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L’Égyptien Alaa El Aswany décortique le lien trouble entre le « bon citoyen » et le dictateur

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Alaa al-Aswany, en 2015.

Alaa al-Aswany, en 2015. © Philippe MATSAS/ Opale/Leemage

Dans « Le Syndrome de la dictature », le romancier égyptien Alaa El Aswany décortique les conditions de mise en place et de maintien des systèmes politiques oppressifs.

Contrairement à ce que certains voudraient croire et à ce que certains espèrent en vain depuis des années, la figure de l’intellectuel engagé n’est pas morte. Depuis la parution et le succès international de son roman L’Immeuble Yacoubian, paru en 2002, l’Égyptien Alaa El Aswany n’a jamais gardé sa langue dans sa poche.

À l’époque déjà, il évoquait directement la corruption du régime égyptien et la pression de plus en plus forte de l’islamisme radical. En 2011, à l’heure de la révolution, le romancier né au Caire, alors âgé de 54 ans, n’avait pas hésité à prendre la parole, à la télévision comme dans les journaux. Ses articles parus dans les quotidiens Al-Masri Al-Youm et Al-Chorouk ont été rassemblés en un recueil traduit en français sous le titre Chroniques de la révolution égyptienne (Actes Sud, 2011).

« Menace »

La situation en Égypte ne s’est pas forcément améliorée avec l’arrivée à sa tête, en 2014, du militaire Abdel Fattah al-Sissi. Dans la préface de son nouvel ouvrage, Alaa El Aswany constate ainsi : « Trois ans plus tard, lorsque le général Abdel Fattah al-Sissi prit le pouvoir, mon œuvre fut bannie d’Égypte. » C’est à cette période que lui vient l’idée d’écrire Le Syndrome de la dictature, essai généraliste sur une forme d’organisation politique malheureusement toujours actuelle.

« Je commençai immédiatement à travailler sur le livre et j’en finis presque la moitié au Caire, raconte l’auteur. Ma relation avec le régime égyptien s’était alors détériorée au point que ma présence dans mon propre pays représentait une menace à la fois pour moi et pour les membres de ma famille. Je copiai donc le livre à demi fini sur une clef USB, que je cachai dans ma trousse de toilette entre le dentifrice et la crème à raser, et je quittai le pays. Chaque fois que j’entrais ou sortais d’Égypte, les autorités m’écartaient de la file et fouillaient deux fois ma valise avant de me laisser partir. S’ils avaient trouvé le matériau d’un livre, ils l’auraient confisqué, l’auraient fait examiner par un comité composé d’officiers, et, dans ce cas, j’aurais probablement été traîné devant un tribunal où j’aurais été à nouveau inculpé de “diffamation des institutions de l’État”. »

Hitler, Kadhafi et Bokassa

« Le Syndrome de la dictature », d’Alaa El Aswany, a été traduit de l’anglais par Gilles Gauthier. Actes Sud, 210 pages, 19,80 euros.

Aswany a achevé Le Syndrome de la dictature à New York. Écrit dans une langue facilement accessible, ce texte s’adresse avant tout aux Égyptiens vivant sous la férule de Sissi. Ce n’est pourtant pas un simple pamphlet contre un chef d’État envers qui l’auteur a bien des raisons d’éprouver du ressentiment.

En pédagogue aguerri, Aswany multiplie les exemples pour appuyer sa démonstration. Si Gamal Abdel Nasser et Hosni Moubarak sont deux personnages centraux du Syndrome de la dictature, ils y côtoient divers comparses ayant marqué l’histoire de l’humanité, tels Adolf Hitler, Benito Mussolini, Jean-Bedel Bokassa, Saddam Hussein, Mouammar Kadhafi, François Duvalier, António de Oliveira Salazar, Francisco Macías Nguema et autres sympathiques protagonistes.

Mais pour Aswany, il ne s’agit pas de donner un cours d’histoire. Plus ambitieux, l’intellectuel décortique les mécanismes qui mènent à la dictature : ceux qui sont propres à la personnalité de l’autocrate, mais surtout ceux qui conduisent toute une population à accepter – d’une certaine manière – le pouvoir absolu d’un seul homme.

Puissance sexuelle

Ainsi, dans le chapitre intitulé « L’émergence du bon citoyen », Aswany cible les petites lâchetés de chacun, observables même dans les démocraties : « Les bons citoyens créent à échelle réduite leur propre monde protégé du danger et totalement isolé de tout ce qui se passe à l’extérieur. Rien d’autre ne les intéresse que de gagner assez d’argent pour élever leurs enfants. Leur sens de l’appartenance se limite à leurs épouses et à leurs enfants, et ils jugent plus important de trouver une drogue pour accroître leur puissance sexuelle que de s’intéresser à la rédaction d’une nouvelle Constitution pour leur pays. »

Le bon citoyen et le dictateur sont les deux faces d’une même pièce

Même s’il liste aussi les responsabilités du dictateur et de ses pires affidés, Aswany touche juste quand il écrit : « Le bon citoyen et le dictateur sont les deux faces d’une même pièce. À bien y réfléchir, un dictateur n’est qu’un homme, et ses gardes du corps pourraient l’arrêter à n’importe quel instant. Aussi fort que soit le dispositif répressif, il ne peut pas contenir tout un peuple quand celui-ci décide de se soulever. L’émergence des bons citoyens est un des pires symptômes de la dictature. »

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