Télécoms

Fin de partie à MTN pour Rob Shuter

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Rob Shuter, directeur général de MTN, en 2019.

Rob Shuter, directeur général de MTN, en 2019. © Chris Ratcliffe/Bloomberg via Getty Images

Après quatre années mouvementées à la tête de l’opérateur sud-africain, le manager va laisser derrière lui un géant plus agile et plus rentable, mais aussi une série de récriminations.

Un amphithéâtre vide, des masques chirurgicaux jaunes canari et, en guise d’introduction, des condoléances pour les victimes de l’explosion de Beyrouth. C’est avec les traits tirés que Robert (« Rob ») Shuter a présenté au début d’août – par visioconférence – les résultats semestriels de l’opérateur de télécoms panafricain MTN.

 J’ai passé les trois derniers mois à gérer le groupe depuis ma salle à manger

À 53 ans, ce manager expérimenté et athlète de haut niveau – adepte de ces triathlons de 226 km baptisés Ironman – paraît las.

« J’ai passé les trois derniers mois à gérer un groupe de 260 millions de clients dans 21 pays depuis ma salle à manger, à Johannesburg », a reconnu celui qui s’apprête à quitter MTN. Il doit rejoindre, en mars 2021, BT Group (l’ex-British Telecom) comme directeur général de la branche entreprise.

Succession d’obstacles

Débauché par MTN de chez le grand rival britannique Vodafone, maison mère du groupe panafricain Vodacom, cet Anglo-Sud-Africain s’est efforcé depuis sa prise de fonctions, en mars 2017, de remettre sur la voie d’une rentabilité soutenue un groupe qu’il a trouvé dispersé et endetté. Une tâche déjà difficile, rendue encore plus ardue par une succession d’obstacles, dont, last but not least, la pandémie de ­Covid-19.

« Rob Shuter va laisser un groupe renforcé notamment grâce à sa stratégie Bright », assure à Jeune Afrique un haut cadre de MTN, pourtant pas toujours accommodant avec son directeur général.

Est-ce l’instinct de triathlète qui a soufflé au DG de se délester du superflu ?

Bright (« brillant », en anglais) est l’acronyme du programme de réformes élaboré par Rob Shuter dès son arrivée, et qui comprend la simplification du portefeuille d’actifs, l’amélioration du service client et l’accélération dans le domaine des services digitaux ainsi que dans la fintech.

Sévère cure d’amincissement

Expert-comptable de formation, passé par Nedbank (5e banque du continent) avant de rejoindre l’industrie des télécoms, le quinquagénaire au regard acéré a imposé une sévère cure d’amincissement à MTN, via un « Programme de réalisation des actifs », lancé en mars 2018.

Est-ce l’instinct de triathlète qui a soufflé à l’ancien patron Europe de Vodafone de se délester du superflu ? Toujours est-il qu’il y est en partie parvenu.

Durant la seule année 2019, le groupe a empoché 14 milliards de rands (681 millions d’euros) à travers la cession d’actifs, dont ses parts des gestionnaires de tours de télécoms au Ghana et en Ouganda, du fonds d’investissement Amadeus et de la plateforme de voyages en ligne Travelstart.

 L’objectif est d’obtenir un cœur de marché plus uniforme

Sont également à vendre ses participations dans IHS Towers (29 %), le site d’e-commerce Jumia (18,9 %) et l’entreprise de communication belge Bics (20 %). Il en est de même pour les trois filiales de MTN au Moyen-Orient (Syrie, Iran, Afghanistan).

« L’objectif est d’obtenir un cœur de marché plus uniforme en vendant rapidement 75 % de notre filiale en Syrie à l’actuel actionnaire minoritaire TeleInvest. Viendra ensuite la cession de l’entité afghane. Cela prendra plus de temps pour sortir de l’Iran, où MTN est minoritaire », explique à Jeune Afrique un ex-dirigeant retraité du groupe.

Sang-froid et diplomatie

Réputé pour son sang-froid, Rob Shuter a aussi déployé ses dons de diplomate pour pacifier les relations entre MTN et les autorités dans plusieurs pays où le groupe est implanté.

Au Nigeria d’abord, où, après l’épisode de l’amende géante de 5,2 milliards de dollars en 2016 (drastiquement réduite ensuite), MTN avait pu convaincre à la fin de 2018 la Banque centrale de renoncer à sa demande de « repatriation » de 8,1 milliards de dollars de dividendes sortis « illégalement » de la République fédérale.

À la fin de juin 2020, MTN comptait 261,5 millions de clients, soit 30 millions de plus qu’il y a trois ans

La même année, il avait désamorcé une crise quasi diplomatique en Ouganda, qui avait conduit à l’expulsion, sur ordre présidentiel, de l’équipe dirigeante de la filiale pendant trois mois.

Les résultats de ces efforts sont probants. À la fin de juin 2020, MTN comptait 261,5 millions de clients, soit 30 millions de plus qu’il y a trois ans. Son excédent brut d’exploitation (Ebitda) sur six mois est de 42 milliards de rands, soit une hausse de 11 % sur un an et le double du niveau atteint au premier semestre de 2017, porté par une forte croissance (9,4 %) des revenus issus des services mobiles (hors téléphonie).

 C’est un homme qui a une vraie pensée stratégique et qui sait la transposer vers l’opérationnel

En 2019, le bénéfice net frôlait les 9 milliards de rands (contre 4,4 milliards en 2017). Il est attendu à 13 milliards en 2020, selon le consensus actuel des analystes consultés par S & P Global Market Intelligence.

Méfiance des marchés à son égard

« C’est un homme qui a une vraie pensée stratégique et qui sait la transposer vers l’opérationnel. Cette capacité s’est bien exprimée au cours du changement de braquet entamé en 2017 », ajoute notre ex-dirigeant du groupe. Des performances solides qui font envisager aux observateurs, comme Fitch Ratings, une meilleure capacité de l’entreprise à rembourser sa dette à partir de 2021, « grâce à l’amélioration de l’Ebitda et à la diminution des investissements ».

Malgré ces performances, l’ancien patron de Vodafone aux Pays-Bas n’est pas parvenu à gagner entièrement la confiance des marchés. Le titre est resté pendant deux ans au-dessous de son niveau à l’arrivée de Rob Shuter aux commandes.

La dégringolade la plus sévère est intervenue en juillet 2019, accentuée ensuite par la crise du Covid-19. L’action de MTN a chuté à 4 000 centimes de rands au plus fort de la crise sanitaire, contre 13 000 au début de 2017 et plus de 8 500 en janvier 2020.

Malgré un timide retour à la hausse depuis la fin de mars, le groupe a décidé de ne pas distribuer d’acompte sur dividendes.

Des raisons exogènes aux mauvaises performances

« Il y a eu des raisons exogènes [à Rob Shuter] qui expliquent cette mauvaise performance, notamment les deux amendes au Nigeria, des problèmes de régulations en Ouganda, les poursuites judiciaires aux États-Unis concernant notre filiale en Afghanistan ou encore le retour des sanctions américaines en Iran », avance une source interne.

Le Rob des deux dernières années s’est trop attaché à la politique interne

Selon ce témoin haut placé, l’ex-­directeur général de Nedbank a sa part de responsabilité dans la méfiance des marchés. « En quatre ans, on a connu deux Rob Shuter : celui des deux premières années a été un bon stratège, un manager à l’écoute et capable de changer les façons de travailler », énumère notre source.

« Le Rob des deux dernières années s’est trop attaché à la politique interne, comme s’il voulait rester en poste. Il a nommé des personnalités – pas nécessairement les plus compétentes – à des postes clés, sans processus de recrutement transparent. Le but était peut-être de plaire au board en féminisant et en africanisant le comité de direction. Cela a jeté un froid dans le groupe », regrette notre interlocuteur.

Une appréciation qui n’est pas partagée par tous. En avril, Fitch a attribué aux indicateurs de management et de gouvernance d’entreprise de MTN une note (BBB), supérieure à celle globale (BB) du groupe.

Maintenir la discipline financière

Avec le départ attendu de son directeur général et tacticien en chef, le conseil d’administration a identifié le profil qui saura maintenir cette discipline financière et aussi convaincre les investisseurs de Jo’burg. Le board a annoncé le 19 août la nomination de Ralph Mupita (47 ans), actuel directeur financier, en qualité de directeur général, à compter du 1er septembre.

Cet ingénieur de formation, également titulaire d’un MBA, est fan de l’équipe sud-­africaine de rugby et bénévole pour la collecte de fonds de Leap Science and Maths Schools, réseau d’écoles indépendantes en faveur des populations démunies.

Celui qui cite parmi ses modèles Nhleko Phuthuma, ancien PDG de MTN, et le financier ­franco-ivoirien Tidjane Thiam connaît Rob Shuter depuis les années 2000 et dispose d’une longue expérience dans le domaine financier, avec seize années passées à Old Mutual.

Il sera épaulé dans sa tâche par son prédécesseur, qui « reste disponible jusqu’à la fin effective de son mandat, à la fin de mars 2021 », précise MTN.

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