Politique

RDC : Sylvestre Ilunga, un Premier ministre pris entre deux feux

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Mis à jour le 26 août 2020 à 12h48
Félix Tshisekedi, Sylvestre Ilunga Ilunkamba et Joseph Kabila.

Félix Tshisekedi, Sylvestre Ilunga Ilunkamba et Joseph Kabila. © Photo montage / photos : DR présidence RDC ; DR primature RDC ; Sipa/ap

Un an après avoir formé son gouvernement, le très discret Premier ministre congolais doit composer avec les tensions quotidiennes entre le Cach, de Félix Tshisekedi, et le FCC, de Joseph Kabila. Peut-il tenir ?

S’attendait-il à autant de difficultés ? Dans la moiteur de la nuit kinoise du 26 août 2019, c’est l’air fier et la voix posée que Sylvestre Ilunga Ilunkamba avait détaillé devant la presse la composition de son gouvernement, le premier de l’ère Tshisekedi. Après sept mois d’âpres négociations et de multiples blocages, le Premier ministre congolais disposait enfin de son équipe. Pléthorique, certes, mais avant tout opérationnelle, celle-ci était le fruit de « compromis » et d’une « volonté de changement », résumait-on de part et d’autre de la coalition.

Pour jouer le rôle de chef d’orchestre et tenir les rênes d’un assemblage de personnalités appelées à se quereller, Tshisekedi et Kabila s’étaient entendus sur le profil de Sylvestre Ilunga Ilunkamba, nommé le 20 mai 2019. Un choix par défaut, après que le chef de l’État a refusé de désigner un cacique du Front commun pour le Congo (FCC) – plusieurs noms lui avaient été proposés, dont celui d’Albert Yuma, le puissant patron de la Gécamines.

Ilunga n’avait pas vraiment le profil d’un Premier ministre « de combat ». Au cours de sa longue carrière dans la haute administration congolaise, il s’est toujours soigneusement tenu à l’écart des querelles politiciennes. Le marigot kinois, ses intrigues et ses coups bas, très peu pour lui.

Économiste confirmé bien que peu connu du grand public, cet ancien haut fonctionnaire passé par de nombreux cabinets ministériels sous Mobutu n’a jamais vraiment goûté la lumière de l’arène politique.

Sérieux et efficace

À l’époque, il jouit d’une réputation d’homme sérieux et efficace, jusqu’à se voir confier, en 1991, le poste de ministre des Finances. À l’amorce du déclin du maréchal, il commence une nouvelle carrière en Afrique du Sud, dans l’import-export de métaux, avant de rentrer au pays une décennie plus tard pour diriger le Comité de pilotage de la réforme des entreprises du portefeuille de l’État (Copirep). Là-bas, comme quelques années plus tard à la Société nationale des chemins de fer du Congo (SNCC), Ilunga s’en sort avec un bilan mitigé, mais sans casseroles.

Ce choix semblait donc judicieux pour le FCC, de Kabila, et pour le Cap pour le changement (Cach), de Félix Tshisekedi. Luba du Katanga sans réelle assise politique au FCC, Ilunga cochait toutes les cases pour le premier sans présenter de réelle menace pour le second. « C’était un choix logique à ce stade, souligne un proche collaborateur de Joseph Kabila. Nous étions dans une démarche d’apaisement. Et, bien qu’encarté au Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD, de l’ancien président), Sylvestre Ilunga n’est pas vraiment un militant. »

Sylvestre Ilunga, le Premier ministre congolais.

Sylvestre Ilunga, le Premier ministre congolais. © DR

Mais à l’heure de célébrer le premier anniversaire de son gouvernement, le technocrate de 73 ans n’a probablement pas le cœur à la fête. Confronté malgré lui aux soubresauts quotidiens de ce mariage de circonstance entre le FCC et le Cach, Sylvestre Ilunga Ilunkamba a bien été obligé, ces derniers jours, de forcer sa nature discrète.

Le 17 juillet, Félix Tshisekedi a procédé à une vague de nominations dans l’armée et dans la magistrature. Attendu depuis plusieurs mois, ce vaste remaniement a surpris à plus d’un titre. Notamment parce qu’il a débouché sur la mise à l’écart de John Numbi, très proche de l’ancien président, des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC). Sous sanctions européennes et américaines, ce général quatre étoiles a été remplacé au poste d’inspecteur général de l’armée par un autre officier sous sanctions : Gabriel Amisi Nkumba, alias « Tango Four ».

Promptement salués par Washington, ces changements ont provoqué l’ire du camp Kabila. En pleine mission à Lubumbashi lorsque ces ordonnances ont été promulguées, le Premier ministre a attendu son retour à Kinshasa, trois jours plus tard, pour répondre dans un communiqué au vitriol. Sylvestre Ilunga y assure ne pas avoir été informé en amont et accuse son intérimaire, en l’occurrence Gilbert Kankonde Malamba, ministre de l’Intérieur très proche de Tshisekedi, d’avoir outrepassé ses attributions en contresignant ces ordonnances.

Pour la deuxième fois en quelques semaines, la tension est donc montée entre le chef du gouvernement et le président. Le 27 juin déjà, au soir de la brève interpellation du ministre de la Justice, Célestin Tunda Ya Kasende, Ilunga avait dénoncé une arrestation « brutale et arbitraire », évoquant dans cette déclaration une « humiliation », en « violation des règles élémentaires d’un État de droit ».

Pour dissiper le malaise, le chef du gouvernement avait proposé de rencontrer Félix Tshisekedi et de tirer la situation au clair. Mais cette rencontre n’a jamais eu lieu. « Aucun tête-à-tête hors Conseil des ministres n’est prévu à l’agenda », confirme-t-on à la présidence.

Confiance rompue ?

Sylvestre Ilunga Ilunkamba, avec le président Félix Tshisekedi, le 20 mai.

Sylvestre Ilunga Ilunkamba, avec le président Félix Tshisekedi, le 20 mai. © Présidence RDC

Signe que l’épisode n’a pas été digéré, Ilunga a, comme la présidente de l’Assemblée nationale, Jeanine Mabunda, et le dirigeant du Sénat, Alexis Thambwe Mwamba, choisi de boycotter la prestation de serment des nouveaux magistrats, le 4 août. « Il fallait marquer un refus clair de cautionner des actes issus d’une violation intentionnelle de la Constitution », justifie un conseiller du Premier ministre. « Ilunga était à Lubumbashi à la demande du président. Félix Tshisekedi savait que ce remaniement ne passerait pas auprès du Premier ministre. Il l’a délibérément envoyé en mission », renchérit Barnabé Kikaya, ancien conseiller de Joseph Kabila.

La confiance entre le président et son chef de gouvernement est-elle rompue ? Jusqu’à présent, cette collaboration n’avait connu que peu de turbulences, certains membres du FCC reprochant même à Ilunga d’être trop « Tshisekedi-compatible ».

Pris entre deux feux, dans un gouvernement où les différends les plus sérieux se règlent directement entre Félix Tshisekedi et Joseph Kabila, le Premier ministre jouit d’une marge de manœuvre réduite. Si, parmi les caciques du PPRD, nombreux sont ceux qui, à l’image d’Emmanuel Ramazani Shadary, de Néhémie Mwilanya Wilondja ou d’Evariste Boshab, ont réussi à positionner des personnalités qui leur sont proches au sein du gouvernement, lui n’a pas été en mesure de le faire. La plupart de ses conseillers, dont Kalev Mutond, ancien patron de l’Agence nationale des renseignements, lui ont par ailleurs été imposés.

Il ne souhaite pas devenir un punching-ball politique

Lui-même cultive une certaine discrétion. Il prend rarement la parole en public, donne peu de conférences de presse, et pas plus d’interviews. « C’est une stratégie pour éviter d’être un jouet entre les mains de la coalition gouvernementale », explique l’un de ses proches sous le couvert de l’anonymat. « Il ne souhaite pas devenir un punching-ball politique », défend un autre. Contactée à plusieurs reprises, son équipe n’est pas revenue vers nous.

Un éventuel remaniement

Alors que son gouvernement pourrait connaître des ajustements à la rentrée, ne serait-ce que pour remplacer le ministre de la Justice, dont le poste est vacant depuis le 13 juillet, et satisfaire les bailleurs de fonds internationaux qui demandent une réduction du train de vie de l’État et de la taille du gouvernement, peut-il faire les frais d’un éventuel remaniement ?

Dans les rangs du FCC, la question fait débat, mais certains ne l’excluent pas. « On en parle de plus en plus, assure un proche du raïs. On cherchait quelqu’un de calme au départ, mais on a finalement eu quelqu’un de trop calme. »

Du côté de Tshisekedi, les avis sont également partagés. Si certains stratèges poussent aussi pour un changement à la tête du gouvernement dans le but de rendre la majorité plus « lisible », rien ne garantit qu’un nouveau Premier ministre serait plus accommodant. Bien au contraire.

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