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Cet article est issu du dossier «Finance - Six mois qui ont ébranlé la BAD»

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Banque de développement

Adesina, son vrai bilan à la tête de la BAD

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Mis à jour le 28 juillet 2020 à 15h43
Le Nigérian, lors de sa cérémonie d’investiture à la tête de la BAD, à Abidjan, le 1er septembre 2015.

Le Nigérian, lors de sa cérémonie d’investiture à la tête de la BAD, à Abidjan, le 1er septembre 2015. © Luc Gnago/REUTERS

Unique candidat à sa succession, le patron de l’institution panafricaine est toutefois fragilisé depuis quelques mois par des accusations en interne. État des lieux des grands chantiers qu’il a engagés depuis 2015.

« Et cette question unique, ami, même maintenant, savez-vous de quoi s’agit-il au fond ? » Ainsi s’achève Civil et Soldat, célèbre poème du Nobel nigérian de littérature, Wole Soyinka, évocation d’une brutale et futile confrontation.

Dans la défense ardue et fière qu’il oppose depuis plusieurs mois à ses contempteurs au sein de la BAD, Akinwumi Adesina a souvent donné l’impression de ressasser l’interrogation de son illustre compatriote, natif comme lui du sud-ouest du Nigeria.

Il croyait que son bilan lui assurerait une réélection sans encombre

Travailleur acharné, attentif au détail, obsédé par les résultats, selon ses proches, celui qui préside depuis septembre 2015 la plus importante institution financière panafricaine a longtemps pensé que son bilan suffirait à faire taire les critiques que ses choix brusques avaient fait naître au sein de ses équipes, voire chez certains actionnaires de la banque.

Il croyait aussi que ce bilan lui assurerait une réélection sans encombre à la présidence de la BAD.

Las, depuis la fin de janvier et l’envoi par des lanceurs d’alerte d’un courrier au comité d’éthique de l’institution dénonçant sa gouvernance, sa gestion des ressources humaines et l’aval qu’il a donné à des contrats controversés, l’ex-ministre nigérian de l’Agriculture est sur la défensive. Au point que sa réélection (prévue en août) paraît compromise.

Le nigérian a usé de tous ses dons de communicant pour faire adopter ses « high 5 »

Sans préjuger de cette affaire et alors qu’une « revue indépendante » a été demandée par le bureau du Conseil des gouverneurs à l’ancienne présidente de la République d’Irlande, Mary Robinson, Jeune Afrique a décidé de se concentrer sur le bilan d’Akinwumi Adesina.

C’est le fond, donc, qu’il s’agit d’analyser. À son arrivée à la BAD, en 2015, après les dix années de présidence du Rwandais Donald Kaberuka, le responsable nigérian a usé de tous ses dons de communicant pour faire adopter un ambitieux programme axé autour de cinq priorités, les « high 5 », fixant des objectifs à l’horizon 2025.

Au terme de ce mandat, l’analyse des Revues annuelles sur l’efficacité du développement (RAED, réalisées par une unité de la BAD), l’étude des rapports d’activité et des échanges avec des spécialistes permettent de dresser un état des lieux précis.

  • 1 – Énergie : des avancées réelles mais en-dessous des promesses

« L’électrification de l’Afrique est la vraie priorité. C’est l’équivalent du sang pour l’économie », affirmait Akinwumi Adesina à Jeune Afrique en février 2016.

Sur ce volet, la BAD a réalisé des progrès, plus qualitatifs que quantitatifs. Les financements qu’elle a accordés n’ont permis d’installer qu’environ 500 MW de nouvelles capacités de production par an entre 2016 et 2018 (l’objectif annuel était de 880 MW).

La banque a amélioré son mix énergétique en faveur du renouvelable, la puissance « verte » installée passant de 41 MW en 2016 à 191 MW en 2018.

Forte de son expérience au Maroc (avec les projets d’Ain Beni Mathar et de Ouarzazate), la banque a, entre autres, appuyé la réalisation de la centrale solaire de Ségou, au Mali (33 MW), première de cette importance en Afrique de l’Ouest, et le complexe hydroélectrique de Nachtigal, au Cameroun (420 MW), en cours de construction, tout en investissant dans des projets d’interconnexions électriques.

Le taux d’opérations non performantes était de 27 % en 2018, contre 25 % en 2015

Depuis 2017, la BAD contribue aussi au développement des solutions hors réseau en soutenant États ou entreprises.

Par ailleurs, en septembre 2019, elle a cessé de financer des centrales à charbon et s’est retirée, deux mois plus tard, du projet de Lamu (980 MW), au Kenya.

Si, entre 2016 et 2018, la BAD a approuvé pour près de 2 milliards de dollars par an de projets énergétiques (contre 2,4 milliards annuels prévus), les délais de mise en œuvre des chantiers, qui engendrent des surcoûts et empêchent de passer à la vitesse supérieure, sont longs.

Le taux d’opérations non performantes (susceptibles d’être annulées) était de 27 % en 2018, contre 25 % en 2015, avec un objectif fixé à 12 % en 2025.

En outre, même si la banque a fortement augmenté les montants décaissés sous le mandat d’Adesina (avec un pic à 7,73 milliards de dollars en 2017), elle peine à combler l’écart entre les approbations et les décaissements.

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  • 2 – Agriculture : transformation amorcée

« La BAD défend une approche pertinente, centrée sur la chaîne de valeur, liant production, transformation et commercialisation », salue Peter Sullivan, responsable secteur public de Citi en Afrique.

La banque soutient la création de zones de transformation agro­alimentaire. Déployé au Togo et en Éthiopie, le concept devrait être étendu à une quinzaine de pays.

La BAD peine sur le développement de systèmes de gestion de l’eau, et l’accès aux technologies agricoles

« La BAD a aussi appuyé l’alliance qu’ont formée la Côte d’Ivoire et le Ghana afin de peser davantage sur le marché du cacao », ajoute l’expert de Citi.

Il rappelle, en outre, le prêt de 200 millions de dollars octroyé en juin au Cocoa Board, le gendarme de la filière au Ghana, pour augmenter la production de cacao ainsi que la durabilité des exploitations. Garanties de prêts agricoles, financement de la recherche agronomique, action pour résister au changement climatique complètent la palette de ces actions.

Pourtant, selon les observateurs, la BAD peine sur deux volets clés : le développement de systèmes de gestion de l’eau, et l’accès, notamment des femmes, aux technologies agricoles (tracteurs, téléphones portables, drones, robots).

  • 3 – Industrie : le grand rendez-vous manqué

L’objectif de la banque a beau être clair – soutenir les entreprises du continent de toutes tailles – et son action bien définie – à travers six programmes –, les résultats ne sont pas à la hauteur des attentes ni des fonds dépensés.

Or l’industrialisation bénéficie du deuxième budget (2 milliards de dollars par an) par l’importance après celui de l’amélioration de la qualité de la vie.

Malgré quelques succès, elle a essuyé de nombreux d’échecs

De fait, la BAD atteint son objectif de kilomètres de routes réhabilitées en 2017, mais pas lors de l’exercice précédent ni lors du suivant.

Même irrégularité pour le nombre de PME soutenues, l’amélioration de l’accès aux services financiers ou le niveau de recettes publiques générées par les investissements.

Malgré quelques succès, comme le soutien à l’industrie textile en Afrique de l’Ouest et surtout en Éthiopie, elle a essuyé nombre d’échecs, les lignes de crédit octroyées aux banques ne parvenant soit jamais soit pas assez vite ou alors assorties de taux d’intérêt prohibitifs aux entreprises bénéficiaires.

Il lui faut encore « démontrer les résultats des opérations du secteur privé », reconnaît-elle dans son rapport RAED 2019.

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Le bilan est également modeste pour les actions conjointes, comme celles menées avec la Banque européenne d’investissement via le programme Boost Africa.

Jusqu’à présent, la BAD n’a pas réussi à enclencher un effet d’entraînement faisant décoller le PIB industriel africain, qui stagne autour de 600 milliards de dollars par an quand elle veut le voir doubler d’ici à 2025.

  • 4 – Intégration : moins efficace qu’annoncé

Sur ce volet sensible car touchant à la souveraineté des États, l’action de la BAD est double : la construction d’infrastructures transfrontalières et la promotion d’un discours en faveur de l’intégration.

Concernant le premier point, le bilan est honorable avec des réalisations importantes  – corridor routier de Nacala entre la Zambie, le Malawi et le Mozambique, soutien au nouvel aéroport de Dakar – et d’ambitieux projets, dont la liaison entre les marchés d’Afrique de l’Est et le port de Dar es-Salaam.

L’action d’Afreximbank est bien plus énergique

Pour le second volet, l’évaluation est beaucoup plus délicate. Certes, la BAD contribue financièrement – via une enveloppe de 4,8 millions de dollars octroyée à l’Union africaine – à la mise en œuvre de la Zone de libre-échange africaine (Zleca). Mais, en dehors de l’activité de lobbying, son apport concret au développement du commerce intra-africain reste limité.

« En comparaison, l’action de la banque africaine d’import-export (Afreximbank) est bien plus énergique, grâce à la mise en œuvre d’instruments pratiques : octroi de lignes de crédit pour compenser les éventuelles pertes liées au renforcement de l’intégration régionale ; lancement, en 2019, d’un système continental de paiement et organisation d’une foire commerciale intra-africaine », souligne l’économiste Carlos Lopes.

  • 5 – Action sociale : des avancées, malgré une évaluation difficile

Outre les progrès en matière énergétique, les avancées sociales constituent un autre motif de satisfaction pour la banque, « alors que l’on ne l’attendait pas forcément sur ce créneau », note Carlos Lopes.

Critiquée pour son caractère un peu « fourre-tout », la cinquième priorité des « High 5 » – l’amélioration de la qualité de vie des Africains – reçoit quoi qu’il en soit la plus importante part du budget de la BAD (plus de 4 milliards de dollars en 2016, 3 milliards en 2017 et en 2018).

Bien que cette priorité ne soit nullement de son seul ressort, la BAD – dont les opérations intègrent une composante « emplois pour les jeunes » – a fait de la lutte contre le chômage l’un de ses sujets phares. L’impact reste cependant des plus limités : il a progressé de 10,9 % à 11,6 % entre 2015 et 2018 au sud du Sahara.

La BAD est devenue un fer de lance sur les questions de genre et la féminisation des institutions

Grâce à une certaine décentralisation et à l’alignement de ses projets sociaux sur les priorités de chaque pays, l’institution réussit cependant dans la plupart des cas à mener un pilotage local – à renforcer avec les municipalités – synonyme d’efficacité.

Outre dans la bataille pour l’emploi, la BAD est aussi devenue un fer de lance sur les questions de genre et la féminisation des institutions. En 2018, les femmes représentaient 30 % de son personnel et 26 % de la direction, taux proche de la cible de 38 % (pour les deux groupes) fixée pour 2025.

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