Cinéma

Il y a 25 ans, « La Haine » bousculait le cinéma français

Réservé aux abonnés | | Par
Mis à jour le 06 août 2020 à 16h14
Vincent Cassel, Saïd Taghmaoui et Hubert Koundé, les trois acteurs principaux.

Vincent Cassel, Saïd Taghmaoui et Hubert Koundé, les trois acteurs principaux. © Studio Canal

Un quart de siècle après sa sortie, le film de Mathieu Kassovitz refait parler de lui. Premier à évoquer la France métissée des cités, le réalisateur a créé un genre. Et des vocations.

Ladj Ly a 15 ans lorsqu’il voit La Haine. Le film le marque à tel point qu’il décide de devenir un jour cinéaste. Lorsque nous l’avions interviewé, en novembre 2019, à l’occasion de la sortie de son propre opus, Les Misérables, celui qui est désormais quadragénaire confiait son admiration pour Mathieu Kassovitz : « C’est l’un des premiers à avoir raconté la cité, il nous a tous inspirés. »

Sorti en 1995, La Haine a eu l’effet d’un uppercut pour le cinéma hexagonal. Récompensé à Cannes (prix de la mise en scène) et aux Césars (meilleur film), le long-métrage aux 2 millions d’entrées s’apprête à provoquer une nouvelle onde de choc, puisqu’il retrouvera les salles obscures françaises dans une version restaurée, le 5 août prochain.

Un beau livre, Jusqu’ici tout va bien, rassemblant des photographies de Gilles Favier, ainsi que le scénario et des textes du réalisateur, a été édité en juin par Maison CF. Enfin, un DVD collector contenant des bonus exclusifs doit sortir à la fin de novembre.

« Un avant et un après »

Pourquoi la célébration des vingt-cinq ans du film prend-elle autant d’ampleur ? Sans doute parce que La Haine n’a rien perdu de sa pertinence, alors que les affaires de violences policières se succèdent en France et que les cités n’en finissent pas de craquer sous le poids de la misère.

Mais il n’y a pas que ça. Pour comprendre la force de l’œuvre et sa singularité, il faut la replacer dans son contexte. En 1995, le cinéma français se regarde un peu le nombril. Les productions d’alors, ce sont souvent « des films avec deux gars qui discutent dans une cuisine », résume, rigolard, Kassovitz, dans les commentaires de l’une des éditions DVD du film, distribuée par la Criterion Collection.

La Haine a inventé un genre en France : le “film de banlieue”

« Le cinéma français était alors souvent partagé entre les films comiques et la description d’un entre-soi petit-bourgeois », appuie Régis Dubois, qui enseigne l’histoire du cinéma à Marseille et a écrit de nombreux ouvrages spécialisés, parmi lesquels Les Noirs dans le cinéma français (éditions Lettmotif).

En parlant des « minorités visibles », Kassovitz ouvre une troisième voie. L’histoire est celle de trois banlieusards d’une cité française pauvre que l’on suit durant une journée pleine de rebondissements. Avec les trois personnages interprétés par Vincent Cassel, Saïd Taghmaoui et Hubert Koundé, respectivement un Blanc juif, un Maghrébin et un Noir, la France se découvre métissée.

À gauche, Karine Viard et Julie Mauduech.

À gauche, Karine Viard et Julie Mauduech. © Studio Canal

« Il y a un avant et un après La Haine, note Régis Dubois. Avant, c’est Black Mic-Mac [de Thomas Gilou, sorti en 1986], avec des caricatures d’Africains à Paris. Et après, ce sont Hexagone, de Malik Chibane, Bye-Bye, de Karim Dridi, Ma 6-T va crack-er, de Jean-François Richet… La Haine a inventé un genre en France, le “film de banlieue” ». Et l’a fait avec élégance.

Caméra à l’épaule et casting multiculturel

Mathieu Kassovitz veut une révolution politique et, aussi, dénoncer les bavures policières dont ont été victimes, à l’époque, Malik Oussekine (frappé à mort par des CRS en 1986) et Makomé M’Bowolé (tué d’une balle tirée à bout portant par un inspecteur dans un commissariat parisien en 1993).

Il pose un cadre stylistique d’une grande rigueur pour filmer la rage qui l’habite. Il y a bien sûr l’image en noir et blanc, moins un choix qu’une contrainte imposée pour des raisons financières (le budget du long-métrage s’élève à l’équivalent de 2,5 millions d’euros, soit 500 000 euros de moins en moyenne qu’un premier film de l’époque). C’est pourtant d’abord cette sobriété qui donne son cachet intemporel au film.

D’autres audaces surprennent : tournage caméra à l’épaule, utilisation d’un mini-hélicoptère télécommandé pour faire virevolter la caméra dans la cité, mouvements de zoom, d’accélération, travelling contrarié (le célèbre « effet Vertigo » utilisé par Hitchcock dans Sueurs froides), qui dynamisent la réalisation…

Graff, break dance, DJing… Presque toutes les disciplines du hip-hop apparaissent dans le long-métrage. À l’exception de NTM, les plus grands groupes de rap hexagonaux de l’époque, de IAM à Ministère A.M.E.R., en passant par Assassin (fondé par le frère de Vincent Cassel), figurent sur une compilation de musiques inspirées du film, sortie chez Delabel.

« Le film fait la jonction entre un cinéma jeune, populaire par son sujet, et le cinéma d’auteur », estime Régis Dubois.

Régisseur sur le tournage, Rachid Djaïdani deviendra ensuite acteur et réalisateur

Le choix des acteurs principaux, mais aussi des figurants, repérés pour beaucoup dans la cité de la Noé, à Chanteloup-Les-Vignes, sur le lieu du tournage, fait le pari de la diversité. La production a elle-même durablement ouvert une brèche dans le cinéma français.

Kassovitz confie par exemple le casting à Jean-Claude Barny, originaire de la Guadeloupe et de Trinité-et-Tobago, qui réalisera par la suite ses propres longs-métrages, comme Nèg Maron ou, plus récemment, Le Gang des Antillais.

Rachid Djaïdani, né d’un père algérien et d’une mère soudanaise, embauché comme agent de sécurité et régisseur sur le tournage, poursuivra une carrière d’acteur (Ma 6-T va crack-er) et de réalisateur (Tour de France, en 2016, avec Gérard Depardieu).

Nouvelles polémiques

Ce multiculturalisme n’empêche pas aujourd’hui les polémiques de surgir. L’actrice Aïssa Maïga a par exemple reproché à Vincent Cassel, dans un discours alambiqué prononcé lors de la dernière Cérémonie des Césars, d’avoir été le « renoi du cinéma français » – l’acteur ayant endossé dans La Haine le rôle d’un banlieusard, bien qu’il soit issu d’un milieu favorisé et malgré sa couleur de peau (même si, pour rappel, il y a aussi des Blancs en banlieue).

La journaliste et militante Rokhaya Diallo a ajouté, dans un tweet, que Cassel était le seul comédien du film à avoir percé tandis que « l’Arabe a dû s’expatrier pour faire carrière et [que] l’acteur noir a disparu de nos écrans ».

L’on a aussi tenu rigueur à Kassovitz, né à Paris et fils de réalisateur, de parler de la banlieue sans y avoir habité. « Ça nous prenait la tête qu’un branché parisien vienne nous raconter notre vie », râlait déjà Kool Shen, du groupe NTM, en 1995, dans un entretien accordé à Libération, après avoir retiré un titre (« La Loi du talion ») initialement prévu dans la bande originale du film.

Après Kassovitz, « beaucoup de gens ont filmé la banlieue alors qu’ils ne venaient pas de là »

Même Ladj Ly regrettait récemment qu’à la suite du cinéaste « beaucoup de gens aient filmé [la banlieue], alors qu’ils ne venaient pas de là », et n’avaient pas le temps « de réaliser un vrai travail d’immersion ».

Pour Régis Dubois, ces critiques sont « un moment obligé de l’histoire de l’émancipation ». « Les grands réalisateurs qui ont commencé à évoquer la question du racisme, comme John Cassavetes dans Shadows, en 1959, ou Roger Corman dans The Intruder, en 1962, étaient des Blancs progressistes mieux intégrés dans le milieu du cinéma à l’époque. Ils ont fait ces films avant que les Noirs puissent les faire. Aujourd’hui, les réalisateurs noirs peuvent prendre la parole. Même si je peux le comprendre, je trouve un peu ingrat qu’on fasse des reproches aux Blancs qui ont fait avancer la cause. »

Mais c’est bien un réalisateur noir qui a influencé Kassovitz. Métisse, son premier long-métrage, regardait déjà vers Nola Darling n’en fait qu’à sa tête, le premier opus de Spike Lee. La Haine s’inspire pour sa part d’un autre film de l’Américain, Do The Right Thing, qui raconte vingt-quatre heures de la vie d’un quartier de Brooklyn sur fond d’émeutes et de brutalités policières.

"Nola Darling n'en fait qu'à sa tête", de Spike Lee (1986)

« Spike Lee a inventé le film hip-hop, il a importé cette culture dans le cinéma ; Kassovitz a fait la même chose en France », observe Régis Dubois.

Au-delà des polémiques récentes, le regard du réalisateur de La Haine sur la société française n’a rien perdu de son acuité. Minées par la violence, le trafic de drogue, les injustices, les banlieues populaires sont toujours au bord de l’abîme. Et, figés devant ce spectacle effrayant, nous continuons d’observer leur chute, fascinés, en attendant le crash. « Jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3093_600b devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte