Industrie

Au Maroc, le dialogue social à l’épreuve du coronavirus

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Mis à jour le 27 août 2020 à 18h00
L’usine Renault de la zone franche de Melloussa, près de Tanger.

L’usine Renault de la zone franche de Melloussa, près de Tanger. © Mohamed Drissi KAMILI pour JA

Pour faire face à la pandémie, protéger leurs équipes et préserver l’emploi, les entreprises du royaume ont dû développer de nouvelles pratiques.

Un choc ! La crise du Covid-19 est venue frapper avec violence l’industrie du Maroc et singulièrement l’automobile, premier secteur exportateur du pays.

Passée la période de sidération de mars-avril qui a vu l’arrêt total de chaînes de production dans les usines de PSA (Kenitra) et de Renault (à Tanger et Casablanca) comme de celles de plus de 150 sous-traitants et équipementiers du royaume, la production a repris peu à peu. Sans retrouver encore les niveaux antérieurs.

Nombreux clusters dans les usines

Dans le secteur, qui emploie plus de 180 000 salariés, les urgences se multiplient aux niveaux sanitaire, économique et social. Cela dans un contexte social généralement consensuel… mais pas toujours. En témoignent les récents débats musclés entre la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM, le patronat), le gouvernement de Saadeddine El Othmani et les syndicats.

Des discussions portant sur les dispositifs de relance et de pérennisation des aides aux entreprises après la disparition de la prime liée au Covid-19 (de 2 000 dirhams, soit environ 180 euros par salarié) financés par un fonds spécial public-privé.

Cette crise a agi comme un test à l’acide de certains dysfonctionnements

« Le patronat estime pouvoir bénéficier des aides futures en ne s’engageant que sur le maintien de 80 % des emplois. Notre syndicat veut conditionner ces nouvelles aides au maintien de 100 % des postes. Nous dénonçons aussi le fait que certaines entreprises aient voulu s’affranchir de la hausse du smig de 5 %, le 1er juillet, dans cette période critique pour les travailleurs et leurs familles. Nous faisons appel à la solidarité nationale, d’autant que de nombreux clusters sont apparus dans des usines, comme la Somaca [le 20 mai] ou Valeo [le 25 juin], sans parler des catastrophes dans les ateliers de fruits ou de poissons », pointe Younès Firachine, membre du bureau exécutif de la Confédération démocratique du travail (CDT).

Pour Fouad Benseddik, expert international en responsabilité sociétale des entreprises (RSE), ancien dirigeant de l’agence de notation sociale Vigeo Eiris au Maroc et membre du Conseil économique, social et environnemental, « bien plus qu’une récession classique, cette crise a agi comme un test à l’acide de certains dysfonctionnements, notamment dans la santé au travail ou par rapport à la précarité des intérimaires dans des secteurs comme la pharmacie ou l’automobile ».

Grande réactivité

Du côté de la CGEM, on met en avant la très forte réaction du secteur privé dès le début de la crise, en particulier dans l’industrie.

Il y a eu un fort élan de solidarité du secteur privé

Mohamed Bachiri, président de la commission innovation et développement industriel à la CGEM, par ailleurs directeur général de Somaca, l’usine casablancaise de Renault, appuie : « Toute l’industrie du Maroc s’est fortement mobilisée auprès du gouvernement pour répondre à l’urgence sanitaire et assurer une continuité économique dans l’intérêt de tous : État, entreprises et salariés. Il y a eu un fort élan de solidarité du secteur privé dans une démarche réellement citoyenne avec, par exemple, la mise en place d’une filière de production de masques en tissu sous l’impulsion du ministre de l’Industrie, Moulay Hafid Elalamy. »

Des industriels de l’automobile et de l’aéronautique se sont lancés, avec des écoles d’ingénieurs, dans un collectif d’ingénierie bénévole qui a mis au point des respirateurs ou encore fabriqué par impression 3D des visières de protection.

Renault et PSA ont fait don au secteur hospitalier de plusieurs dizaines de véhicules. Les entreprises Somaca, Aviarail, Onyx et Sermp ont, par ailleurs, développé la première machine marocaine de fabrication de masques.

Fort déficit en matière de médecine du travail

Mais le débat majeur a bien vite porté sur les conditions de reprise dans un contexte marqué par plusieurs épisodes de déconfinement-reconfinement, notamment dans le grand pôle industriel de Tanger, où plusieurs clusters sont apparus. Ce qui a entraîné la fermeture des zones franches au début du mois d’août.

Il faut tout reconstruire, ou plutôt construire

« À cette occasion, il est apparu que certaines entreprises, en particulier dans l’industrie, étaient très faiblement organisées en matière de santé au travail, regrette Fouad Benseddik. En général, elles le sont pour les accidents du travail car il y a un risque pénal. Mais – sans même parler de pratiques de RSE très avancées – le simple respect de la loi, en matière de médecine du travail ou avec la constitution d’un comité d’hygiène et de sécurité, n’est, le plus souvent, pas assuré. »

Dans ce domaine, souligne Younès Firachine, de la CDT, « il faut tout reconstruire, ou plutôt construire à l’occasion de cette crise. En tout et pour tout, il n’y a que 24 médecins du travail pour l’ensemble du royaume ».

Autre exemple de faille systémique, la Caisse nationale des organismes de prévoyance sociale (Cnops) refusait jusqu’à la fin d’août d’assimiler certains impacts sociaux du Covid-19 à un risque professionnel… avant de devoir faire volte-face.

Démarche citoyenne

Du côté des entreprises, on met en avant une importante démarche citoyenne.

La priorité absolue a été de tenir compte de la sécurité sanitaire des collaborateurs

« Dans le secteur automobile comme dans toute l’industrie ou les services, la priorité absolue pendant la période d’arrêt et, surtout, la reprise du travail, a été de tenir compte de la sécurité sanitaire des collaborateurs et de l’intérêt général. Nous travaillons d’arrache-pied avec nos 33 fédérations et 13 délégations régionales sur ces sujets », martèle Mohamed Bachiri.

Celui-ci a piloté la mise en place des référentiels de la CGEM : des guides sur les mesures préventives à déployer en entreprise, avec des adaptations propres à chaque secteur, réalisés par les fédérations sectorielles, comme l’Association marocaine pour l’industrie et la construction automobile (Amica).

« La CGEM s’est inspirée des bonnes pratiques internationales validées par les pouvoirs publics. Nos référentiels ont été vus plus de 10 millions de fois sur internet ! » se félicite Jalal Charaf, directeur général délégué de la CGEM.

Lancée dès mars dans l’urgence, cette démarche s’est peu à peu enrichie. Quatre guides pratiques adaptés à la taille des entreprises (des grands groupes aux PME) ou aux actions visées (audit, formation) ont été publiés par le patronat en juillet. Des élèves ingénieurs de Centrale Maroc sont même allés tester et déployer en conditions réelles les préconisations de ces guides dans des PME pour mieux les adapter au terrain.

L’emploi, une préoccupation générale

L’automobile, notamment, a su intégrer la dimension sécuritaire dans son management industriel : distanciation, désinfection régulière des postes de travail, gestion des entrées et sorties… Des pratiques dont Renault, par exemple, s’assure que ses fournisseurs les ont bien adoptées. Point crucial, ces démarches doivent désormais se mener à coût constant ou presque pour retrouver les niveaux antérieurs de performance économique.

Nous craignons une catastrophe à la rentrée

«C’est là une condition clé du maintien d’une activité de production compétitive sur le plan international dans notre pays, et donc le gage le plus sûr de pérennisation de l’emploi », assure Mohamed Bachiri.

La question de l’emploi reste toutefois une grande préoccupation des partenaires sociaux. Si une poignée de grands groupes ont signé des accords de maintien de l’emploi, souvent en échange de contreparties de la part des collaborateurs (abandon de primes ou de congés…), « c’est encore très loin d’être le cas, hélas, dans toutes les sociétés. Nous craignons une catastrophe à la rentrée », déplore Younès Firachine.

Plus globalement, estime Fouad Benseddik, « cette crise révèle le chemin qu’il reste à parcourir à la majorité des entreprises du royaume pour intégrer les pratiques internationales en matière de RSE. De [son] point de vue, les filiales de multinationales ne se distinguent pas en la matière alors que, souvent, dans leur pays d’origine – par exemple la France – le droit les y contraint ».

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