Politique

Centrafrique : espion américain ou taupe des Russes… Qui est Bruno Lugon ?

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Mis à jour le 01 juillet 2020 à 12h18
Derrière l’homme aux multiples visages, la cathédrale Saint-Basile-le-Bienheureux, à Moscou.

Derrière l’homme aux multiples visages, la cathédrale Saint-Basile-le-Bienheureux, à Moscou. © Grant Faint/Getty Images

Manipulation d’informations, fausses identités, rendez-vous secrets… Depuis six mois, un étrange conseiller à la présidence, ex-intime de l’extrême droite et des services de renseignements européens, hante les rives de l’Oubangui. Qui est-il et, surtout, pour qui travaille-t-il ?

Certaines capitales africaines ne ressemblent à aucune autre et Bangui est de celles-là. Sur les rives de l’Oubangui, on croise des instructeurs russes, des diplomates en tout genre, des hommes d’affaires opportunistes, d’anciennes barbouzes venues vendre leurs talents au plus offrant… Quelques espions aussi, dont les salons de l’hôtel Ledger, unique établissement étoilé de la ville, et une poignée de restaurants chics étouffent les confidences.

Depuis le début de l’année 2020, c’est un individu au crâne rasé qui retient l’attention. Officiellement conseiller à la présidence, sous le nom de Bruno Lugon, il aurait pu n’être qu’un mounzou de plus au pays de Boganda et de Bokassa. Pourtant, il se retrouve au cœur d’une enquête du panel d’experts des Nations unies pour la Centrafrique chargé d’informer le Conseil de sécurité. Mais qui est Bruno Lugon ?

Multiples visages

Sur sa carte de visite aux armoiries de la Centrafrique, le septuagénaire est « conseiller à la présidence » pour la « Sûreté nationale ». Selon plusieurs témoins, l’un de ses contacts privilégiés n’est autre que Fidèle Gouandjika, influent ministre conseiller à la présidence et proche de Faustin-Archange Touadéra. Pourtant, au cabinet du chef de l’État, on affirme ne pas le connaître. Premier couac ? Pas vraiment : en réalité, Bruno Lugon n’existe pas. Il n’est que la première inconnue d’une identité aux visages multiples.

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Pour le comprendre, Jeune Afrique a remonté le fil des informations mentionnées sur cette carte de visite et s’est intéressé à ses deux numéros de téléphone centrafricains. L’un d’eux a été utilisé, en avril, pour envoyer un message à un ancien ministre devenu opposant : « Excellence, bonjour […] Le temps est venu de prendre contact avec vous. Je suis à Bangui depuis le mois de janvier 2020 comme analyste d’une organisation internationale qui tâche de mettre fin aux désordres sociaux et politiques qui règnent dans le pays. Mes référents ont le souhait de réunir tous les acteurs de la Centrafrique autour d’une table pour former un gouvernement d’unité nationale [et] renvoyer à la case départ l’actuel homme fort du pays. » Signé : « Colonel Eliot, officier de l’EEAS » (Service européen pour l’action extérieure).

Par quel tour de passe-passe Bruno Lugon est-il devenu le colonel Eliot, qui souhaite « renvoyer à la case départ » le président Touadéra ? L’opposant approché ne donnera pas suite, mais l’affaire ne s’arrête pas là. Eliot a pris d’autres contacts, dont l’un l’a mené à Bangui, au quartier PK5, auprès d’un ancien de la rébellion Séléka que nous appellerons Mustapha. Influent au sein de la communauté musulmane de Bangui, Mustapha affirme avoir rencontré Eliot à quatre reprises, dans une villa et au Ledger.

Influence russe

Eliot, décrit-il, a un accent espagnol ou italien et se présente comme un citoyen des États-Unis originaire d’Amérique du Sud. « Il m’a dit qu’il était là pour faire tomber Touadéra et pour lutter contre les Russes », confie Mustapha, qui a lui-même fait de la bataille contre l’influence de Moscou un « combat personnel ». « Il disait qu’il fallait que l’on travaille ensemble et qu’il était un agent de l’armée américaine », ajoute l’ancien rebelle.

Lors des mêmes conversations, Eliot affirme avoir pris contact avec des cadres de l’Unité pour la paix en Centrafrique (l’UPC, d’Ali Darassa) et avec l’entourage de l’ancien président François Bozizé. Il dit avoir recruté deux ex-généraux de l’armée centrafricaine, Jean-Pierre Dolowaye et Ludovic Ngaife Lemademon, qui seraient – selon lui – prêts à le soutenir dans son projet. Seulement, rien n’est avéré : contactés par Jeune Afrique, Dolowaye et Ngaife Lemademon assurent ne pas le connaître.

Où commence la supercherie ? Et surtout, où se termine-t-elle ? Il faut cette fois s’intéresser au visage de l’homme mystère pour remonter la piste. Celui-ci apparaît sur la photographie d’un document émis par le consulat centrafricain à Douala en janvier 2020. Mais ce « laissez-­passer tenant lieu de passeport » ne mentionne ni le nom de Bruno Lugon ni celui du colonel Eliot. Notre homme y est « conseiller spécial » du chef de l’État mais sous un autre patronyme : Bruno Raul Rivera Sanchez, né le 18 août 1951, à Lima, au Pérou.

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Fin du jeu de piste ? Toujours pas : Bruno Raul Rivera Sanchez est encore un pseudonyme. Déjà utilisé par le passé, cet alias nous mène loin de Bangui, entre l’Europe et l’Amérique du Sud. En réalité, notre homme n’est ni péruvien ni ressortissant des États-Unis. Il est bien né un 18 août mais en 1946, à Florence, en Italie. Surtout, il ne s’appelle pas Bruno, mais Elio. Et son nom de famille est Ciolini.

 

Carte de visite ou papiers d’identité d’Elio Ciolini, alias Bruno Lugon, Roland Baccioni ou Bruno Raul Rivera Sanchez.

Carte de visite ou papiers d’identité d’Elio Ciolini, alias Bruno Lugon, Roland Baccioni ou Bruno Raul Rivera Sanchez. © DR

 

Selon la journaliste italienne Antonnella Beccaria, qui enquêtera sur lui et ses liens avec l’extrême droite transalpine, Elio Ciolini a construit ses réseaux dans le nord de l’Italie, en Suisse et en France dans les années 1970. Il fréquente alors Genève, son milieu de la nuit et ses hôtels de luxe, tout en enchaînant les petits boulots. La police italienne l’a déjà repéré, le soupçonnant d’usurpation de titres et de documents d’identité. Il se présenterait notamment comme un « professeur de lettres », faux diplôme à l’appui.

Attentat de Bologne

Le 26 juin 1979, il est arrêté entre la Suisse et l’Italie, les policiers le croyant complice d’un trafic d’armes sur la foi de renseignements fournis par les Israéliens. Selon ces derniers, Ciolini a rencontré à Genève un « terroriste arabe », Salah Yassine El Chouk, lequel devait ensuite l’accompagner à Montpellier, en France, pour récupérer du plastique et de la nitroglycérine et préparer une attaque en Israël. L’affaire ne va pas plus loin, les Italiens ne donnant étrangement pas suite.

Décrit comme un homme inspirant confiance et sympathie, Ciolini est plusieurs fois condamné en Italie et en Suisse dans les années 1970 pour faux et usage de faux, possession illégale de cartouches ou contrefaçon. Son dossier indique également qu’il a été interpellé en possession de 25 kg de lidocaïne, un des produits de coupage de la cocaïne.

Construit par les Libyens à l’époque de Kadhafi, l’hôtel Ledger est le seul établissement étoilé de Bangui.

Construit par les Libyens à l’époque de Kadhafi, l’hôtel Ledger est le seul établissement étoilé de Bangui. © Matteo de Mayda/CONTRASTO-REA

Il fait des séjours en Argentine, au Pérou et en Bolivie, fréquente les réseaux de l’extrême droite européenne, proches de certains barons de la drogue. À la fin des années 1970, il passe par la case prison en Suisse après une arnaque qui a mal tourné. De sa cellule, il prépare un coup d’éclat.

En décembre 1981, Ciolini demande à être mis en contact avec le juge italien enquêtant sur l’attentat de Bologne du 2 août 1980 (85 morts, attribué à un groupuscule d’extrême droite) et affirme détenir des informations. Au juge il explique que l’organisation terroriste responsable de l’attentat, qu’il désigne sous le nom d’OT, dispose de ramifications dans l’industrie, la presse, la mafia et l’administration italiennes.

L’OT serait dirigée par l’Italien Stefano Delle Chiaie, un néofasciste italien que Ciolini a côtoyé en Amérique du Sud. À l’appui de ses dires, Elio Ciolini assure avoir infiltré l’OT pour le compte du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage français (Sdece). Dans une Italie qui vit ses « années de plomb », la thèse a de quoi séduire. Mais elle relève de la désinformation.

« On est vraisemblablement dans une tentative de “dépistage” qui consiste à dévier une investigation en inventant un témoignage fondé sur des éléments réels », explique la chercheuse Pauline Picco, qui a enquêté sur l’affaire. Stefano Delle Chiaie, qui a été actif en Angola aux côtés de Jonas Savimbi, sera acquitté. Ciolini aurait en réalité agi sur ordre du général Pietro Musumeci, vice-directeur du service de renseignements militaires italiens, condamné par la suite pour avoir fabriqué de fausses preuves visant à favoriser l’émergence d’un État autoritaire en Italie.

Mercenaire de la désinformation ?

Infiltré dans l’extrême droite au service des Français ? Mercenaire de la désinformation pour les services de renseignements de l’armée italienne ? Elio Ciolini joue déjà de ses multiples visages et, sans doute, des diverses protections dont il bénéficie. Au fil des années 1980, il continue de voyager. Lors d’un entretien avec un journaliste, en 1987, il explique avoir résidé à Miami en 1984-1985 sous la protection du FBI. Il est aperçu au Pérou, en Suisse ou en Belgique, où il exerce sous le nom de Roland Baccioni (forgé à partir du prénom de son père, Rolando, et du nom de jeune fille de sa mère) au sein d’une société de sécurité qu’il a contribué à fonder, le « Service Intervention spécial ».

Plus tard, affirmant avoir travaillé tantôt pour les renseignements français, tantôt pour la CIA, il se rapproche une nouvelle fois des réseaux d’extrême droite et du grand banditisme. Mais, en décembre 1991, il est rattrapé par l’affaire de Bologne. Poursuivi pour avoir tenté d’influencer les enquêteurs, il est arrêté à Florence, en Italie, passe quelques mois en détention puis est condamné par contumace à neuf ans de prison (plus tard réduits à cinq).

Le mercenaire italien travaille-t-il pour le compte de la Russie en Centrafrique ?

Après quelques années dans l’ombre, entre Bruxelles et Zürich, il est interpellé en Roumanie, en septembre 2012, avec une carte d’identité au nom de Gino Bottoni Di Ferrara. La police roumaine ne se laisse pas berner : elle le place en détention sur la base d’un mandat d’arrêt émis par l’Italie. En liaison avec l’agent de la Fifa Vinicio Fioranelli et l’opérateur financier Volker Flick, Ciolini est maintenant soupçonné d’avoir répandu une rumeur de rachat du club de football de l’AS Roma afin de manipuler les marchés financiers.

Extradé en Italie, il y est condamné en décembre 2012 à un an et quatre mois de prison. Son dernier fait d’armes connu, avant que l’on retrouve sa trace à Bangui. L’Italien a-t-il profité de ces dernières années pour prendre contact avec les intermédiaires africains ou russes en Belgique ? Bangui et Moscou y disposent de réseaux liés au commerce du diamant et construits en partie autour d’un fidèle de Touadéra, Dimitri Mozer, consul de Centrafrique à Bruxelles. Ce dernier, contacté par Jeune Afrique, affirme ne pas connaître Ciolini.

Traque aux opposants ?

Selon nos informations, ce dernier a eu à Bangui des contacts répétés avec l’« assistant en relations publiques » de la présidence, Dmitri Alexandrov, notamment au restaurant Le Prestige. Pur produit de l’intelligentsia de Saint-Pétersbourg chère à Vladimir Poutine, Alexandrov est l’une des chevilles ouvrières de la stratégie russe consistant à contrer l’influence française en Centrafrique. Il est aussi le préposé aux médias de Valery Zakharov, principal conseiller russe du président Touadéra et proche de Evgueni Prigojine (financier officieux du groupe Wagner et de l’Internet Research Agency, réputée lié au renseignement militaire russe, le GRU).

Le mercenaire italien travaille-t-il pour le compte de la Russie en Centrafrique ? « Ce sont les Russes qui lui ont demandé de proposer un projet de coup d’État aux opposants et de leur transmettre systématiquement les noms de ceux qui adhèrent », affirme l’un des Centrafricains contactés par Ciolini. « Il a passé ces cinquante dernières années à manipuler les informations pour différents services de renseignements. Il n’est pas étonnant de le retrouver en Centrafrique à quelques mois d’une présidentielle », avance l’une de ses connaissances.

Âgé de 74 ans, il faccendiere (« l’homme de main », comme l’ont surnommé les Italiens), maître de la manipulation aux multiples visages, a-t-il perdu de son influence sur les rives de l’Oubangui ? Jeune Afrique a essayé de le contacter mais n’a pas obtenu de réponse. Gêné par les questions posées sur sa personne, notamment par les experts des Nations unies, il aurait une nouvelle fois disparu dans le courant du mois de mai. Pour mieux réapparaître ailleurs ?

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