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Cet article est issu du dossier «[Série] 1960, l'année où l'Afrique s'est réveillée»

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Histoire

[Série] Côte d’Ivoire : la décolonisation selon Houphouët (4/5)

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Félix Houphouët Boigny, aux côtés du ministre français Louis Jacquinot, le 7 aout 1960, lors de la proclamation d’indépendance de la Côte d’Ivoire.

Félix Houphouët Boigny, aux côtés du ministre français Louis Jacquinot, le 7 aout 1960, lors de la proclamation d’indépendance de la Côte d’Ivoire. © Archives Jeune Afrique-REA

Durant toute sa carrière, le premier président ivoirien s’est employé à maintenir de bonnes relations avec l’ex-puissance colonisatrice. Un choix qu’il a entériné dès le 7 août 1960.

Le 7 août 1960, alors que la Côte d’Ivoire accède à l’indépendance, le Premier ministre, Félix Houphouët-Boigny, a une idée très claire du genre de coopération qu’il entend maintenir avec la France, ex-puissance colonisatrice. Sa politique, qui vaut à son pays les lauriers du miracle économique, lui attire toutefois des railleries.

« En vertu du droit inaliénable qu’a tout peuple de disposer de lui-même, je proclame solennellement, en ce jour béni du 7 août 1960, l’indépendance de la Côte d’Ivoire. » Cette phrase quasi sacramentelle prononcée par Houphouët-Boigny à minuit pile, le jour de l’indépendance de la République de Côte d’Ivoire, continue de résonner dans le cœur de nombreux Ivoiriens, de génération en génération.

La veille, le sous-lieutenant Gaston Ouassénan Koné, 21 ans, « le plus jeune officier ivoirien en grade et en âge dans l’armée française », selon ses propres termes, est chargé de remplacer le drapeau français par celui de la Côte d’Ivoire. Une désignation résultant, confie-t-il, d’un consensus ivoiro-français trouvé après de longues et chaudes discussions, puisque certains colons radicaux souhaitaient que le drapeau français soit descendu par l’un des leurs.

Si, soixante ans plus tard, ce choix final semble anecdotique, il montre l’ambiguïté des liens et des prérogatives entre la Côte d’Ivoire, nouvellement indépendante, et la France, qui ne quittait pas forcément le pays de gaieté de cœur.

Histoire ancienne…

Nous sommes le 7 juin 1961. Aéroport d’Orly, en France. Le général Charles de Gaulle accueille personnellement le président Félix Houphouët-Boigny. En compagnie de son épouse, Marie-Thérèse, et de hautes personnalités de son pays, le « père fondateur » de la Côte d’Ivoire entame sa première visite officielle en France. Durant quatre jours, du palais de l’Élysée au château de Versailles, en passant par l’hôtel de Ville de Paris et Matignon, Houphouët, « le grand Africain », comme l’appelle de Gaulle, reçoit tous les honneurs de la puissance colonisatrice.

Une page s’est définitivement tournée. Le temps de la lutte anticoloniale, des travaux forcés, de la répression – souvent meurtrière des manifestations des patriotes du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI, fondé par Houphouët et ses compagnons en 1946) – semble relever de l’histoire ancienne pour les deux pays.

À Versailles, Houphouët met en exergue la coopération qu’il entend poursuivre avec la France. « La Côte d’Ivoire est décidée à bâtir son devenir dans un cadre de paix, à l’intérieur comme à l’extérieur, et dans une coopération confiante avec tous les États qui veulent l’aider dans tous les domaines sans pour autant chercher à peser sur sa vie politique, déclare-t-il. De ce qui précède découle la position de la Côte d’Ivoire face au problème posé, à la fois par sa construction et par ses rapports, d’abord avec les États africains, avec l’État colonisateur, la France, et les autres pays du monde entier, ensuite. »

Selon le journaliste-écrivain ivoirien Frédéric Grah Mel, auteur de Félix Houphouët-Boigny, l’épreuve du pouvoir, le chef de l’État s’inscrit alors dans une forme de décolonisation qu’il veut exemplaire, à l’opposé de son voisin de l’Ouest, le président guinéen Sékou Touré, qui a dit « non » à de Gaulle le 28 septembre 1958, à Conakry. Le célèbre biographe de l’ancien président insiste sur « l’appartenance déterminée d’Houphouët au camp occidental en général et, en particulier, au champ des relations internationales de la France ».

… et pragmatisme

Pour preuve, la nomination du Français Raphaël Saller en tant que ministre ivoirien des Finances, des Affaires économiques et du Plan, dans le premier gouvernement postcolonial. Cet ancien colon, qui avait été gouverneur en Côte française des Somalis (future République de Djibouti), occupera ce portefeuille stratégique jusqu’en 1966. Un choix en faveur de l’ancienne colonie, qui a permis au premier président ivoirien de maintenir la stabilité politique de son pays durant plus de deux décennies – sur ses trente-trois années passées à la tête du pays – et de réussir « le miracle économique » des années 1970.

« Des liens forts avec l’ancienne puissance coloniale ont été entretenus tout au long de sa carrière », confirme l’analyste politique Yanis Bousmaha. « Comme Houphouët-Boigny aimait le dire lui-même : la politique est la saine appréciation des réalités du moment, bonnes ou mauvaises », nuance quant à lui l’historien Jean-Noël Loucou, secrétaire général de la Fondation Félix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix, basée à Yamoussoukro. Selon lui, « dans le monde bipolaire de la guerre froide », le choix de collaborer avec la France était guidé par un seul souci : le pragmatisme.

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