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Cet article est issu du dossier «[Série] 1960, l'année où l'Afrique s'est réveillée»

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Histoire

[Série] Cameroun : une première cérémonie d’indépendance sous tension (3/5)

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Mis à jour le 03 septembre 2020 à 10h12
Discours du Premier ministre Ahmadou Ahidjo, le 1er janvier 1960, à Yaoundé.

Discours du Premier ministre Ahmadou Ahidjo, le 1er janvier 1960, à Yaoundé. © AFP

Lorsque le Premier ministre camerounais, Ahmadou Ahidjo, déclare l’indépendance, il est loin d’être serein. L’ombre des nationalistes les plus intransigeants plane sur ce jour historique.

Alors qu’il s’avance vers le pupitre pour prononcer son discours, le Premier ministre, Ahmadou Ahidjo, âgé de 35 ans, ne trahit aucune émotion. Les images d’archives de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) montrent son visage aux traits juvéniles et font raisonner sa voix, qui ne tremble pas lorsqu’il lit la phrase magique : « Le Cameroun est libre et indépendant. »

Même s’il n’en laissait rien paraître, Ahidjo n’avait pourtant pas le cœur à la fête. Plusieurs attentats avaient alors été perpétrés à travers le pays. Les combattants de l’Union des populations du Cameroun (UPC) avaient promis d’empêcher la célébration de l’événement. Germaine Ahidjo, la jeune épouse du chef du gouvernement, confia plus tard sa crainte d’un attentat sur la place de l’Indépendance.

La France, l’ONU et Israël

Conscients de vivre un événement historique en dépit des rumeurs alarmistes, les invités, eux, semblaient détendus. Ce 1er janvier 1960, ils assistaient à la toute première cérémonie d’indépendance de la longue série qui devait suivre dans les autres colonies françaises d’Afrique.

À un détail juridique – et protocolaire – près : le territoire du Cameroun oriental francophone étant placé par l’ONU sous la tutelle de la France, le secrétaire général des Nations unies, Dag Hammarskjöld, prit en premier la parole pour lire la résolution accordant la pleine souveraineté au nouvel État.

Le 3 janvier 1960, les candidates au concours de Miss Indépendance du Cameroun participent au défilé.

Le 3 janvier 1960, les candidates au concours de Miss Indépendance du Cameroun participent au défilé. © AFP

Conduite par le ministre d’État chargé de la France d’Outre-Mer, Louis Jacquinot, l’importante délégation venue de Paris se tint en retrait. Dans ses rangs, on notait en particulier la présence du ministre des Affaires étrangères, Maurice Couve de Murville, et celle du ministre des Travaux publics, Robert Buron. Non loin d’eux cohabitaient, dans un parfum de guerre froide, l’ambassadeur des États-Unis à l’ONU, Cabot Lodge, et une délégation soviétique.

Dépêchée par le Premier ministre, Ben Gourion, la ministre israélienne des Affaires étrangères, Golda Meir, grillait cigarette sur cigarette en regardant passer le défilé des reines de beauté, dont elle avait accepté de présider le concours organisé pour la circonstance.

La puissance tutélaire avait accordé l’indépendance à ceux qui la réclamaient le moins »

Le Cameroun représentait une opportunité pour le jeune État ­d’Israël en quête de reconnaissance. Le contexte était favorable au développement de relations bilatérales, Ahidjo et Ben Gourion partageant une profonde inimitié pour l’Égyptien Gamal Abdel Nasser. Le raïs avait accordé l’asile aux nationalistes camerounais, dont Félix Roland Moumié, le président de l’UPC, qui parcourait le monde en quête d’argent pour financer la guerre destinée à chasser Ahidjo du pouvoir. Quatre ans plus tôt, le maréchal avait décidé de nationaliser le canal de Suez, provoquant une crise avec la France, le Royaume-Uni et Israël.

Arrière-goût de cendres

« La puissance tutélaire avait accordé l’indépendance à ceux qui la réclamaient le moins, après avoir éliminé politiquement ceux qui la réclamaient avec le plus d’intransigeance », analyse l’historien Daniel Abwa.

La célébration eut donc un arrière-goût de cendres, alors que le fantôme de Ruben Um Nyobè n’avait cessé de planer sur la place de l’Indépendance. Le même jour, les partisans du charismatique secrétaire général de l’UPC défièrent le jeune État à Douala, où ils manifestèrent par centaines contre l’indépendance.

Le « Mpodol » avait pourtant été abattu moins de deux ans auparavant dans la forêt de Boumnyébel, où il s’était retranché après que son parti avait été interdit, en mai 1955. Sa dépouille scellée dans un bloc de béton, son nom devint le symbole du nationalisme intransigeant, banni des conversations et des livres d’histoire.

Mais ses compagnons n’abdiquèrent pas les conditions qu’il avait formulées à la tribune de l’ONU, le 17 décembre 1952, à savoir la réunification des deux territoires sous administration française et britannique, la constitution d’un Conseil de gouvernement, la création d’une Assemblée ayant un pouvoir législatif et la fixation d’un délai pour l’octroi de l’indépendance. Moumié refusa tout compromis.

Après leur entrée dans la clandestinité, Félix Moumié et d’autres leaders, Abel Kingué et Ernest Ouandié, se réfugièrent à Kumba, dans le Sud-Ouest anglophone sous administration britannique. Emboîtant le pas aux Français, les Britanniques interdirent à leur tour l’UPC. Moumié et ses amis furent expédiés à Khartoum, au Soudan, d’où ils passeront en Égypte, puis en Guinée.

Le 31 mai 1959, Moumié créa l’Armée de libération nationale du Kamerun (ALNK) et annonça son projet d’intensifier la lutte armée. Neuf mois après l’indépendance, il fut empoisonné au thallium à Genève, en Suisse, par William Bechtel, un personnage trouble proche des services secrets français.

Le choix des anglophones

Participait également aux festivités de l’indépendance le Britannique John Profumo, secrétaire d’État à la Guerre au sein du gouvernement conservateur de Harold Macmillan. Si le Cameroun sous tutelle française accédait ainsi à l’indépendance, il n’en était pas encore de même pour la partie occidentale administrée par le Royaume-Uni.

Au Parlement britannique, il n’y avait pas de consensus sur la question de l’octroi ou non de leur indépendance aux peuples africains. Même Winston Churchill, qui était convenu avec le président américain Franklin Delano Roosevelt que l’indépendance des colonies britanniques serait accordée, arguait désormais que cela n’impliquait pas les colonies africaines.

Soixante ans plus tard, indépendance et réunification n’ont pas abouti à l’unité tant souhaitée par Ahidjo

Alors que les francophones célébraient la liberté, leurs voisins anglophones demeuraient sous administration coloniale britannique à travers le gouvernement fédéral du Nigeria.

Quand ce pays accéda lui-même à l’indépendance, le 1er octobre 1960, les Camerounais d’expression anglaise firent part aux Britanniques de leur réticence à intégrer la fédération. D’autant que la quatorzième session de l’Assemblée générale des Nations unies avait pris la résolution selon laquelle le Cameroun sous tutelle britannique devait choisir, par un référendum prévu le 11 février 1961, d’accéder à l’indépendance soit en se joignant à la fédération du Nigeria, soit en intégrant la République du Cameroun.

À la question « voulez-vous accéder à l’indépendance en vous joignant à la République du Cameroun indépendant ? », les populations de la partie septentrionale répondirent « non ». Elles représentent aujourd’hui les États fédérés nigérians de Borno, de Taraba et d’Adamawa.

La partie méridionale répondit « oui » et devint l’État fédéré du Cameroun oriental puis, à la suite de l’abolition du fédéralisme, les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Soixante ans plus tard, indépendance et réunification n’ont pas abouti à l’unité tant souhaitée par Ahidjo.

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