Politique

Sans Vital Kamerhe, Félix Tshisekedi seul face à Joseph Kabila

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Mis à jour le 28 juillet 2020 à 12h57
Félix Tshisekedi et Joseph Kabila, lors de l'investiture, le 24 janvier 2020.

Félix Tshisekedi et Joseph Kabila, lors de l'investiture, le 24 janvier 2020. © REUTERS/ Olivia Acland

Alors que son principal allié politique a été condamné à vingt ans de prison, le président congolais doit désormais gérer seul une coalition où tous les coups sont permis.

Papayes mûres, mangues vertes et citrons jaunes. Ce matin-là, Félix Tshisekedi et son épouse, Denise Nyakeru, admirent les étals garnis de la Foire internationale de Kinshasa (Fikin). Accompagné d’une poignée de ministres pour cette visite surprise consacrée à l’entrepreneuriat féminin et au « made in Congo », le chef de l’État, casquette sur la tête, lunettes de soleil sur les yeux et masque sur le nez, reste impassible.

Ce 20 juin n’est pourtant pas un jour comme les autres. À quelques kilomètres de là, dans l’ouest de la tentaculaire capitale congolaise, derrière les murs de la prison de Makala, Vital Kamerhe attend d’être fixé sur son sort. Accusé de détournement de fonds et de corruption dans la gestion du programme d’urgence des 100 jours, il écopera quelques heures plus tard, et à l’issue d’un verdict kilométrique, d’une peine de vingt ans de prison.

Les tensions entre le Cach de Félix Tshisekedi (ici, au marché, le 20 juin) et le FCC de Joseph Kabila ne cessent d'augmenter.

Les tensions entre le Cach de Félix Tshisekedi (ici, au marché, le 20 juin) et le FCC de Joseph Kabila ne cessent d'augmenter. © Présidence RDC

Le président s’applique à ne rien laisser paraître

Depuis l’incarcération de son directeur de cabinet, le 8 avril, le président congolais s’applique à ne rien laisser paraître, comme indifférent au sort réservé à celui qui fut, à partir de novembre 2018, son principal allié au sein de la coalition Cap pour le changement (Cach). Il a scrupuleusement suivi chaque étape de la procédure, mais n’a jamais souhaité donner l’impression qu’il s’impliquait dans le dossier. Le patron de l’Union pour la nation congolaise (UNC) et ses avocats, qui ont espéré jusqu’au dernier moment un « geste » du chef de l’État, en ont été pour leurs frais.

Cette condamnation a ouvert un nouveau chapitre dans le mandat de Félix Tshisekedi. « À titre personnel, ce n’est pas simple pour le président, assure l’un de ses proches. Mais, politiquement, cela ne change pas grand-chose. » Au sein du cabinet de Félix Tshisekedi, la chute de Vital Kamerhe a pourtant entraîné un discret remaniement. Celui-ci a profité à ces conseillers qui, malgré leur proximité avec le chef de l’État, étaient jusque-là relégués au second plan du fait de l’influence du « dircab ».

Seul aux commandes

Privé de ce dernier, Félix Tshisekedi est désormais seul aux commandes et doit gérer sa relation avec Joseph Kabila et son Front commun pour le Congo (FCC). Or ceux-ci ne lui laissent que peu de répit. Ils n’ont d’ailleurs pas attendu la fin du procès de Kamerhe pour passer à l’offensive en tentant de lui imposer leur réforme judiciaire.

Très controversé, le projet comprend trois lois, qui ont été proposées par deux députés du FCC, Aubin Minaku et Garry Sakata, et qui ont pour objectif de renforcer les attributions du ministre de la Justice – un portefeuille détenu par le camp de l’ancien président – au détriment des magistrats du parquet.

L’initiative est perçue comme une tentative de musellement de la justice et met le chef de l’État, qui continue de promettre le rétablissement de « l’état de droit », dans une position délicate. « Le problème, avec la coalition FCC-Cach, c’est que Félix Tshisekedi se trouve obligé d’assumer certaines des décisions prises par son partenaire même s’il n’y adhère pas, explique un diplomate en poste à Kinshasa. Et même en faisant preuve de souplesse, certaines pilules sont difficiles à avaler. »

À Kinshasa, la paranoïa gagne du terrain

La rapidité avec laquelle Vital Kamerhe a été condamné inquiète-t-elle le FCC ? Les proches de l’ancien président ont beau revendiquer la paternité de l’enquête, il ne leur a pas échappé que Félix Tshisekedi n’a pas bougé pour venir en aide à un homme qui passait, il y a encore quelques mois, pour être le « président bis ». À Kinshasa, la paranoïa gagne donc du terrain. « Une certaine panique s’est installée dans l’entourage de Joseph Kabila, affirme un conseiller du président. Félix Tshisekedi a pourtant été clair depuis le début : il veut un nouveau départ et que les pratiques changent. Mais il n’est pas là pour faire la chasse aux sorcières. »

Conscient des tensions et du fait qu’il n’a pas forcément intérêt à s’en prendre frontalement à ses alliés du FCC, Tshisekedi joue l’apaisement. « Nous n’allons pas vers une rupture de la coalition, a-t-il déclaré le 16 juillet, en marge d’une visite à Brazzaville. » Mais il en faudra plus pour rassurer les personnes concernées.

Car en voulant passer en force sur le dossier de la réforme judiciaire, le FCC a dû sacrifier l’un de ses pions les plus stratégiques au gouvernement : le vice-Premier ministre chargé de la Justice, Tunda Ya Kasende, qui a dû démissionner le 11 juillet. Il lui a en effet été reproché d’avoir transmis sans consultation préalable les observations du gouvernement sur ce dossier. « S’agissant du ministre, nous aurions pu opter pour une solution judiciaire, mais nous avons privilégié l’option politique », insiste un conseiller du chef de l’État.

Officiellement, l’examen de la réforme a été reporté à la session parlementaire du mois de septembre. Si, du côté du FCC, on parle d’un simple délai destiné à faire de la « pédagogie », l’entourage du président ne cache pas sa volonté d’enterrer le projet. « Ils parlent de pédagogie pour sauver la face, résume notre interlocuteur. Mais ce projet n’aboutira pas. »

Félix Tshisekedi est-il toujours l’allié fiable que le FCC a cru voir en lui ? Dans la vallée de la N’sele, où trône l’imposant domaine de Kingakati, on en doute de plus en plus, et les tractations autour de la démission de Benoît Lwamba, le président de la Cour constitutionnelle, n’ont fait que renforcer la méfiance entre les deux camps.

Jeu de dupes

Félix Tshisekedi et Joseph Kabila lors de la cérémonie de prestation de serment du nouveau président de la RDC, le 24 janvier 2019.

Félix Tshisekedi et Joseph Kabila lors de la cérémonie de prestation de serment du nouveau président de la RDC, le 24 janvier 2019. © Jerome Delay/AP/SIPA

Devenu président de cette juridiction en 2015, Lwamba a longtemps été, pour l’opposition, l’incarnation d’une justice réputée aux ordres du chef de l’État. Le jeu de dupes qui s’est installé autour de sa démission, actée par Tshisekedi le 15 juillet mais toujours fermement démentie par son entourage, montre bien l’enjeu que représente cette cour, dont l’une des principales attributions est de trancher les contentieux électoraux. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Tshisekedi y a promu, quelques jours plus tard, trois nouveaux membres, dont Dieudonné Kaluba Dibwa, l’un des avocats de l’État dans le procès de Vital Kamerhe.

La relation entre Kabila et Tshisekedi est quasi taboue

Le FCC et le Cach sont prêts à se rendre coup pour coup. Déjà considérée comme un sujet « sensible », la relation entre Kabila et Tshisekedi est devenue quasi taboue. Après plusieurs jours, quelques rendez-vous avortés et une discrète médiation de la patronne de la Monusco, la diplomate algérienne Leïla Zerrougui, les deux hommes ont fini par se voir, le 2 juillet.

Rien ou presque n’a filtré de cette réunion, qui aura duré trois heures. Tout juste sait-on qu’ils sont convenus de l’intérêt de maintenir un « agenda commun » et de relancer le comité de suivi de l’accord FCC-Cach. Mais quand, l’entretien arrivant à son terme, Tshisekedi découvre que l’Assemblée nationale vient d’entériner le choix de Ronsard Malonda comme nouveau président de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) et que Kabila ne lui en a pas touché un mot, la situation se tend de nouveau. L’ancien président a-t-il sciemment gardé le secret sur le coup de force que menaient les députés pendant qu’eux-mêmes tentaient d’aplanir leurs différends ? Plus tard, en Conseil des ministres, Tshisekedi assurera lui avoir posé la question. À l’en croire, Joseph Kabila a nié et aurait eu l’air aussi surpris que lui.

Mais se font-ils seulement confiance ? Le coordonnateur du FCC, Néhémie Mwilanya, répond que « ces questions sont souvent subjectives ». « De toute façon, ces rencontres sont hypocrites », lâche Peter Kazadi, conseiller juridique de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS, au pouvoir). Serait-ce pour s’éviter les immanquables réticences du FCC que Tshisekedi a profité d’un déplacement de Sylvestre Ilunga Ilunkamba, le Premier ministre, pour faire contresigner, le 17 juillet, les ordonnances de nomination dans la magistrature et dans l’armée – et la mise à l’écart du général John Numbi – par le ministre de l’Intérieur, Gilbert Kankonde ? « Avec le Premier ministre, ces ordonnances allaient traîner », reconnaît l’un des stratèges du chef de l’État.

Dans une note juridique du FCC, que Jeune Afrique a consultée, le camp Kabila a critiqué « des nominations unilatérales, cavalières, illégales et anticonstitutionnelles », dénonçant également la « ruse, la malice et la fraude » de son partenaire de coalition. 

Si, dans le camp présidentiel, on ne cache plus ses doutes vis-à-vis des ministres FCC, le « désamour est réciproque », assure un cadre sécuritaire de l’ère Kabila. À Kinshasa, la tension ne cesse de monter. Au début de juillet, la société civile et la coalition de l’opposition Lamuka ont manifesté contre la nomination de Ronsard Malonda. L’UDPS aussi, offrant l’image étrangement familière d’une foule qui déferle sur les grands boulevards de Kinshasa, scandant son hostilité à l’égard de Joseph Kabila, comme elle l’avait fait tant de fois quand le parti était dans l’opposition.

« Au sein de l’UDPS, il n’y a jamais vraiment eu d’explication sur la façon dont on était arrivé à cette coalition, résume un connaisseur de la politique congolaise. Du coup, les militants ont du mal à comprendre quel est leur rôle dans cet attelage politique. »

Situation inconfortable

Tshisekedi pouvait-il se permettre de valider la nomination de Malonda, dont son propre entourage qualifiait le processus de « frauduleux » ? Sous ses allures de colosse, il a parfois été perçu comme trop « tendre » pour gérer sa base. À Limete, commune kinoise où est installé le QG du parti, nul n’a oublié que c’est la colère de l’UDPS qui a fait que Tshisekedi a retiré son soutien à Martin Fayulu, en 2018, et qu’il s’est porté candidat. Une fois de plus, l’UDPS espérait bien le faire céder et le dissuader d’offrir à Ronsard Malonda l’onction présidentielle que le camp Kabila attendait. « Comment, dans sa position de chef de l’État, Félix Tshisekedi peut-il accepter une décision qui irait à l’encontre du peuple ? » lance Peter Kazadi. « Il faudrait clarifier le jeu. Où l’on est au pouvoir, ou l’on est dans la rue », rétorque Néhémie Mwilanya.

Évoquant, dans un courrier adressé le 13 juillet à Jeanine Mabunda, la présidente de l’Assemblée nationale, les « différents mouvements de contestation observés à travers le pays », Tshisekedi a expliqué qu’il n’entérinerait pas le choix de Malonda.

Ce refus pourrait entraîner un nouveau bras de fer avec le FCC. Faute d’options, Félix Tshisekedi semble prêt à ouvrir le dialogue pour désigner le futur président de la Ceni. Selon nos informations, cette hypothèse a été évoquée avec le roi Philippe et la Première ministre, Sophie Wilmès, lors d’un récent déplacement en Belgique du chef d’État congolais. Brazzaville, où il s’est également rendu, encourage aussi la recherche d’un consensus.

Comme depuis le début de son mandat, Tshisekedi peut compter sur son allié américain. Les États-Unis ne s’en sont jamais cachés : ils considèrent qu’il peut être l’homme de la rupture. Mais il doit être prêt à y laisser quelques plumes. La condamnation de Vital Kamerhe était, à ce titre, une « étape » que Mike Pompeo, le secrétaire d’État américain, a saluée, y voyant la preuve que « nul, quel que soit son rang, ne peut être au-dessus des lois ». Dans certaines chancelleries, la démarche suscite quelques réticences. « Les Américains poussent Tshisekedi à la confrontation, c’est leur choix, glisse un diplomate. Mais si un jour la situation dégénère, ils ne déploieront pas de marines à Kinshasa. »

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