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Cet article est issu du dossier «Congo : sept mois pour convaincre»

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Politique

Congo : Denis Sassou Nguesso et les mandarins

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Mis à jour le 01 septembre 2020 à 13h03
Denis Sassou Nguesso, le 18 mars 2016,à Brazzaville, lors du meeting de clôture de sa précédente campagne.

Denis Sassou Nguesso, le 18 mars 2016,à Brazzaville, lors du meeting de clôture de sa précédente campagne. © MARCO LONGARI/AFP

Denis Sassou Nguesso devrait se porter candidat pour un quatrième mandat à la présidentielle de mars 2021. Après l’électrochoc créé par la chute des cours du brut, un aggiornamento s’impose mais les résistances sont nombreuses.

Il était là, droit et grave comme de coutume, boulevard Alfred-Raoul, à Brazzaville, le 15 août. Défilé minimal, pour cause de Covid-19, en ce jour de fête nationale, avec une parade réduite à sa simple composante militaire, dont il surplombe la lente procession martiale sous le soleil voilé de la saison sèche. Sur les six célébrations décennales de l’indépendance, Denis Sassou Nguesso (DSN), 76 ans, en aura présidé cinq – il était le bras droit de Marien Ngouabi lors de la première.

C’est donc ce chef d’État enraciné au pouvoir comme un baobab à son terroir que le Parti congolais du travail (PCT), largement majoritaire au Parlement, a une nouvelle fois investi pour la prochaine présidentielle, prévue en mars 2021. DSN acceptera-t-il l’offre du parti qu’il cofonda en décembre 1969 ? Ceux qui le connaissent n’en doutent guère.

Adoptée au forceps il y a cinq ans, la nouvelle Constitution l’y autorise. Mais, cette fois, on est loin du climat délétère qui avait entouré la présidentielle de 2016, quand les dauphins en eaux troubles guettaient la moindre de ses hésitations : le camp du pouvoir semble aujourd’hui faire bloc autour de lui.

L’opposition dans un état végétatif

Par conviction, par résignation, voire tout simplement par peur d’être livrés à la vindicte publique pour ceux dont l’impopularité est proportionnelle à l’enrichissement. Tous savent qu’ils n’ont pas d’autre choix que de soutenir celui qui les a « créés » et continue de les protéger.

Des troupes en rangs serrés, un PCT ultra-­dominant et en ordre de bataille, une administration d’une efficacité redoutable en période électorale et un chef qui, à force d’être torpillé sans jamais couler, semble insubmersible : la messe serait-elle déjà dite à sept mois de l’échéance ?

D’autant que l’état dans lequel végète l’opposition n’incite guère à croire en la possibilité d’une alternance au sommet. Financièrement exsangue, divisée, en panne de leader depuis l’incarcération du général Jean-Marie Michel Mokoko, condamné en 2018 à vingt ans de prison pour « atteinte à la sûreté de l’État », l’opposition navigue à vue entre intransigeance diurne et arrangements nocturnes.

Marchandages en coulisses

Côté pile : l’exigence d’un dialogue inclusif, d’une révision des listes électorales, voire d’un gouvernement d’union nationale censé préparer une élection apaisée. Côté face : de très discrètes négociations individuelles, où chacun marchande sa participation à un scrutin (presque) joué d’avance.

Si Pascal Tsaty Mabiala, dans la Bouenza, et Parfait Kolélas, dans le Pool, peuvent se prévaloir d’un ancrage régional (quoique ce dernier paraisse en perte d’influence dans ce département sinistré), Claudine Munari et Mathias Dzon ont vu leur base partisane se réduire comme peau de chagrin depuis cinq ans.

Par ailleurs, tous sont d’anciens ministres, sous la présidence de DSN pour les trois derniers. Pas facile dans ces conditions d’incarner l’alternance aux yeux de l’opinion.

Sans doute est-ce du côté de la diaspora, très politisée (particulièrement en France), et de la société civile, quoique encore embryonnaire comparée à celle qui agit chez « le voisin d’en face », la RD Congo, qu’il faut chercher les ferments d’une opposition radicale au régime de Denis Sassou Nguesso.

Denis Sassou N’Guesso le 15 août 2020 revue des troupes, commémoration des 60 ans d’indépendance

Denis Sassou N’Guesso le 15 août 2020 revue des troupes, commémoration des 60 ans d’indépendance © les échos du congo brazzaville

Mais ces noyaux d’activistes, très virulents sur les réseaux sociaux à défaut d’être implantés sur le terrain, sont eux aussi gangrenés par le mal récurrent qui, depuis l’indépendance, mine la société congolaise : le communautarisme.

Anesthésiants collectifs

À cet autre virus, contre lequel nul vaccin n’a encore été trouvé, personne n’échappe. Pas même la puissante Église catholique, actuellement en pleine restructuration interne, ni, a fortiori, les multiples églises de réveil, en quête permanente de sponsors.

La dégradation du climat économique et social sous l’effet conjugué de la pandémie de Covid-19 – face à laquelle le Congo a réagi rapidement et plutôt mieux qu’ailleurs – et de la chute brutale des cours du pétrole est pourtant propice aux mouvements de contestation.

Mais le traumatisme collectif des guerres de Brazzaville et du Pool, dans les années 1990 et 2000, la faiblesse des syndicats, l’absence d’une culture de revendication urbaine, l’attentisme quasi pavlovien des fonctionnaires vis-à-vis de l’État et la conviction largement partagée que ce pouvoir est inamovible sont autant d’anesthésiants collectifs.

Reste que l’époque où les Congolais accordaient un blanc-seing à Denis Sassou Nguesso est révolue. Pour séduire les électeurs – tout au moins ceux que l’abstention aura épargnés –, le président sortant a toujours en main la carte de la stabilité et, dans une certaine mesure vu la conjoncture, celles du développement et du retour de la croissance, aujourd’hui à bout de souffle.

Un quarteron de puissants ministres

Mais cela ne suffit plus : ce sont les signes d’un renouvellement des élites au pouvoir et d’une réelle bonne gouvernance qu’attendent les Congolais – en particulier une jeunesse avide d’entreprendre –, lesquels s’interrogent sur le maintien au sein des instances dirigeantes d’un quarteron de puissants ministres qu’ils jugent directement responsables de l’état d’impréparation dans lequel le pays doit affronter ce qui est sans doute la pire crise économique et financière qu’il ait connue depuis l’indépendance.

 Les facteurs bloquants des réformes voulues par le président, ce sont certains des responsables justement censés les mettre en œuvre

« Les facteurs bloquants des réformes voulues par le président, ce sont certains des responsables justement censés les mettre en œuvre, soupire l’un des experts chargés du dossier Congo au Fonds monétaire international. À croire que, quand ils sentent leurs intérêts menacés, la pérennité du régime devient à leurs yeux secondaire. »

Certes, les résistances au changement cèdent par endroits, ce qui est motif d’espoir. Ministre des Finances et du Budget depuis 2016, Calixte Ganongo a ainsi effectué un gros travail d’assainissement, salué par les bailleurs de fonds – au prix d’un AVC, heureusement résorbé, tant les pressions exercées à son encontre par ceux que son activisme dérangeait ont été vives…

Une volonté réformatrice

Autres secteurs dynamisés par leurs titulaires respectifs : l’éducation primaire et secondaire, les PME, l’environnement (élément clé du soft power congolais) et l’écotourisme, porté par le label Green Congo.

Les baronnies auxquelles il se heurte sont tentaculaires

Économiste, ancien banquier et ex-dignitaire du régime de Pascal Lissouba avant de rallier celui de DSN, le Premier ministre, Clément Mouamba, est lui aussi crédité d’une volonté réformatrice par les diplomates en poste à Brazzaville. « Il fait ce qu’il peut pour répondre à la volonté présidentielle de diversifier et de dépolluer l’économie, explique l’un d’eux. Mais les baronnies auxquelles il se heurte sont tentaculaires. »

« Travail acharné », « abnégation », « esprit de sacrifice » : dans son discours à la nation prononcé le 14 août au soir, à la veille du soixantième anniversaire de l’indépendance, Denis Sassou Nguesso a une fois de plus égrené les conditions indispensables, selon lui, à la sortie de crise.

Les Congolais désunis

A-t-il été compris, entendu ? Rien n’est moins sûr, car, quels que soient l’échelle sociale, la région d’origine, l’appartenance politique, les convictions religieuses, les diplômes obtenus et le lieu de résidence, ce qui désunit les Congolais l’emporte trop souvent sur ce qui les unit.

Au Congo comme au sein de la diaspora, l’observateur étranger reste perplexe devant le déficit d’esprit citoyen et patriotique, la tentation permanente de l’enrichissement et du recours à la violence, ainsi que la facilité avec laquelle ses interlocuteurs s’écharpent et dénigrent leur propre pays. « Les Congolais ne s’aiment pas », entend-on souvent dire.

À sept mois d’une élection qui, s’il l’emporte, le reconduira jusqu’en 2026, DSN est plus que jamais contraint de calquer son action sur le vol d’un hélicoptère : suffisamment bas pour réaliser l’exploit quotidien qu’est le paiement des fonctionnaires dans un pays sous assistance respiratoire et suffisamment haut pour que ses compatriotes se conforment enfin à l’un des credo de l’hymne de l’indépendance : « Oublions ce qui nous divise… »

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