Politique économique

Tony Blair : « L’Afrique peut couper le cordon de l’assistance »

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L'ancien Premier ministre Tony Blair photographié dans ses bureaux à Londres, en septembre 2019.

L'ancien Premier ministre Tony Blair photographié dans ses bureaux à Londres, en septembre 2019. © Lucy Young/Eyevine/ABC/Andia

L’ex-Premier ministre britannique travaille aujourd’hui à des plans de relance et plaide pour que le continent pèse davantage dans les relations internationales.

S’ouvrant à Jeune Afrique à la mi-juin, Tony Blair l’admet : les présidents africains avec lesquels il communique quotidiennement et à qui il a envoyé ces dernières semaines des notes – sur les questions de santé publique et de dette, par exemple – sont « anxieux ».

« Ils craignent un effet économique et social dévastateur de la crise du coronavirus », indique l’ancien Premier ministre britannique (1997-2007). Son institut a mis en place depuis douze ans auprès de quatorze chefs d’État, comme Paul Kagame ou Faure Gnassingbé, des cellules d’experts qui les accompagnent dans l’accélération de leurs projets prioritaires, destinés à attirer les investisseurs.

Selon ses proches collaborateurs, l’ancien locataire du 10 Downing Street a, comme de nombreux observateurs, du mal à établir si l’Afrique a déjà atteint son pic de personnes affectées ou si, au contraire, elle doit encore s’attendre à une vague de contaminations, dans un contexte de faibles capacités de dépistage. Mais, s’il y a une chose qu’il remarque, c’est un désir plus fort d’accélérer les réformes de gouvernance.

Jeune Afrique : Le Tony Blair Institute for Global Change fournit des conseils aux présidents africains en matière économique et sur les questions de gouvernance. Sur quelle feuille de route travaillez-vous désormais ?

Tony Blair : Nous avons complètement changé notre fusil d’épaule pour nous concentrer sur le coronavirus. D’abord sur les mesures de base que les gouvernements doivent adopter : comment endiguer la propagation, réaliser suffisamment de tests et s’assurer que les professionnels de santé sont correctement protégés. En parallèle, nous travaillons sur des plans de réouverture des économies.

C’est un dilemme à résoudre : faire ce qui est nécessaire pour lutter contre la maladie tout en minimisant les dommages collatéraux, au niveau économique, au niveau social et sur les systèmes de soins.

Il y avait, dès avant la crise, de plus en plus de barrières économiques dressées à travers le monde. Les pays africains peuvent-ils miser sur une croissance tirée par les exportations ou vont-ils être affectés par cette tendance au repli ?

Certains pays peuvent vouloir rapatrier certaines de leurs chaînes d’approvisionnement. Mais je n’arrive pas à déterminer si cela ira plus loin que les activités de santé. Dans tous les cas, l’appétit des acteurs économiques ne faiblit pas, et ils ont aussi en ligne de mire le développement des marchés d’exportation.

le Covid-19 a révélé aux chefs d’État l’urgence d’instaurer une réforme institutionnelle et gouvernementale

De plus, certaines matières premières se trouvent en Afrique dans de telles proportions qu’elles auront besoin de débouchés à l’export. Le grand défi pour le continent est de savoir comment y ajouter de la valeur et que celle-ci reste sur place.

Ce que je retiens de mes conversations avec les présidents africains, c’est que le Covid-19 leur révèle l’urgence d’instaurer une réforme institutionnelle et gouvernementale. C’était sous-jacent avant la pandémie. C’est visible maintenant : l’Afrique veut prendre en main son destin en étant beaucoup moins tributaire de l’aide extérieure. Le continent a aussi pris conscience du problème des chaînes logistiques mondiales, alors que beaucoup de pays se bousculaient pour obtenir des équipements sanitaires, mais aussi de la nécessité d’agir de manière unie.

Visite de travail de Tony Blair avec Faure Gnassingbé dans la région de la Kara, le 16 novembre 2017.

Visite de travail de Tony Blair avec Faure Gnassingbé dans la région de la Kara, le 16 novembre 2017. © © Présidence Togolaise

Il y a eu des appels à un moratoire sur la dette africaine. D’autres estiment que c’est au FMI de fournir un « filet de sécurité » budgétaire afin que le profil de risque des pays ne soit pas affecté. Où vous situez-vous ?

L’Afrique devrait accéder à toute l’aide dont elle a besoin pour alléger sa dette, dont le poids reste énorme, et non pas simplement bénéficier d’un report, en s’assurant d’un soutien du FMI et de la Banque mondiale. Le G20 a déjà fait un certain nombre de choses au sujet de la dette commerciale, il faut faire plus. Par ailleurs, la Chine est évidemment un grand créancier, et j’aimerais qu’elle joue également son rôle.

Mais, à long terme, l’objectif reste la création de richesses. Avec une bonne gouvernance et un leadership politique approprié, l’Afrique pourrait couper le cordon de l’assistance.

La gestion de la dette et celle de l’OMS ont mis en avant des failles dans l’architecture de la gouvernance internationale. Comment pourrait-on réformer les institutions de Bretton Woods tout en tenant compte de l’influence grandissante de l’Asie ?

Les institutions internationales sont constituées de telle sorte que, pour les changer, il faut recueillir un consensus. Or, dans les circonstances actuelles, au risque de les briser en blocs, il est très difficile d’y parvenir.

l’UA doit devenir une institution beaucoup plus puissante. Il est important que le continent s’exprime d’une seule voix

Si vous deviez mettre en place le Conseil de sécurité des Nations unies aujourd’hui, le feriez-vous sous la forme qu’on connaît ? Évidemment non. Il en va de même pour la gouvernance des grandes institutions comme l’OMS, qui doivent procéder à une réforme en profondeur, mais qui doivent fonctionner, en attendant, avec leur architecture existante. Pour moi, la seule instance capable actuellement d’impulser des réformes est le G20 parce que les principaux pays de la planète sont assis autour de la table.

Dans ce contexte, l’UA doit devenir une institution beaucoup plus puissante. Car il sera très difficile pour chaque pays africain de s’orienter dans la confrontation entre les États-Unis et la Chine. Beaucoup de pays nous demandent des conseils à ce sujet, l’opposition sino-américaine s’accroissant.

En outre, même si des pays comme le Nigeria et l’Éthiopie sont des acteurs qui comptent, ils resteront toujours des acteurs de taille moyenne à l’échelle mondiale. C’est pourquoi l’Afrique va devoir disposer de ses propres moyens pour figurer au premier rang du concert des nations. Il sera très important qu’elle s’exprime d’une seule voix sur certaines questions clés.

Le gouvernement britannique a été un promoteur du libre-échange sur le continent. Avec le Brexit, n’est-ce pas plus difficile de faire passer ce message ?

D’un côté, il sera évidemment plus difficile pour la Grande-Bretagne de défendre les avantages du libre-échange si elle-même a tourné le dos à la principale zone économique qui est à sa porte. De l’autre, elle peut plaider en faveur de la suppression des barrières commerciales.

Si la Grande-Bretagne veut être un acteur indépendant, elle doit trouver un créneau où elle peut intervenir, et l’Afrique en est un. Nous avons un rôle important à jouer parce que, franchement, notre position ne sera plus la même en Europe. Et, si on n’y prend pas garde, nous n’aurons plus la même relation avec les États-Unis non plus.

L'institut de Tony Blair a mis en place depuis douze ans auprès de quatorze chefs d’État, comme Paul Kagame ou Faure Gnassingbé, des cellules d’experts qui les accompagnent dans l’accélération de leurs projets prioritaires, destinés à attirer les investisseurs.

L'institut de Tony Blair a mis en place depuis douze ans auprès de quatorze chefs d’État, comme Paul Kagame ou Faure Gnassingbé, des cellules d’experts qui les accompagnent dans l’accélération de leurs projets prioritaires, destinés à attirer les investisseurs. © © Village Urugwiro

Parmi tous les présidents que vous avez conseillés, lequel présente les résultats dont vous êtes le plus fier ?

Je ne peux pas vous répondre car je risque de me faire un ami et plusieurs ennemis… Même si certains États continuent de fonctionner de manière très archaïque, le type de conversation que vous avez avec les présidents aujourd’hui est très différent de celui d’il y a une dizaine d’années. Il ne fait aucun doute que le leadership connaît aujourd’hui un saut qualitatif dans les pays africains.

En premier lieu, les dirigeants cherchent beaucoup moins à trouver des excuses et essaient d’être maîtres du changement. Ensuite, ils valorisent l’efficacité. L’une des raisons pour lesquelles le président Kagame est respecté, c’est qu’il semble avoir tenu ses promesses.

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