Communication & Médias

Isabel dos Santos, Beny Steinmetz, Dan Gertler… Qui est Powerscourt, l’agence de com’ des VIP en difficulté

Réservé aux abonnés | | Par - à Londres
Mis à jour le 07 juillet 2020 à 11h03
Isabel dos Santos, fille de l'ex-président angolais, à New York, en 2018.

Isabel dos Santos, fille de l'ex-président angolais, à New York, en 2018. © Mike Coppola/Getty Images for UNITEL

Projeté sur le devant de la scène par sa défense combative d’Isabel dos Santos, le cabinet londonien cultive son réseau de clients dont certains sont particulièrement controversés en Afrique et au Moyen-Orient.

Le 19 janvier 2020, Isabel dos Santos est sur la corde raide. Le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) vient de publier les « Luanda Leaks », une vaste enquête mettant en cause la fille de l’ex-président angolais. Selon leurs informations, sa fortune découlerait du népotisme de son père, d’évasion fiscale et de délits d’initiés. La réputation de celle qui s’autoproclame une self-made-woman en prend un sérieux coup.

La semaine suivante, les lignes téléphoniques des grandes agences de communication londoniennes s’affolent. La femme d’affaires, qui est installée dans la capitale britannique depuis l’été 2018, cherche de toute urgence une équipe d’attachés de presse pour lancer une contre-­offensive médiatique.

Mais il y a un hic : celle dont on s’arrachait autrefois les bonnes grâces est devenue infréquentable. Montfort Communications, Portland Communications et Sans Frontières Associates, trois agences de poids, sont de celles qui refusent ses avances, selon nos informations. Un étrange ballet s’opère alors dans le petit milieu de la com’.

Épineux dossier, pari risqué

« Pendant environ une semaine, littéralement toutes les agences de relations publiques de Londres se sont appelées pour se refiler ce dossier », se souvient un communicant. « Bien que très lucratif, ce contrat leur a semblé trop nocif ; il leur fallait donc trouver preneur ailleurs afin, au moins, de toucher une commission. » En mai, Powerscourt publie deux communiqués pour défendre Isabel dos Santos… et révèle ainsi avoir pris en charge l’épineux dossier.

Powerscourt est rompue aux situations de crise et aux affaires liées aux industries extractives

C’est un pari risqué pour Powerscourt, plus porté sur Londres et Dublin, où se trouvent ses bureaux ainsi que la masse de ses clients, que sur les marchés émergents, nous confie un initié. Mais les situations de crise et les dossiers africains comme moyen-orientaux ne lui sont pas pour autant étrangers. L’agence cultive en effet un petit réseau dans la région, principalement dans les industries extractives.

Elle a entre autres servi de porte-parole à BP, à Providence et à Kentz, trois sociétés pétrolières cotées à Londres et engagées en Afrique, ainsi qu’à des magnats de la filière minière. Elle a également travaillé pendant une décennie pour Prudential et Credit Suisse lorsque ces institutions financières étaient dirigées par le Franco-Ivoirien Tidjane Thiam.

Un fondateur prêt à « prendre des coups »  pour sa clientèle

Rory Godson, Irlandais de 57 ans, a cofondé Powerscourt en 2004 avec John Murray, un communicant qui a fait ses classes dans la presse tabloïd. Vivant dans un quartier huppé de Dublin, Rory Godson se dit prêt à « prendre des coups » pour ses clients. Son réseau, forgé quand il était chargé de la section économique du Sunday Times puis de la communication européenne chez Goldman Sachs, s’étoffe depuis à coups d’embauches prestigieuses. Depuis 2017, il a ainsi recruté Matthew O’Toole, un ancien conseiller de Downing Street, et Lord Hogan-Howe, qui a dirigé la police de Londres.

En Angola, Powerscourt a ses entrées depuis quelques années. En mars 2015, la société pétrolière nationale Sonangol, alors dirigée par Francisco de Lemos José Maria, l’engage pour gérer sa communication et accroître sa visibilité internationale. Un contrat d’envergure – « un privilège », dira Rory Godson – qui monopolise pas moins de quatre communicants de l’agence. L’image internationale de Sonangol sera pourtant écornée quinze mois plus tard, à la suite de la nomination largement décriée d’Isabel dos Santos, par son père, José Eduardo dos Santos, à la tête du groupe.

Qu’importe, puisque l’agence endosse en tout cas volontiers le rôle de communicant pour magnats en détresse. En 2012, c’est le milliardaire israélien Beny Steinmetz qui engage Powerscourt pour défendre la réputation de sa compagnie minière, BSGR, alors accusée d’avoir acquis frauduleusement des permis d’exploitation au mont Simandou, en Guinée. Pour ce faire, Powerscourt ira jusqu’à dénoncer FTI Consulting, l’ancienne agence de communication de BSGR, l’accusant d’avoir contribué à une campagne de dénigrement envers Steinmetz.

Des prises de choix au-delà des îles britanniques

En 2016, c’est un autre homme d’affaires israélien, Dan Gertler, qui fait appel à Powerscourt. Ce proche de Joseph Kabila, le président de la RD Congo de l’époque, était accusé par l’ONG Global Witness d’avoir obtenu les droits de redevance d’une mine de cuivre détenue par l’état congolais, apparemment sans contrepartie. Balayant les soupçons de favoritisme, Powerscourt a porté la parole de Fleurette en faisant valoir les sommes importantes que le holding de Gertler avait investies dans le pays.

Vieille de seulement quatre ans, l’agence convainc le frère de l’ex-émir du Qatar de porter sa voix

Souhaitant très tôt étendre sa clientèle au-delà des îles britanniques, Rory Godson convainc en 2008 Abdul Aziz Khalifa Al-Thani, le frère de l’émir du Qatar de l’époque, de laisser Powerscourt porter sa voix. Une prise de choix pour une agence vieille de seulement quatre ans. Rory Godson se chargera personnellement de ce dossier, aux côtés de son bras droit, Victoria Palmer-Morre, ancienne d’UBS et de Morgan Stanley. Il s’agissait de faire pression sur Barclays, Al-Thani ayant accusé la banque d’avoir laissé filer 50 millions d’euros lui appartenant, par négligence. Le différend se conclura par un accord à l’amiable.

Trois ans plus tard, Powerscourt se retrouve au centre d’un autre dossier qui fait grand bruit : l’« affaire Kadhafi », qui agite la London School of Economics (LSE). L’université est accusée de favoritisme envers l’un de ses élèves, Saïf al-Islam, le fils de Mouammar Kadhafi, alors même qu’elle reçoit des dons en provenance du régime libyen. Powerscourt, chargée de représenter la LSE, ne réussit pas à contenir l’incendie… Le directeur de l’école finira par démissionner.

Stratégie qui fait mouche

Dans le dossier dos Santos, dernier gros contrat en date, Powerscourt met les bouchées doubles pour faire entendre les arguments de sa cliente. Le 12 mai, l’agence publie un long communiqué de presse qui affirme que les autorités angolaises et portugaises se sont appuyées sur un faux grossier – un passeport où figure la signature de l’acteur Bruce Lee, mort en 1973 – pour geler ses avoirs. L’information est vite reprise par de nombreux médias.

Rui Verde, avocat et universitaire portugais, admet que le premier geste de Powerscourt a fait mouche. Celui qui écrit fréquemment pour Maka Angola, le site d’information angolais qui enquête depuis de nombreuses années sur le clan dos Santos, rend hommage à cette stratégie de communication, plus intelligente, dit-il, que ce à quoi la femme d’affaires l’avait habitué.

Si c’est une réussite d’un point de vue médiatique, juridiquement ils sont à côté de la plaque

Il garde en mémoire les méthodes peu scrupuleuses de Luís Paixão Martins, ex-communicant d’Isabel dos Santos au sein de l’agence portugaise qu’il a fondée, LPM Comunicação. Celui-ci avait ainsi cherché en 2013 à discréditer Rafael Marques, le fondateur de Maka Angola, en l’accusant sans fondement d’être un militant politique à la botte de George Soros.

Rui Verde conteste néanmoins la valeur juridique des arguments avancés. Le passeport et d’autres preuves mises en cause par la défense ont pu être versés au dossier, avance-t-il, mais, selon lui, rien n’indique que les juges s’en soient servis pour incriminer Isabel dos Santos. Il s’appuie pour cela sur un document du tribunal provincial de Luanda daté du 23 décembre 2019, qui décrète le gel des avoirs, mais ne mentionne aucunement le fameux passeport.

Des prestations à plus de 55 000 euros par mois

« C’est une réussite d’un point de vue médiatique, mais d’un point de vue juridique ils sont à côté de la plaque », tranche Rui Verde. Ce à quoi Rory Godson rétorque : « Si ce document n’était pas pertinent, pourquoi donc le procureur angolais l’aurait-il versé au dossier ? »

La dirigeante angolaise représente en tout cas une cliente de taille pour Powerscourt. On ne connaît pas la valeur du contrat, mais une source bien informée dans la City nous confie que ce genre de prestation peut se facturer dans les 50 000 livres (55 300 euros) par mois. Powerscourt, qui emploie 60 personnes, a déclaré 2,1 millions de livres de bénéfices en 2018.

Quant à Tidjane Thiam, Rory Godson « s’occupe de sa communication depuis dix ans », selon des proches du financier franco-ivoirien. Celui qui vient d’être nommé administrateur du groupe de luxe Kering aime également s’entourer d’anciens de Powerscourt. Ainsi, John Murray, qui a quitté l’agence en 2006, a accompagné le dirigeant pendant près de six ans, d’abord en tant que directeur des relations publiques chez Prudential puis comme conseiller spécial de Thiam au sein de Credit Suisse.

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