Dossier

Cet article est issu du dossier «[Série] 1960, l'année où l'Afrique s'est réveillée»

Voir tout le sommaire
Histoire

[Série] RDC : l’arrêt de mort de Lumumba (1/5)

Réservé aux abonnés | | Par
Mis à jour le 03 septembre 2020 à 10h11
Patrice Lumumba s'exprimant lors d'un rassemblement politique au moment de l'indépendance.

Patrice Lumumba s'exprimant lors d'un rassemblement politique au moment de l'indépendance. © Terence Spencer/The LIFE Images Collection via Getty Images

Le 30 juin 1960, jour de l’indépendance, le Premier ministre prononce un discours virulent à l’endroit du colonisateur belge. Un coup d’éclat qui va précipiter sa chute.

Lorsqu’il est débarqué du DC-04 d’Air Congo sur le tarmac d’Élisabethville (aujourd’hui Lubumbashi), le 17 janvier 1961, peu avant 17 heures, Patrice Emery Lumumba est déjà à l’agonie. Pendant tout le vol depuis Moanda, sur le littoral atlantique, l’ancien Premier ministre a été roué de coups de pied et de crosse. Son calvaire et celui de ses deux compagnons d’infortune, Joseph Okito, ex-vice-président du Sénat, et Maurice Mpolo, ancien ministre de la Jeunesse et des Sports, est loin de toucher à sa fin. Pendant plusieurs heures, Lumumba sera torturé sous la supervision d’officiers belges, avant d’être exécuté dans des circonstances encore empreintes de zones d’ombre.

C’est en tout cas là, dans l’éphémère Katanga sécessionniste, que s’achève le parcours d’un homme entré dans l’Histoire six mois plus tôt, un jeudi de juin 1960, et qui incarnera plus que n’importe quel autre l’indépendance de son pays. Une indépendance faite de trahisons, de règlements de compte, et d’un enchevêtrement d’ingérences qui n’a pas encore livré tous ses secrets.

Ce 30 juin 1960, Léopoldville (devenue Kinshasa en 1966) est en liesse. Sur la rive gauche du Congo, le Palais de la nation se remplit doucement. Patrice Lumumba pénètre le premier dans la salle d’honneur. Quelques minutes plus tard, le roi Baudouin s’installe sur l’estrade, suivi par Joseph Kasa-Vubu, le premier président du Congo indépendant. Le souverain belge est le premier à s’exprimer, saluant « l’œuvre » conçue par Léopold II, en espérant que les Congolais sauront se montrer dignes de la « confiance » qui leur est accordée. Les applaudissements sont polis. Puis Kasa-Vubu rend lui aussi un hommage appuyé à l’ancienne métropole.

Début de sa descente aux enfers

Au fil des allocutions, Lumumba annote les feuilles qu’il tient sur ses genoux. Il est 11 h 35 lorsque l’heure de la réplique sonne. Tranchant avec les propos qui ont précédé, mesurés, voire obséquieux, à l’endroit du colonisateur, le Premier ministre insiste sur l’oppression et les humiliations subies. « Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des “nègres”. Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou croyances religieuses. Exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort même », martèle-t-il, rappelant que cette indépendance est bien le fruit d’une « lutte ».

Patrice Lumumba, le 8 septembre 1960, à Léopoldville, en RDC.

Patrice Lumumba, le 8 septembre 1960, à Léopoldville, en RDC. © Archives JA

Sur sa gauche, côte à côte sur l’estrade, Baudouin et Kasa-Vubu semblent pris de court. Le premier murmure à l’oreille du second, sans doute en quête d’une explication. Ni l’un ni l’autre ne semblent avoir été informés de cette prise de parole. Seuls les journalistes présents disposaient d’une copie sous embargo.

« Lumumba était quelqu’un d’imprévisible. Mais il avait eu l’occasion de préparer son coup », affirme l’historien congolais Jean Omasombo, qui lui a consacré une biographie. Plusieurs jours avant la célébration, le Premier ministre avait en effet pu parcourir le futur discours de Kasa-Vubu. La tonalité ne lui plaisait pas. Et pour cause, il avait été écrit en collaboration avec Jean Cordy, le directeur de cabinet d’Henry Cornelis, dernier gouverneur général du Congo belge. Grâce à son ami Joseph Kasongo, président de la Chambre des députés, Lumumba s’invite au programme pour prononcer ce discours qui marquera le début de sa descente aux enfers.

Point de non-retour

Car la vision que les Belges se font du Congo indépendant ne correspond en rien à l’esquisse qu’en fait Lumumba. Ni la fête populaire, les jeux et le feu d’artifice qui suivront cette matinée historique ne parviendront d’ailleurs à calmer le roi Baudouin, choqué par « l’affront » du Premier ministre. « Ce n’était pas un politique de métier, il n’avait jamais eu de poste d’élu. C’était un insoumis. Le roi l’a donc pris pour un provocateur », raconte Juliana Lumumba, sa fille aînée, qui se bat aujourd’hui rapatrier ses restes, toujours sous scellés en Belgique.

Après tout, cinq ans auparavant, lors de son premier voyage au Congo, le roi Baudouin n’aurait jamais imaginé assister si rapidement à l’indépendance du pays. Ironie de l’Histoire, lors d’une visite à Stanleyville (aujourd’hui Kisangani), il avait pu échanger en aparté avec un jeune président de l’association locale des « évolués » employé du bureau de poste local, de cinq ans son aîné : Patrice Lumumba.

Trois ans plus tard, en octobre 1958, ce dernier, qui a déjà acquis une certaine notoriété, crée le Mouvement national congolais (MNC), un parti unitaire et radical. Au mois de décembre suivant, il se rend à Accra pour assister à la Conférence des peuples africains, avec d’autres figures de la lutte pour l’émancipation, dont le Ghanéen Kwame Nkrumah, le Guinéen Sékou Touré, le Camerounais Félix Roland Moumié et l’Antillo-­Algérien Frantz Fanon.

Lumumba revient à Léopoldville ragaillardi, alors que l’administration coloniale prend l’eau de toutes parts. Les émeutes du 4 janvier 1959 marquent un tournant. Celle du mois d’octobre suivant, un point de non-­retour. La table ronde organisée fin janvier-début février 1960 à Bruxelles entre les autorités belges et les représentants de l’opinion congolaise esquisse les contours de l’indépendance, qu’elle fixe au 30 juin. Mais, ce jour-là, deux lectures s’opposent.

Indésirable et isolé

Intransigeant, Lumumba devient indésirable pour l’ancien colon. Le chaos qui va caractériser les premiers jours du Congo indépendant lui vaut de plus en plus d’ennemis. Les répercussions de son discours se font vite sentir, une partie de la population congolaise se montre hostile envers les Belges, et des troubles éclatent dans certaines casernes. Soucieux de maintenir l’ordre et arguant d’une mise en danger de leurs ressortissants, les Belges finissent par intervenir. Et en juillet, la province du Katanga, soutenue par Bruxelles, fait sécession.

L’idée de le mettre hors d’état de nuire séduit de plus en plus. Un scénario incluant un empoisonnement avec un dentifrice spécial est même élaboré.

Lumumba et Kasa-Vubu se tournent alors vers l’ONU, mais la résolution adoptée par le Conseil de sécurité ne satisfait pas le Premier ministre, qui, dans une initiative maladroite, demande le soutien de l’URSS. La rupture avec les Belges est consommée, l’ONU semble s’agacer de certaines revendications de Lumumba, qui, en parallèle, dispute aussi une lutte d’influence avec Kasa-Vubu. Pour ne rien arranger, la sollicitation de l’aide soviétique l’expose aux foudres des États-Unis.

Soixante jours après l’indépendance, Lumumba est un homme de plus en plus isolé à l’international. À Washington, le président Eisenhower aborde son cas lors d’une réunion, le 18 août 1960, en présence du patron de la CIA, Allen Dulles. L’idée de le mettre hors d’état de nuire séduit de plus en plus. Un scénario incluant un empoisonnement avec un dentifrice spécial est même élaboré. Quelques semaines plus tard, les Belges semblent convertis à l’idée. Harold d’Aspremont Lynden, le ministre belge des Affaires africaines, l’évoque dans un télex le 6 octobre : « L’objectif principal à poursuivre dans l’intérêt du Congo, du Katanga et de la Belgique est évidemment l’élimination définitive de Lumumba. » Il avalisera ensuite un transfert au Katanga, le 16 janvier 1961.

Ultime voyage

Sur place, l’agent référent de la CIA, Larry Devlin, jouit d’une influence certaine. Et c’est ainsi que, le 14 septembre, le chef d’état-major, ancien secrétaire du Premier ministre, Joseph-Désiré Mobutu, annonce, avec l’onction tacite des Américains, « la neutralisation » des deux têtes de l’État. Kasa-Vubu se maintiendra, mais Lumumba, déjà démis de ses fonctions le 5 septembre par le président, est assigné à résidence en octobre.

Le 28 novembre, il s’enfuit en se glissant à l’arrière d’une Chevrolet. Mobutu lance des sbires à ses trousses, mais Lumumba parvient à rouler plusieurs jours en direction de Stanleyville, où l’attend Antoine Gizenga, l’un de ses principaux soutiens. Mais il sera rattrapé le 1er décembre.

La stature de l’homme rend son élimination difficile à assumer. Tout s’emballe finalement au début de janvier 1961. Alors qu’une mutinerie éclate à Thysville, où il est emprisonné, et que l’éliminer à Léopoldville créerait un scandale incontrôlable, décision est prise de l’envoyer au Katanga. Un ultime voyage dont Lumumba ne reviendra pas.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3094_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer

Je me connecte