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Cet article est issu du dossier «Congo : sept mois pour convaincre»

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Économie

Maudit pétrole… Brazza, le FMI et les traders

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Mis à jour le 31 août 2020 à 17h29
Le pétrole représente 90 % des exportations, 60 % de son activité économique et les deux tiers des recettes de l'État.

Le pétrole représente 90 % des exportations, 60 % de son activité économique et les deux tiers des recettes de l'État. © Antonin Borgeaud

Malgré la restructuration de la dette avec la Chine et le retour de l’aide du FMI en 2019, la croissance du Congo devrait chuter de 8,6 % cette année. Une récession dont le Covid n’est pas le seul responsable.

Motus et bouche cousue ! Personne ne veut parler officiellement des déboires de la République du Congo. Ni le FMI, ni la Banque mondiale, ni les organismes multilatéraux ou bilatéraux d’aide qui s’inquiètent de son sort avec un mélange d’exaspération et de lassitude. Tout ce beau monde du développement presse le Congo d’en finir avec ses pratiques pétrolières peu orthodoxes qui l’ont relégué à la dernière place de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac) et le privent aujourd’hui de moyens de défense contre le Covid-19.

La santé économique du pays dépend totalement du cours du baril de brut

Mais pas question d’en faire état sur la place publique. Pour y voir clair, restent quelques analystes, qui requièrent l’anonymat, et les rapports, balancés mais cruels, du FMI.

S’il est un pays qui illustre la malédiction des matières premières en général et de celle du pétrole en particulier, c’est le Congo. L’or noir représente 90 % de ses exportations, 60 % de son activité économique et les deux tiers de ses recettes budgétaires. Autant dire que la santé économique du pays dépend totalement du cours du baril de brut et que les retournements conjoncturels la sanctionnent durement.

Appauvrissement continu des Congolais

Troisième producteur africain de pétrole, le Congo enregistre, depuis l’effondrement des cours, en 2014, les plus faibles taux de croissance des pays de la Cemac : probablement jusqu’à -8,6 % en 2020, pandémie aidant, selon les projections du FMI (voir infographie ci-dessous). Ce qui se traduit par un appauvrissement continu des Congolais puisque la récession est encore plus marquée lorsqu’on observe l’évolution du PIB par habitant : -8,7 % en 2018, -3 % en 2019 et -10,8 % en 2020.

Infog Maudit pétrole

Pour obtenir l’aide vitale du FMI et éviter un naufrage, le gouvernement a fait des efforts méritoires afin de redresser les déficits budgétaires et de réduire une dette extérieure passée de 40 % du PIB en 2011 à plus de 117 % en 2017 et qualifiée d’« insoutenable » par le Fonds (environ 9 milliards de dollars). Les recettes fiscales ont atteint 12,5 % du PIB en 2017, contre 6,6 % en 2008. Avec une meilleure surveillance des dépenses, un excédent budgétaire de 8,8 % a pu être dégagé en 2019.

Pressé par le Fonds d’alléger la charge de sa dette, Brazzaville a longuement renégocié une restructuration des prêts et des avances sur production pétrolière avec la Chine (2,2 milliards de dollars) et avec des négociants (Orion, Glencore et Trafigura, pour quelque 2 milliards de dollars). L’accord avec la Chine, le 29 avril 2019, a permis de réduire le fardeau de 370 millions de dollars jusqu’en 2022. Un accord avec Orion, dont on ne connaît pas le détail, a suivi en avril 2020.

Brazzaville s’est engagé à mettre en œuvre 48 mesures visant à assainir ses finances et à diversifier ses recettes

Face à cette évolution favorable, qui, selon l’agence de notation S&P, devrait ramener le poids de la dette de 125,8 % du PIB en 2020 à 95,8 % en 2022, le FMI a approuvé, en juillet 2019, un quatrième plan de sauvetage sur trois ans de 448 millions de dollars (dont une première tranche de 44,9 millions décaissée immédiatement), que sont venues abonder la Banque mondiale (288 millions), la Banque africaine de développement (441 millions) et la France (150 millions).

En contrepartie, le gouvernement congolais s’est engagé à mettre en œuvre 48 mesures visant à assainir ses finances et à diversifier ses recettes, afin de ramener la dette publique totale à 70 % du PIB en trois ans (contre 87 % en 2018). La convalescence s’annonçait possible.

Une gouvernance qui laisse à désirer

Est-ce à cause de la lenteur des négociations avec Glencore et Trafigura ? Toujours est-il que le FMI a suspendu ses déboursements à la fin de 2019. Il semblerait qu’un nouveau paquet de dettes cachées ait été découvert au sein de la Société nationale des pétroles du Congo (SNPC).

Selon un rapport de l’ONG Global Witness publié le 27 janvier 2020, « la SNPC supporte un passif s’élevant à 3,3 milliards de dollars adossé au pétrole, jusque-là dissimulé et qui pourrait porter le total de la dette publique à près de 13 milliards de dollars, soit plus d’un tiers supplémentaire par rapport aux dernières estimations du FMI ». Sur ce total, la société publique devrait 2,7 milliards de dollars aux compagnies pétrolières, comme Total, Chevron et ENI, qui lui auraient facturé des coûts opérationnels extrêmement élevés.

L’augmentation massive des investissements publics n’a pas été planifiée

D’autre part, la SNPC aurait prêté pour 1,18 milliard à des entités non identifiées – « davantage que son chiffre d’affaires annuel », souligne Global Witness.

Pour le FMI, la gouvernance congolaise laisse à désirer. « L’augmentation massive des investissements publics n’a été accompagnée ni d’une planification, d’une exécution et d’une évaluation adéquates des investissements, ni de pratiques transparentes dans la passation des marchés publics », note-t-il. Le Fonds critique aussi l’opacité des accords de partage de production avec les opérateurs, la mauvaise affectation des fonds d’origine pétrolière et l’absence d’audit de la SNPC – pourtant prévu.

Il s’étonne que la part de la production pétrolière revenant à l’État soit tombée de 56 % en 2012 à 40 % en 2017 et à 37 % depuis 2018. S&P a noté la dette du Congo à – B/B sous perspectives négatives, ce qui laisse craindre que le pays aura beaucoup de difficultés à la rembourser. De son côté, le FMI est pessimiste sur les perspectives de production pétrolière.

Les gisements de Moho-Nord, de Moho Bilondo, de Banga-Kayo et de Néné-Banga porteront, certes, sa capacité bien au-delà de 180 millions de barils par an au cours de la période 2020-2023, mais, « en 2023, en l’absence de faits nouveaux et à mesure que les gisements arrivent à maturité, la production pétrolière devrait diminuer de 16 % par rapport aux niveaux records ».

En finir avec l’opacité

Pour en finir avec une opacité dommageable et propice à toutes les manipulations, Alex Segura-Ubiergo, chef de mission du FMI au Congo, a donné, le 24 juillet 2019, la liste des réformes contenues dans le programme de réformes gouvernemental. Y figurent « l’obligation de déclaration de patrimoine des hauts représentants de l’État, la mise en place d’une autorité de lutte contre la corruption [laquelle est entrée en fonction le 27 juillet 2020], la publication des accords de production pétrolière, la réforme des statuts de la SNPC, dont les comptes seront désormais vérifiés chaque année, et l’établissement de rapports détaillés envoyés à l’Assemblée nationale concernant l’utilisation des recettes pétrolières, la dette relative au pétrole et les grands projets d’infrastructures ».

Il a été calculé que le recul de la corruption pourrait valoir au Congo 1,8 point de croissance supplémentaire par an en moyenne au cours des dix prochaines années.

Preuve que le Congo n’est pas encore pestiféré, le Club de Paris a accepté, le 9 juin, de suspendre le service de sa dette à l’égard d’institutions publiques au moins jusqu’à la fin de l’année. Le pays économisera ainsi provisoirement 146,2 millions de dollars, qu’il pourra consacrer à réparer les dégâts dus au coronavirus.

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