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Cet article est issu du dossier «[Série] 1960, l'année où l'Afrique s'est réveillée»

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Histoire

[Série] Indépendance du Sénégal : le rêve et la réalité (2/5)

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Mis à jour le 04 septembre 2020 à 18h57
Le général de Gaulle et Mamadou Dia, à Saint-Louis, en 1959

Le général de Gaulle et Mamadou Dia, à Saint-Louis, en 1959 © Gamma-Keystone via Getty Images

Portée par les partis dits radicaux et par la jeunesse, l’idée d’une émancipation totale s’est heurtée au Sénégal aux résistances des chefs traditionnels et des politiques, soumis à la pression française.

Il pensait être accueilli avec chaleur. Pourtant, c’est escorté par des slogans hostiles et des pancartes réclamant l’indépendance que Charles de Gaulle rejoint le palais du gouverneur, dans le centre de Dakar, ce 26 août 1958. Le Sénégal est la dernière étape de sa tournée africaine de consultation des territoires. Le choix proposé est simple : l’intégration dans la Communauté française – association politique entre Paris et son empire colonial – ou l’indépendance immédiate.

Au passage du cortège, puis, plus tard, sur la place Protêt, les militants brandissent leurs banderoles. Parmi eux, Assane Masson Diop, 17 ans, qui milite au sein du Conseil de la jeunesse, affilié, entre autres, à la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (Feanf). « Il y avait beaucoup de monde, des personnes de tous les âges. Nous étions ravis de pouvoir exprimer publiquement notre désir d’indépendance », se souvient-il.

« Les porteurs de pancartes »

Face à cette foule, de Gaulle glisse dans sa poche le discours qu’il avait préparé. Il vient déjà d’être échaudé à Conakry, où Sékou Touré lui avait réservé un accueil glacial et avait manifesté son désir de s’affranchir de la tutelle de la France. Il choisit donc de s’adresser directement à ceux qu’il appelle avec dédain « les porteurs de pancartes », une expression qui restera, de même que cette phrase lâchée dans un mouvement d’agacement : « Ils veulent l’indépendance ? Qu’ils la prennent ! »

Et le général d’ajouter cependant : « Je suis sûr que, malgré les agitations systématiques et les malentendus organisés, la réponse du Sénégal et de l’Afrique à la question que je lui pose, au nom de la France, sera “oui, oui, oui” ! »

L’Histoire lui donnera à la fois tort et raison. Le 28 septembre, le Sénégal choisira de demeurer dans le giron français. Mais il accédera à l’indépendance moins de deux ans plus tard. Pas tout à fait au moment où les « porteurs de pancartes » l’attendaient, ni dans les modalités auxquelles ils aspiraient.

Une indépendance totale et immédiate

Ce jour d’août 1958, c’est l’homme qui tient tête à de Gaulle qui porte cette espérance : Valdiodio N’diaye, 35 ans, jeune ministre de l’Intérieur. Il fait partie du premier gouvernement sénégalais, dirigé par Mamadou Dia, alors soigné en Suisse, tandis que le président du Bloc démocratique sénégalais, le député Léopold Sédar Senghor, a quitté le pays – ou « fui », diront certains – pour passer des vacances en Normandie.

Face au président français, Valdiodio N’diaye ne flanche pas : « Le peuple d’Afrique, comme celui de France, vit des heures qu’il sait décisives et s’interroge sur le choix qu’il est appelé à faire. Il ne peut donc y avoir aucune hésitation. La politique du Sénégal, clairement définie, s’est fixé trois objectifs, qui sont, dans l’ordre où elle veut les atteindre : l’indépendance, l’unité africaine et la Confédération. »

Léopold Sédar Senghor, lors de son discours du 20 juin 1960.

Léopold Sédar Senghor, lors de son discours du 20 juin 1960. © Gamma-Keystone via Getty Images

Le mouvement vers l’indépendance, enclenché dès 1956 avec la loi-cadre Defferre, qui associe les populations à la gestion de leurs affaires intérieures, semble alors inéluctable. Réunis au Bénin en juillet 1958 lors du congrès du Parti du regroupement africain (PRA), les Africains se sont mis d’accord sur la volonté de choisir une indépendance totale et immédiate.

Une voix discordante, défendant une indépendance différée, s’était pourtant fait entendre lors du congrès de Cotonou : celle de Senghor. Incompréhensible, pour Assane Masson Diop et ses camarades : « Nous avions préparé la venue du général. Valdiodio N’diaye a tenu un discours dans la lignée de nos revendications, mais nos responsables politiques ont fait le choix du oui. »

Traître à sa cause

Un membre de l’Union progressive sénégalaise manifestant pour l’indépendance lors de la visite de De Gaulle, en août 1958.

Un membre de l’Union progressive sénégalaise manifestant pour l’indépendance lors de la visite de De Gaulle, en août 1958. © Gamma-Keystone via Getty Images

Le référendum aura été le premier signe d’une indépendance tronquée

Portée par un espoir planétaire anticolonialiste, la jeunesse sénégalaise rêve d’indépendance et de pouvoir, enfin, « s’approprier son propre pays », le mot d’ordre du Parti africain de l’indépendance (PAI).

La nouvelle génération, qui se déhanche alors au rythme de la musique cubaine et congolaise, admire les grandes figures de la révolution et de l’insubordination au colon de l’époque : le Cubain Fidel Castro, l’Égyptien Nasser, le Marocain Ahmed Bendella, le Chinois Mao Tsé-Toung… Léopold Sédar Senghor ? Jugé trop proche de la France, il est vu comme un traître à sa cause par les plus radicaux. Mamadou Dia ? Trop conciliant, ses concessions à Senghor agacent.

Mais les partis se réclamant de l’indépendance, morcelés, peinent à s’organiser. Le 28 septembre 1958, le Sénégal dit oui, dans sa grande majorité, au projet de Constitution française. Un référendum truqué, dénonce aujourd’hui l’historien et ex-ministre Abdoulaye Bathily.

À l’époque, depuis M’bour, il observe un déploiement de force de l’armée qui rappelle « les pires moments de la soldatesque coloniale ». Dans un dernier acte de défi, les militants du PAI lancent leur cri de ralliement, « Mom sa rew [indépendance] », à la figure des militaires.

« Le référendum aura été le premier signe d’une indépendance tronquée », estime l’historien. Malgré le vote, le pays, inspiré par le non héroïque de Sékou Touré, va cependant se dresser contre l’idée de Communauté de De Gaulle.

« Notre voie est différente de celle de la Guinée. Nous aurions pu sortir de la Communauté. Le geste n’eût pas été très amical vis-à-vis de la France », dira pourtant Léopold Sédar Senghor. Pour sortir du giron français, ce dernier mise sur une unité politique entre les territoires africains. L’initiative suscite l’irritation du général, qui craint de voir se former, à travers cette fédération, un ensemble puissant capable de tenir tête à la France. Face aux pressions, appuyées par l’Ivoirien Houphouët-Boigny, la Haute-Volta et le Dahomey se retirent du projet.

Le 4 avril 1960, par un accord avec la France, Senghor obtient l’indépendance de la Fédération du Mali – qu’il préside et qui réunit le Sénégal et le Soudan français. Celle-ci devient effective le 20 juin. Il est alors à la tête de l’Assemblée fédérale de la Fédération, et le Malien Modibo Keïta dirige le gouvernement. C’est à Dakar que les instruments de ratification des accords de transfert de compétences sont échangés. La loi d’indépendance est votée à l’unanimité. « Malien, mon frère ; Malienne, ma sœur », s’exclament les jeunes exaltés dans les rues de Dakar.

Constat amer

Mais ce rêve de fédération fait long feu. Divisés sur la position à adopter au sujet de l’Algérie ou sur la guerre froide, le Sénégal et le Soudan français y mettent fin. Le 20 août, le Sénégal proclame son indépendance en tant que République. Au détriment de la vision prônée par Mamadou Dia.

« Il y a eu un double mouvement favorable à Senghor, qui provenait d’un côté de l’action française, et, de l’autre, des forces conservatrices, dont certaines avaient collaboré avec le colonisateur », explique Abdoulaye Bathily.

Dans le jeune Sénégal indépendant, la relation entre le président de la République et Mamadou Dia se tend. Deux ans plus tard, ce dernier est arrêté et jeté en prison pour tentative de coup d’État. Il en sortira en 1974.

Interrogé en 1977 par JA, Senghor livrera sur l’indépendance ce constat amer et lucide : « La dépendance vis-à-vis de l’étranger est beaucoup plus grave que du temps du régime colonial. Sous le régime colonial, on pouvait protester, on avait le peuple avec nous. Aujourd’hui, on est colonisé et on ment au peuple en disant qu’on est libre. Nous en revenons toujours à la même question : il faut penser et agir par soi-même et pour soi-même. »

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