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Cet article est issu du dossier «Cedeao, il était une fois dans l'Ouest»

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Politique économique

Cedeao : comment en finir avec la schizophrénie du Nigeria

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Mis à jour le 31 juillet 2020 à 08h50
Le président nigérian, Muhammadu Buhari, le 29 octobre 2015.

Le président nigérian, Muhammadu Buhari, le 29 octobre 2015. © Manish Swarup/AP/Sipa

Le géant nigérian devrait être la locomotive de la Cedeao. Mais il se révèle au contraire un frein à l’intégration régionale.

Les Nigérians souffrent d’une sorte de schizophrénie par rapport à la Cedeao. Pères fondateurs de la Communauté, ils ralentissent aujourd’hui l’intégration régionale. Alors qu’ils pourraient être les grands bénéficiaires de ce marché commun, ils se barricadent derrière leurs frontières pour un oui ou pour un non.

Bien qu’il dispose d’un patronat très dynamique, qui rêve de développer ses activités dans la sous-région, le pays a peur de la concurrence de ses voisins, qu’il considère comme déloyaux. Le géant nigérian se pose en gendarme de l’Afrique de l’Ouest sans assumer les responsabilités que cela implique.

Les causes de cette attitude paradoxale sont nombreuses. Avec près de 200 millions d’habitants, le Nigeria est le pays le plus peuplé d’Afrique. Ce qui lui confère un poids économique considérable, puisqu’il contribue à hauteur de 67 % au produit intérieur brut (PIB) de la Cedeao. Le boom pétrolier des années 1990-2000 et son avalanche de milliards de dollars ont conforté les dirigeants nigérians dans leur nationalisme, voire parfois dans une arrogance critiquée en Afrique de l’Ouest.

« Vision passéiste »

L’histoire explique aussi ce comportement. « Je suis toujours frappé du mépris dont les Nigérians font preuve à l’égard de leurs voisins francophones, qu’ils considèrent comme des valets de l’impérialisme français », explique Marc-Antoine Pérouse de Montclos, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD). La position de Paris et d’Abidjan en faveur des sécessionnistes sudistes du Biafra et la guerre qui a ensanglanté le pays (1967-1970) n’y sont sans doute pas pour rien dans cette sourde hostilité.

La myopie des responsables politiques joue également un rôle. « Le Nigeria dispose d’une jeunesse nombreuse et de mieux en mieux formée, relève Bakary Traoré, économiste au Centre de développement de l’OCDE. Il est le plus grand hub technologique d’Afrique devant le Kenya. Malheureusement, ses dirigeants ont du mal à saisir que l’avantage comparatif de leur pays n’est plus dans le pétrole ou dans les usines. Ces secteurs sont incapables de créer suffisamment d’emplois pour les classes d’âge qui arrivent sur le marché du travail. »

Comme le président dispose d’une Assemblée à sa botte, personne n’est en mesure de lui dire qu’il est en train de se tirer une balle dans le pied. »

Le plus myope de tous semble être le président Muhammadu Buhari. « Profondément nationaliste, il a une vision passéiste, analyse Pérouse de Montclos. Son programme économique se limite à relancer l’agroalimentaire dans le nord du pays. Il n’a jamais hésité à prendre des mesures protectionnistes dommageables pour ses voisins. Durant sa première présidence, en 1985, il avait expulsé les immigrés nigériens, aggravant la crise alimentaire au Niger, où l’on parle, encore aujourd’hui, de « la famine Buhari ».

Au début de cette année, le chef de l’État a relancé l’activité des entreprises publiques qui avaient été démantelées dans les années 1980 dans le cadre d’un programme d’ajustement structurel. Il ne comprend rien aux mécanismes de l’économie et, comme il dispose d’une Assemblée à sa botte, personne n’est en mesure de lui dire qu’il est en train de se tirer une balle dans le pied au moment où tous les signaux annoncent une récession de 7 % et un recul inévitable de la production pétrolière. »

Une bureaucratie toute-puissante

Le protectionnisme nigérian tient aussi à la toute-puissance d’une bureaucratie tatillonne et ombrageuse. « Des douanes presque paramilitaires et la Standards Organisation of Nigeria [SON] exercent un contrôle très strict sur les importations et les exportations du pays, constate Poul Hansen, responsable de la section de la facilitation des échanges à la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced). Leur intervention n’est pourtant pas réellement nécessaire, puisque les produits nigérians sont aussi contrôlés dans le pays où ils arrivent. »

La multiplication des contrôles, l’insécurité, la petite corruption et la bureaucratie des autorités portuaires dissuadent les exportateurs-importateurs de l’hinterland de faire transiter leurs produits par Lagos. »

Mais cela complique les échanges et renchérit leur coût. « Normalement, ajoute Poul Hansen, la meilleure route pour exporter les produits des pays enclavés comme le Niger et le Burkina Faso est celle qui mène au port de Lagos. La multiplication des contrôles pour y parvenir, l’insécurité, la petite corruption pratiquée par les forces de l’ordre et la bureaucratie des autorités portuaires dissuadent les exportateurs-importateurs de l’hinterland de faire transiter leurs produits par Lagos. Ceux-ci lui préfèrent les ports béninois, togolais ou ghanéens. C’est dommageable pour le Nigeria, car, en augmentant le volume de son trafic portuaire, il abaisserait le coût de ses importations et donc des produits vendus aux consommateurs nigérians. »

Lutte d’influence

Le mastodonte nigérian pose aussi un problème en matière monétaire. En 2019, les chefs d’État de la Cedeao ont décidé de doter leur communauté d’une monnaie unique, l’eco. Prenant tout le monde de vitesse, le président ivoirien Alassane Ouattara a fait avaliser à ses pairs de l’Uemoa, en décembre 2019, une transformation du franc CFA en eco, au grand dam du président Buhari, qui y voit une mainmise abusive sur la future monnaie. L’on assiste donc à un affrontement entre Abidjan et Abuja pour imposer l’avatar du CFA pour l’un, le naira pour l’autre.

Le président ivoirien Alassane Ouattara et son homologue nigérian, Muhammadu Buhari, le 30 octobre 2017 à Abidjan.au Palais de la Présidence d'Abuja.

Le président ivoirien Alassane Ouattara et son homologue nigérian, Muhammadu Buhari, le 30 octobre 2017 à Abidjan.au Palais de la Présidence d'Abuja. © Présidence ivoirienne

« Étant donné son poids dans la population, le PIB et les échanges commerciaux de la sous-région, le Nigeria devrait faire figure de leader naturel de toute zone monétaire qu’il s’agirait de mettre en place dans la Cedeao, déclare Aly Mbaye, professeur d’économie à l’université Cheikh-Anta-Diop, de Dakar. En même temps, ce pays fait face à d’importants défis de politique économique et, souvent, à des pénuries de réserves [monétaires] qui le qualifient très peu pour ce rôle de leader. Mettre en place un système de change ou une politique monétaire régionale dans tout arrangement institutionnel incluant ce pays ferait courir un très grand risque à tous les États, et pas seulement à ceux de l’Uemoa. »

Changer de stratégie économique

À court terme, on voit mal comment l’égocentrisme nigérian pourrait être corrigé ni comment la Cedeao, avec une telle entrave, pourrait accélérer sa marche vers l’intégration.

Il existe pourtant des pistes. Abuja devrait d’abord changer de stratégie économique. « Le Nigeria a un énorme potentiel de créativité, souligne Bakary Traoré. Les Gafam lorgnent son marché, IBM et Facebook en ont fait leur tête de pont en Afrique. Le pays a les moyens de développer ses atouts dans le numérique grâce à sa diaspora, qui, en 2018, lui a envoyé des fonds dont le montant équivaut à 5 % de son PIB annuel. Il faut que ses dirigeants comprennent qu’il est temps de se tourner vers les services et de ne plus faire de l’industrie une priorité absolue. »

Cela faciliterait la pénétration de ces activités chez ses voisins… À condition que le Nigeria accepte de respecter la libre circulation des produits de ces derniers, conformément aux règles de la Cedeao.

Quand le vice-président, Yemi Osinbajo, assurait l’intérim de Buhari, longuement hospitalisé au Royaume-Uni en 2017, les hommes d’affaires étaient ravis. »

Peut-être faudra-t-il attendre pour ce changement des mentalités que le président Buhari, 77 ans, cède la place à un dirigeant plus moderne. Pourquoi pas à son vice-président, Yemi Osinbajo, 63 ans, chrétien du Sud, diplômé de la London School of Economics et ancien avocat d’affaires ?

« Quand il assurait l’intérim de Buhari, longuement hospitalisé au Royaume-Uni en 2017, se souvient Marc-Antoine Pérouse de Montclos, les hommes d’affaires étaient ravis de ses qualités d’écoute et de sa politique. » Mais si Yemi Osinbajo semble en mesure de faire évoluer l’attitude de son pays vis-à-vis de ses partenaires de la Cedeao, il faudra d’abord qu’il parvienne à se frayer un chemin vers la magistrature suprême à travers les arcanes politiciens d’un Nigeria compliqué.

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