Analyses

Présidentielle en Côte d’Ivoire : le combat de trop pour Alassane Ouattara ?

Réservé aux abonnés | | Par - à Abidjan
Mis à jour le 08 septembre 2020 à 11h32
Le président ivoirien Alassane Ouattara et sa femme Dominique lors d'un discours lors d'un congrès du RHPD le 26 janvier 2019, au stade Felix-Houphouët-Boigny d'Abidjan.

Le président ivoirien Alassane Ouattara et sa femme Dominique lors d'un discours lors d'un congrès du RHPD le 26 janvier 2019, au stade Felix-Houphouët-Boigny d'Abidjan. © ISSOUF SANOGO / AFP

Alassane Ouattara a-t-il raté sa sortie ? À deux mois de la présidentielle, sa candidature à un troisième mandat crispe les débats.

Le destin d’un homme politique peut basculer au moment d’une décision, d’une action ou d’un discours. Alassane Ouattara (ADO) aurait pu être le premier chef de l’État ivoirien à mettre son pays sur les rails d’une alternance pacifique. Et on aurait pu analyser sereinement le bilan de ses deux mandats successifs, en prélude à l’élection de son successeur, quel qu’il soit. On aurait alors salué sa décision de se retirer, mis en avant les forces et les faiblesses de son action, les acquis légués à une nation en reconstruction après une décennie de crise politico-militaire, les grands chantiers encore à parachever. À la tête de sa fondation pour le climat et la bonne gouvernance, ADO, lui, aurait parcouru les conférences internationales, joué le rôle de sage à l’occasion de médiations continentales. Mais sa décision de briguer un troisième mandat, intervenue après le décès brutal, le 8 juillet, d’Amadou Gon Coulibaly, son Premier ministre et candidat désigné du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), a tout changé.

« Quel que soit le scénario, son image sera écornée pour quelques années. N’est-ce pas le combat de trop ? », estime Arthur Banga, enseignant-chercheur à l’université Félix-Houphouët-Boigny d’Abidjan, qui, comme de nombreux observateurs, craint que le choix du chef de l’État de se représenter n’entraîne un retour de la violence. Au-delà de l’intense débat autour de sa légalité constitutionnelle, sa candidature à un troisième mandat divise la Côte d’Ivoire. « L’élection se déroulera sans encombre. Et s’il perd, Alassane Ouattara quittera le pouvoir comme l’a fait Abdoulaye Wade au Sénégal en 2012 », tempère l’entourage du chef de l’État.

Reste que sa candidature – la façon dont elle a été orchestrée, puis annoncée lors d’un discours à la nation, le 6 août, à la veille de la fête nationale – est aussi le symbole d’une façon de gouverner : une volonté de tout contrôler, un sentiment d’être indispensable, une réticence à ouvrir le débat et une certaine confusion entre le parti et l’État. Après les premiers mouvements de contestation, le 13 août, qui auront fait une dizaine de morts, ADO a par ailleurs interdit toute manifestation sur la voie publique jusqu’au 15 septembre.

Des résultats concrets

À son arrivée au pouvoir, en avril 2011, après vingt années de lutte politique, ADO a suscité d’importantes attentes. Son parcours respecté au FMI et à la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest rassurait. Son premier mandat fut maîtrisé. Bénéficiant d’un bloc politique fort, d’une opposition quasi inexistante et du soutien des partenaires extérieurs, Alassane Ouattara est parvenu à faire redémarrer l’économie et à rétablir la sécurité sur l’ensemble du territoire.

« La forte croissance et la bonne gestion des finances publiques ont permis à la Côte d’Ivoire d’avoir un accès important aux marchés internationaux, ce qui a facilité le financement des grands projets », estime un homme d’affaires. Des résultats concrets, et globalement salués, sur lesquels le chef de l’État s’est appuyé pour se faire réélire très facilement en 2015. En faisant alors de « l’Ivoirien nouveau » son grand thème de campagne, promettant d’axer ses efforts sur la transformation de l’économie, sur les jeunes et les femmes, sur la lutte contre la corruption et sur la réconciliation.

Mais après une première année consacrée à la mise en place de la nouvelle Constitution, les tensions politiques et sociales ont resurgi. Mutineries dans l’armée, grèves dans la fonction publique, crise du secteur du cacao et tensions au sein de la coalition RHDP au pouvoir ont rythmé l’année 2017. Des soubresauts qui ont mis en lumière certaines insuffisances.

« Se maintenir au pouvoir par tous les moyens »

« Alassane Ouattara a construit sa stratégie de sortie de crise sur le socle d’une croyance quasi mystique dans le pouvoir transformateur de l’économie libérale. Une croyance profondément ancrée, mais qui aura montré ses limites », écrivait le sociologue Francis Akindès en décembre 2017 dans un numéro de la revue Politique africaine. « Le discours triomphaliste sur les performances économiques contraste avec la résurgence des problèmes non résolus et la dénonciation de la corruption de la classe politique, poursuivait le sociologue. Dans un pays où l’on sent monter la fièvre d’une aspiration collective à un changement qualitatif des conditions de vie, combien de temps encore pourra durer la tolérance à l’augmentation des inégalités sociales, politiques et économiques ? »

Toute l’action gouvernementale a été noyée dans les intrigues politiques. »

En parallèle, l’alliance politique qu’il avait mise en place s’est effritée. Le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), d’Henri Konan Bédié, fut le premier à s’éloigner, suivi par plusieurs figures importantes de son dispositif : Guillaume Soro, Marcel Amon Tanoh et Daniel Kablan Duncan, qui a démissionné de la vice-présidence en juillet. Se repliant peu à peu sur son premier cercle, ADO l’économiste s’est peu à peu mué en chef de parti, maniant la carotte et le bâton pour tenter d’imposer ses vues. Ces dernières années, de nombreux cadres du PDCI et des proches de l’ex-président de l’Assemblée ont ainsi été limogés de leurs postes dans l’administration. Les condamnations qui ont frappé Soro, Blé Goudé et l’ancien président Gbagbo ont de leur côté renforcé le sentiment d’une justice à sens unique, qui n’aura pas fait la preuve de son indépendance.

Pour le politologue Gilles Yabi, fondateur du think tank Wathi, « le deuxième mandat d’ADO a aussi été marqué par une volonté de se maintenir au pouvoir par tous les moyens. C’est symptomatique d’une façon de gouverner. On prend des risques importants lorsque le pouvoir politique est déterminant pour l’accès aux opportunités économiques. Les acteurs politiques sont alors prêts à tout pour rester au pouvoir. » Un comportement qui n’est certes pas nouveau, mais qu’Alassane Ouattara ne sera pas parvenu à rectifier. « Toute l’action gouvernementale – la poursuite des travaux d’infrastructures, les mesures pour lutter contre la pauvreté, etc. – a été noyée dans les intrigues politiques », déplore de son côté un proche d’Alassane Ouattara, qui fait grief à l’opposition de n’avoir jamais adopté une démarche réellement constructive.

C’est dans ce contexte marqué par un fort antagonisme que se prépare donc l’élection présidentielle. Un scrutin de tous les dangers, qui, dix ans après la fin de la crise postélectorale, inquiète désormais de Ouagadougou à Paris, en passant par Dakar, Accra, Bamako et Abuja.

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