagés à cet effet, la promotion d’une « économie circulaire propre dotée de chaînes de valeur durables et justes ».

Aussi anodine qu’elle puisse paraître, cette référence, selon un officiel marocain, soulève le risque d’une « taxation carbone » voilée des exportations de produits africains.

Qu’adviendra-t-il le jour où une préférence assumée pour la production locale et pour le « circuit court » agricole sera instaurée en Europe ? Ou quand la quantité d’énergies fossiles utilisées pour la production et le transport de marchandises déterminera les droits de douane et les quotas d’importations en Europe ?

Les périls oubliés de la « transition verte »

Si les regards sont aujourd’hui tournés vers la Chine, la production – agricole notamment – du continent pourrait en subir les frais, s’inquiète ce familier des négociations commerciales du royaume.

La Côte d’Ivoire pourrait très bien subvenir seule à ses besoins en lait

De fait, en dépit des promesses de Bruxelles d’un accompagnement dans la transition verte, les fortes réticences européennes à une vraie libéralisation du secteur agricole suscitent des inquiétudes. Si l’UE rejette fermement toute aide à l’exportation agricole dans le cadre de la négociation des APE avec les pays du Sud, aucune mention n’est faite des aides à la production.

Or, selon une étude de février 2020 du Policy Center for the New South, think tank lié au leader panafricain des engrais OCP, les subventions et paiements directs aux agriculteurs européens représentent jusqu’à 37 % de leurs revenus…

« Le secteur agricole est particulièrement stratégique pour le développement, mais les excédents de production européens sont déversés en Afrique », constate Jean‑Philippe Stijns, qui note que « la Côte d’Ivoire, par exemple, pourrait très bien subvenir seule à ses besoins en lait ».

Une espérance nommée Zleca ?

Les plus optimistes des acteurs africains tablent sur l’Accord de libre-échange continental pour contrer les effets les plus délétères du climat actuel de libéralisation commerciale.

« En décembre, nous présenterons aux chefs d’État et de gouvernement un rapport de préparation final lors du sommet extraordinaire sur la Zleca. Et, dès janvier 2021, le nouveau régime commercial sera en place, avec l’application des nouvelles concessions tarifaires et des accords sur les règles d’origine. La plupart des documents sont finalisés », assure à Jeune Afrique l’ambassadeur Albert Muchanga, commissaire au commerce et à l’industrie de l’Union africaine (UA).

Consciente des effets « disruptifs » de la libéralisation commerciale, l’UA a mandaté Afreximbank, qui mobilise « un mécanisme d’ajustement doté de 1 milliard de dollars en financements pour les pays africains ayant besoin d’aide pour se préparer à l’impact de la Zleca sur leurs économies », souligne le dirigeant zambien.

L’UE n’est pas en reste. Elle a quintuplé son aide de « soutien politique, technique et financier à l’Accord sur la zone de libre-échange continentale africaine ». Elle est passée de « 12,5 millions d’euros en 2014-2017 à 60 millions d’euros au cours de la période 2018-2020 ». Cela, assure la Communauté européenne, est la preuve que la Zleca constitue « une priorité absolue »…

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