Politique

Kamala Harris peut-elle faire chuter Trump ?

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Kamala Harris lors de son investiture comme colistière de Joe Biden, à Wilmington, le 19 août 2020.

Kamala Harris lors de son investiture comme colistière de Joe Biden, à Wilmington, le 19 août 2020. © ERIN SCHAFF/The New York Times-REDUX-REA

Colistière de Joe Biden à la présidentielle américaine, la sénatrice de Californie, fille d’immigrés jamaïcain et indien, doit permettre aux démocrates de l’emporter face à Donald Trump. Mais la partie n’est pas encore gagnée…

Le visage qu’offrent les États-Unis depuis le début de la crise du Covid-19 a stupéfié le monde. L’administration Trump s’est illustrée par son incompétence, son irrationalité et, parfois, son indifférence. Durant les premiers mois de la pandémie, le pays le plus riche du monde s’est révélé incapable de fournir masques ou matériel de protection à son personnel hospitalier, tests en nombre suffisant à ses citoyens, minimum de protection sociale à ses travailleurs « essentiels » (souvent Noirs ou Latinos).

Les morts se sont empilés, le chômage a explosé, la misère s’est répandue. « Durant plus de deux siècles, les États-Unis ont suscité une multitude de sentiments dans le reste du monde : l’amour et la haine, la peur et l’espoir, l’envie et le mépris, l’émerveillement et la colère, a résumé l’éditorialiste Fintan O’Toole dans The Irish Times. Mais il est une émotion qu’ils n’avaient encore jamais suscitée : la pitié. »

Rassurer les électeurs noirs

Un mois après cette saillie, George Floyd était assassiné. L’exécution de cet homme noir par un policier blanc déclencha une insurrection populaire inédite dans l’histoire récente des États-Unis. Déterminés à purger leur pays du « racisme systémique » qui le caractériserait, des militants antiracistes envahirent les rues, des commerces furent vandalisés, des édifices publics incendiés, des universités rebaptisées et, surtout, d’innombrables statues déboulonnées.

Une fois de plus, en pleine crise sanitaire et économique, au milieu d’une campagne présidentielle majeure, l’Amérique était confrontée aux démons du racisme.

Le choix de Kamala Harris confirme que le pays n’est pas irrémédiablement raciste

Dans ce contexte, la nomination d’une femme issue de la communauté noire comme colistière du candidat démocrate Joe Biden était attendue. Symboliquement, le choix de Kamala Harris, fille d’immigrés jamaïcain et indien, confirme, après les deux élections de Barack Obama à la présidence, que le pays n’est pas irrémédiablement raciste.

Politiquement, il rassurera une communauté noire certes traditionnellement acquise aux démocrates, mais dont une partie n’était pas enthousiaste à l’idée de voter pour un mammouth de la politique, que Kamala Harris elle-même a presque accusé de racisme durant les débats qui ont opposé les prétendants à l’investiture du parti à la présidentielle.

Il réconfortera également l’aile progressiste de la formation, très mobilisée notamment sur la question du racisme et des discriminations, et dont une partie était restée amère après la défaite de Bernie Sanders.

Enfin, le profil d’ancienne procureure de Kamala Harris, dont le bilan est certes controversé, enverra un signal positif à la frange de l’électorat féminin qui aurait pu être tentée de voter pour un sortant qui prétend incarner, comme Richard Nixon en 1968, « la loi et l’ordre » face aux casseurs.

Sondages incertains

La convention du Parti démocrate s’est achevée le 20 août. En grande partie virtuelle en raison du Covid-19, elle a néanmoins permis l’investiture des colistiers Biden-Harris. Elle a surtout rassemblé et mis en ordre de marche la formation, en réunissant ses figures emblématiques (les Obama, les Clinton…) et les étoiles montantes issues de son aile progressiste (notamment Alexandria Ocasio-Cortez).

Pour l’instant, les sondages sont favorables au ticket démocrate. Bien entendu, l’expérience invite à la prudence. En outre, l’Institut Cato révélait le mois dernier qu’en raison du climat politique 62 % des Américains préféreraient l’autocensure à l’expression d’opinions que la doxa juge impopulaires.

Mais l’économie est en chute libre, le chômage ne cesse de monter, autant que la demande d’aide alimentaire, le virus n’est toujours pas sous contrôle, et si le chaos observé lors des premiers mois qui ont suivi le décès de George Floyd a diminué, certaines villes restent en proie à des mouvements anarchisants. Autant dire que Trump est en mauvaise posture.

Pour autant, il n’est pas encore vaincu. D’abord, les sondages sont plus imprécis que jamais. Ensuite, les débats entre candidats n’ont pas encore eu lieu. Et ils pourraient bien tourner à l’avantage du sortant, plusieurs propos de Biden ayant révélé sa vulnérabilité.

Enfin, tout au long des émeutes, les dirigeants démocrates et les médias libéraux ont rechigné à dénoncer les violences, qui ont pourtant causé des dégâts considérables. Des électeurs « indépendants » peuvent alors avoir vu le Parti démocrate comme synonyme de désordre.

Deux Amérique irréconciliables

Et, au-delà, il y a la question de la nature de cette formation. Le lendemain de la désignation de Kamala Harris comme colistière de Joe Biden, Wall Street jubilait. Dans l’esprit des pontes de la place, grands financiers des démocrates, le choix de la sénatrice de Californie confirmait l’ancrage de Biden au « centre » de l’échiquier, loin du « radicalisme » prôné par la faction acquise à Sanders.

Le duo Biden-Harris est une tentative de sauvetage du consensus néolibéral

Le parti incarne désormais les intérêts d’un électorat urbain, éduqué, aisé, globalisé, dont les liens avec les fameux supporters « déplorables », moqués par Hillary Clinton et qui ont porté Donald Trump à la présidence, sont rompus. Deux Amérique irréconciliables.

Joe Biden a voté pour la guerre en Irak ; il était le vice-président de Barack Obama lors de l’intervention franco-américaine en Libye ; il a approuvé tous les traités de libre-échange qui ont conduit à la destruction de la classe moyenne américaine. Son duo avec Harris signe d’une certaine façon une tentative de sauvetage du consensus néolibéral dont la faillite a rendu possible l’élection de Trump, la montée en puissance de la Chine et la perte de légitimité du modèle démocratique au niveau mondial.

Cette campagne met donc en scène deux visions du monde et deux conceptions de l’Amérique. Une Amérique qui, quoi qu’il arrive, aura une nouvelle fois prouvé, avec l’émergence de Kamala Harris, qu’elle conserve une capacité unique de se réinventer.

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