Politique économique

Le Maroc en ordre de marche pour relancer l’économie ?

Réservé aux abonnés | | Par - à Casablanca
Mis à jour le 31 juillet 2020 à 10h32
À Rabat, le 25 juin, les restaurants et cafés rouvraient leurs terrasses.

À Rabat, le 25 juin, les restaurants et cafés rouvraient leurs terrasses. © Jalal Morchidi/Anadolu Agency/AFP

Pour faire face à la crise, l’État apporte un soutien massif aux entreprises et aux ménages. Objectif : faire redécoller l’économie dès le mois de septembre…

« C’est la pire crise que le pays ait jamais connue. Elle est bien plus dure que les précédentes. Elle est planétaire, sanitaire, économique, financière et sociale », a indiqué Abdellatif Jouahri, le wali de Bank Al Maghrib (gouverneur de la Banque centrale) à propos de la crise causée par l’épidémie de Covid-19 qui s’est abattue sur le royaume en mars.

Venant de celui qui a géré dans les années 1980 l’une des périodes les plus difficiles de l’histoire récente du pays, celle du Plan d’ajustement structurel (PAS), la phrase est éloquente. À la mesure de la menace, bien réelle, que confirment les chiffres et les projections.

La situation sanitaire reste relativement « bonne »

Le royaume a détecté son premier cas de coronavirus le 2 mars et comptait environ 17 000 cas déclarés et plus de 270 décès au 20 juillet.

Dès le 20 mars, le gouvernement a décrété l’état d’urgence sanitaire et imposé un confinement strict et généralisé. Une façon de protéger la population et, aussi, d’éviter que les hôpitaux ne soient rapidement saturés faute de lits en nombre suffisant.

Selon des sources médicales, force est de constater que, plus de quatre mois après le début de la pandémie, la situation sanitaire du Maroc reste relativement « bonne » en comparaison de celle de bien d’autres pays.

Sécheresse et restrictions

C’est sur le plan économique et social que le bât blesse. Le retour à la vie normale se fait progressivement depuis le 11 juin, mais il faudra encore quelques mois pour mesurer l’impact de la crise sanitaire sur la santé socio-économique du pays. Ce qui est certain, c’est que le Covid-19 aura une incidence sur les avancées réalisées par le Maroc ces dernières années.

L’économie devrait accuser une contraction de 5,2 % en 2020

Un malheur n’arrivant jamais seul, il a très peu plu au Maroc cette année. « La saison agricole est marquée par une diminution des précipitations. Celles-ci n’atteignent que 141 mm, contre une moyenne de 254 mm au cours de ces trente dernières années, soit un déficit de 40 % par rapport à l’an passé et de 44 % par rapport à une année normale », a indiqué en mars Aziz Akhannouch, le ministre de l’Agriculture, lors d’une intervention devant le Parlement. La situation météorologique ne s’est pas arrangée depuis.

Pâtissant de l’effet conjugué de la sécheresse et des mesures restrictives mises en place pour limiter la propagation de la maladie, l’économie marocaine devrait accuser une contraction de 5,2 % en 2020, selon Abdellatif Jouahri. Ce qui en ferait la plus mauvaise année depuis 1996.

Arrêt brutal de nombreuses activités

Cette récession trouve son origine dans l’arrêt des lignes de production. Car, si quelques secteurs ont continué de fonctionner normalement ou presque, comme la santé, le commerce et la distribution, l’économie a souffert de l’arrêt brutal de nombreuses activités.

726 000 personnes ont perdu leur emploi

Pendant le confinement, près de six entreprises sur dix ont suspendu temporairement leurs activités, voire définitivement fermé leurs portes. Ce qui s’est traduit, selon le Haut-Commissariat au plan (HCP), par la perte d’environ 726 000 emplois, essentiellement dans les secteurs des services, de l’industrie et de la construction.

Parallèlement au choc subi du côté de l’offre, la demande a considérablement chuté. Les revenus d’une grande partie de la population se sont mécaniquement effondrés avec le confinement, entraînant une baisse de la consommation.

Cercle vicieux

« Nous en sommes arrivés à un cercle vicieux, puisque la demande faiblit faute de revenus. C’est cette simultanéité des problèmes d’offre et de demande qui rend la situation si exceptionnelle et dangereuse. Il est très difficile de mesurer combien de temps cette onde de choc va affecter l’économie nationale », estime Tarik El Malki, enseignant-chercheur pour le groupe Iscae et analyste au Centre marocain de conjoncture (CMC).

Les exportations devraient accuser une baisse globale de 15,8 %

Compte tenu du fait que plupart des partenaires étrangers du royaume sont également confrontés à cette situation dramatique, les entreprises exportatrices subissent le contrecoup de la crise : perturbations liées à l’approvisionnement, affaiblissement de la demande étrangère.

« Pour l’année 2020, les exportations devraient accuser une baisse globale de 15,8 %. La quasi-totalité des secteurs serait affectée », indique Abdellatif Jouahri.

Enfin, étant donné que l’état d’urgence sanitaire a été prolongé jusqu’au 10 août et que les frontières auront été fermées pendant plusieurs mois, les recettes du tourisme, qui avaient atteint 80 milliards de dirhams (7,2 milliards d’euros) en 2019 – une so

urce non négligeable de devises pour le royaume –, vont chuter d’au moins 60 %. Les professionnels du secteur, qui n’ont cessé de tirer la sonnette d’alarme depuis le mois de mars, savent qu’ils vont devoir se contenter des voyageurs locaux pour la haute saison et réclament un soutien massif de l’État.

Mise en place d’un fonds anticrise

Pour contrecarrer cette situation inédite, le Maroc a, à la suite d’une initiative royale, rapidement créé un fonds anticrise qui a été généreusement abondé à hauteur d’environ 35 milliards de dirhams. Le gouvernement s’est empressé, à son tour, de mettre en place un comité de veille économique (CVE) – que préside Mohamed Benchaaboun, le ministre des Finances. Objectif : soutenir les entreprises et aider les ménages les plus vulnérables.

Quelque trois cents mesures ont ainsi été prises, notamment pour accompagner les salariés déclarés à la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS), mais aussi les travailleurs du secteur informel. Au total, près de 5 millions de ménages ont bénéficié des aides de l’État (950 000 salariés, auxquels s’ajoutent 4 millions de travailleurs du secteur informel).

Il convient pour un temps de mettre de côté la doxa libérale

« Le principal enjeu pour les pouvoirs publics reste de financer le coût exorbitant de ces mesures et d’en gérer l’impact sur le budget de l’État, particulièrement en période de récession. À mon sens, il convient pour un temps de mettre de côté la doxa libérale et le respect des sacro-saints équilibres macroéconomiques.

Il faudra laisser filer le déficit du Trésor et, surtout, continuer à engager les dépenses publiques prévues par la loi de finances 2020. Et puis, s’endetter si nécessaire », conseille Tarik El Malki.

 

Aide d’urgence du FMI

La Banque centrale a estimé le déficit budgétaire du pays à 7,6 % du PIB en 2020, contre 4,1 % en 2019. L’endettement du Trésor devrait passer quant à lui de 65 % du PIB en 2019 à 75,3 % d’ici à la fin de l’année.

La capacité d’anticipation, de planification et de réaction de l’État est très impressionnante

Parmi les premières actions qu’il a engagées, le Maroc a débloqué sa ligne de précaution et de liquidité (LPL) auprès du FMI pour un montant de près de 3 milliards de dollars (2,7 milliards d’euros), remboursable sur cinq ans, avec une période de grâce de trois ans – cette aide d’urgence n’affectera donc pas le niveau de la dette publique. D’autres prêts ont suivi, notamment ceux de la Banque mondiale (325 millions de dollars) et du Fonds monétaire arabe (211 millions de dollars).

« Depuis le début de la crise liée au Covid-19, nous avons tous été très impressionnés par la capacité d’anticipation, de planification et de réaction de l’État, par l’engagement exemplaire du personnel médical et des agents d’autorité, et par l’esprit de solidarité des citoyens. Il est impératif que cela perdure, confie Tarik El Malki, car ce sont là les bases de notre futur modèle de développement. »

Scénario en V

Interrogé sur ses prévisions pour la reprise économique, Abdellatif Jouahri explique qu’il privilégie un « scénario en V », autrement dit celui d’un rebond immédiat. Selon lui, l’ensemble des mesures prises par les autorités vont dans ce sens.

À commencer par la décision de la Banque centrale de ramener son taux directeur, à compter du 16 juin, de 2 % à 1,5 % , un niveau historiquement bas. Les entreprises, petites et grandes, ont ainsi pu profiter de cette main tendue des autorités monétaires. Et une série de crédits ont été octroyés par les banques avec la garantie de l’État.

Dans son discours du 30 juillet, à l’occasion de la fête du Trône, le souverain a en outre annoncé un plan ambitieux de relance économique à 120 milliards de dirhams, à travers la création d’un fonds d’investissement stratégique afin d’appuyer les activités de production, d’accompagner et de financer de grands projets d’investissement public-privé.

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